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Surenchère nauséabonde autour des Camps de la Mort
Patrick Schindler
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(Drôle d’histoire que celle arrivée à Thierry Guilabert, tandis qu’il présentait son livre Les ruines d’Auschwitz ou la journée d’Alexandre Tanaroff , à l’Eldorado de l’Île d’Oléron en présence de Pierre Sommermeyer, son préfacier. Et de quelques étranges trouble-fête…

Un livre qui annonce clairement la couleur

Pourtant, la quatrième de couverture de son ouvrage est on ne peut plus claire et en annonce fort bien l’objectif. Il s’agissait pour l’auteur et pour les Editions Libertaires de publier enfin un livre évoquant la question de la Shoah, un sujet curieusement peu ou pas abordé par les anarchistes. Avant d’écrire son livre, Thierry Guilabert s’est donc rendu à Auschwitz pour « écouter l’horreur des camps » et tenter de dialoguer avec le fantôme d’Alexander Tanaroff (le père du mathématicien Alexandre Grothendiek, Juif ukrainien athée et anarchiste, gazé à 52 ans dès son arrivée à Birkenau à sa descente du train n°9 en provenance de Drancy, un matin de 1942. C’est pourquoi cette visite d’un jour sur le site majeur de l’extermination des juifs par les nazis deviendra dans le livre celui de la « Journée d’Alexander Tanaroff », comme « une manière de contextualiser l’histoire par un salut à la mémoire des assassinés ». Dans sa première partie, le livre raconte la visite de Thierry sur les restes du site d’Auschwitz, la deuxième partie fait la biographie d’Alexander Tanaroff, témoin actif de la révolution russe et de la guerre d’Espagne. Enfin, le livre s’achève par les réflexions de l’auteur.

Mais, que s’est-t-il passé lors de la présentation du livre à Oléron ?

En novembre dernier, avant même le début de la soirée, Thierry fut abordé par trois personnes âgées venues depuis Saintes, à une soixantaine de kilomètres, « sinon désireuses d’en découdre, au moins voulant apporter quelques précisions ». Thierry s’aperçoit vite que lui et ces derniers ne parlent visiblement pas de la même chose quand ils évoquent Auschwitz. Ils lui reprochent d’avoir parlé dans le livre des Juifs, mais « d’avoir ignoré les deux convois de militants communistes qui furent envoyés à Auschwitz »… Pour ces anciens militants communistes, donc encore aujourd’hui, « les déportés français étaient en majorité des communistes »… Avançant comme preuve, entre autre, que les derniers témoins des camps venant en parler dans les collèges sont des résistants et souvent d’anciens communistes !… Ces trois personnes semblant visiblement regretter « le temps où le Parti des fusillés portait à lui seul le martyr de la déportation » ?… Et quid des six millions de Juifs-allemands, puis de ceux multinationaux des pays conquis par les nazis et envoyés comme en France par le gouvernement de Vichy dans les camps vers l’extermination ?

D’ailleurs, comme le rappelle Thierry dans son argumentaire paru dans Divergences, dans Nuit et Brouillard de 1956, les Juifs sont tout juste mentionnés parmi la longue liste des victimes des camps. Alors que les chiffres de Piper (1998) relèvent 1,3 millions de déportés à Auschwitz, dont 1,1 million de morts. Pour ce qui relève du « détail catégoriel » ( !) : 960 000 juifs, 70 000 polonais non juifs, 21 000 tziganes, 15 000 prisonniers soviétiques et 10 000 à 15 000 autres détenus dont des français déportés au titre de la résistance (dont sans doute quelques homosexuels allemands et des pays annexés qui ne font pratiquement jamais partie des décomptes, tout comme les anarchistes assimilés aux communistes et les autres catégories de « sous-hommes » comme définissaient les nazis, les Noirs et les handicapés…). Mais comment en savoir plus, ces sordides archives ayant été détruites par les nazis, à l’arrivée des alliés…

Témoignages juifs

Pour en revenir à Nuits et Brouillards, rien de mieux que l’expérience personnelle. Je me souviens en effet qu’en 1969 dans mon collège, Jean Moulin (ça ne s’invente pas !) à Neuilly-Plaisance dans la banlieue est de Paris, alors que j’étais en 5e, des profs communistes avaient en effet insisté auprès du directeur de l’établissement pour que soit projeté ce film-documentaire, qui impressionna durablement les gamins que nous étions. Mais, je dois avouer que nous le fûmes encore plus par le témoignage d’un ancien déporté juif rescapé des camps qu’ils avaient invité pour animer le débat (comme quoi !). Fait exceptionnel à l’époque ? Pas vraiment. J’ai eu la chance de fréquenter Maurice Rajsfus, bien connu des libertaires, qui m’a raconté combien les gosses étaient impressionnés, lorsque durant les nombreuses fois où il fut invité dans des collèges et lycées pour parler de la shoah, Maurice sortait de son portefeuille l’étoile juive qu’il faisait passer de main en main dans les rangs. Il est vrai, cependant, que les rescapés juifs répondaient sans doute moins présents lorsqu’on les sollicitait pour témoigner sur les camps. Je me souviens encore, qu’au Lycée Buffon, lorsque j’étais en 3e, mon petit copain Quintar-Hofstein qui militait avec moi à l’âge de 15 ans au MRAP, avait essuyé un refus catégorique de son père qui l’avait vécu et n’aimait pas en parler, encore moins en public, ce que l’on est tout à fait apte à comprendre. Et que je compris d’autant mieux, lorsqu’une fois que je fus admis dans la famille de mon copain de classe, il consentit pour la première fois depuis 30 ans, à raconter quelques souvenirs de son horrible passage dans les camps, devant ses enfants médusés, ainsi que sa femme qui n’y était pas habituée.

Ce fut un grand moment pour moi et certainement la cause pour laquelle j’ai commencé, bien qu’évoluant dans une famille paternelle convertie depuis des siècles, à me renseigner sur la réalité de mes origines juives qu’on voulait me cacher. Car, comme m’a dit récemment Pierre Sommermeyer : « Si aujourd’hui, tu te dis athée et anarchiste, n’oublie jamais que tu restes pour toujours un Juif ». Depuis, j’y ai réfléchi et je pense qu’en effet, je dois garder ce « label », ne serait-ce que pour faire la nique aux antisémites « primaires », comme « secondaires », qui refleurissent toujours, prenant comme prétexte le comportement de merde de l’Etat d’Israël de Netanyaou et sa persécution des palestiniens de Cisjordanie pour faire renaître de ses cendres la haine du Juif… C’est aussi passer sous silence le courageux combat de tous les jours des Juifs, anarchistes contre le mur…

Rien n’aurait donc changé depuis les camps de la mort ?

Il est intéressant aussi de noter que ce débat sur une soi-disant hiérarchie entre les plus grandes victimes des camps n’est pas nouveau. J’écris actuellement sur Erika et Klaus, les enfants de Thomas Mann et je dois me pencher notamment, sur le contexte du Troisième Reich après la prise du pouvoir par Hitler. Pour ce faire, je consulte énormément de sources à la BNF et j’ai retrouvé dans des archives cet extrait : « La durée en camp est inégale selon le profil des internés. Les communistes allemands sont ceux qui résistent le mieux du fait de la solidarité qui règne entre eux. Les petits bourgeois qui s’attendaient à y être mieux traités dépérissent rapidement. Les criminels arrivent à s’imposer contre les communistes aux postes de la hiérarchie interne des camps.

Les Juifs, bizarrement n’expriment pas la même solidarité entre eux. Il faut dire qu’ils subissent les vexations, et brutalités depuis l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les plus fragilisés sont plus aptes à avoir recours au suicide ou à la folie. Les asociaux (dont les homosexuels) sont après les Juifs, les prisonniers slaves et les Roms (après l’afflux des prisonniers de guerre de l’Est), la population la plus méprisée en camp. En tant qu’étrangers au mythe de la « communauté populaire », ils sont victimes de l’inertie à leur égard des autres populations carcérales allemandes ». Sans vouloir faire d’amalgame, on peut donc voir que déjà dans les camps de concentration, les communistes allemands (puis les prisonniers de guerre) étaient mieux traités que les Juifs et les autres « sous-hommes ». Serait-ce donc encore le cas aujourd’hui ? Ces derniers auraient-ils plus de légitimité à en parler que les autres catégories ? Cela frise l’indécence. D’autant que si l’on y regarde encore de plus près, les homosexuels passent eux, après les Juifs… Pour exemple : il aura fallu des années pour que les gays soient acceptés le jour de la commémoration annuelle de la Shoah au Mémorial idoine à Paris. Mais lorsque je m’y suis rendu avec des copains d’Act-Up (oui, je suis un cumulard : Juif, athée, anarchiste et homosexuel !), les représentants juifs présents nous en ont interdit l’accès. Nous sommes donc restés plantés devant le monument, totalement interdits. L’année suivante, enfin, après intervention de responsables gay-friendly, nous avons enfin pu déposer une gerbe devant. On sait, bien sûr, que seuls les homosexuels des pays germanisés ont été internés et persécutés dans les camps de la mort, mais au fait, en sommes-nous si sûr ?

Et d’ailleurs, on est en droit de se demander quel accueil recevraient les Roms s’ils se présentaient à leur tour devant le Mémorial, le jour de la commémoration de la Shoah pour rendre hommage à leurs martyrs du nazisme ? Pour ma part, je ne vois pas pourquoi toutes les victimes des camps, quelle que soit la catégorie dans laquelle ils étaient rangés dans la sordide « classification » nazie, ne seraient pas égales… Sauf peut-être, évidemment les Juifs, ne serait-ce que par rapport au nombre effroyable qu’ils ont représenté dans l’inqualifiable « solution finale ». Un survivant des camps m’a raconté qu’un jour, un déporté avait échangé son triangle de la couleur déterminant sa catégorie contre celle d’un autre, afin qu’il reprenne quelques forces et de prendre sa place pour faire une corvée harassante et inutile que les sadiques SS n’inventaient qu’à dessein d’humilier et d’épuiser leurs victimes. Même si je n’ai entendu qu’un seul exemple de ce type, qui osera affirmer que dans les situations extrêmes, la solidarité n’existe pas ?...

Patrick Schindler, écrivain et militant de la Fédération anarchiste




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