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Quai d’Orsay un divertissement réussi sur le fonctionnement du pouvoir
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Avec Quai d’Orsay, Bertrand Tavernier a réalisé une comédie enlevée et grand public pour rendre compte du fonctionnement du Ministère des Affaires étrangères sous le règne du sémillant Dominique Marie François René Galouzeau de Villepin. Pour ce faire, il a choisi d’adapter la bande-dessinée de Christophe Blain et Abel Lanzac, pseudonyme d’Antonin Baudry, un diplomate qui connait fort bien le fonctionnement du Ministère. La BD constitue à la fois un excellent matériel pour l’adaptation et son succès laisse augurer un accueil identique dans les salles. Bref, un calcul pertinent et Tavernier a dû batailler ferme pour obtenir les droits car il n’était pas le seul à avoir conçu ce projet.

Servi par une distribution épatante, le résultat est excellent. Tête d’œuf, Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz) - le double d’Antonin Baudry qui a quitté Polytechnique pour Normal Sup - est recruté au Quai d’Orsay comme chargé du "langage" afin d’écrire les discours du Ministre Alexandre Taillard de Vorms (Thierry Lhermitte que le spectateur redécouvre avec plaisir dans un rôle comique à sa mesure). Il va devoir faire l’apprentissage de cette ruche où les égos sont tous atteints d’hypertrophie. Quant à celui du Ministre, il atteint des dimensions incommensurables et le plus difficile pour ses interlocuteurs est de pouvoir lui couper la parole pour donner leur point de vue. Scène hilarante : lorsque le Ministre, accompagné par tout son staff, déjeune avec le Prix Nobel de Littérature (Jane Birkin), Claude Maupas (Niels Arestrup, tout en retenue, presqu’à contre-emploi), le directeur de cabinet, lui fait passer un mot pour lui demander de laisser la parole à l’invité d’honneur. Peine perdue ! Les témoins l’attestent, avec jubilation, la séquence rend fidèlement compte de la réception de Toni Morrison au Quai d’Orsay.

Sous la tutelle finalement fort bienveillante du directeur de cabinet qui a intérêt à ce qu’il réussisse, le tout jeune - Antonin Baudry n’avait que 27 ans lorsqu’il a intégré la garde rapprochée du Ministre - Arthur Vlaminck va apprendre à éviter les chausse-trapes du Ministère et à répondre aux exigences de son patron. Il reçoit des consignes de la part d’Alexandre Taillard mais également de ses conseillers techniques ou même d’un ami écrivain du Ministre (Didier Bezace) : il se trouve ainsi au centre d’un faisceau d’injonctions contradictoires et surtout perpétuellement mouvantes. Cependant très doué et à force d’acharnement au travail, Arthur parvient à écrire les discours et finalement à faire entendre sa voix. A l’occasion, il rédige même les questions (vachardes) que les députés poseront au Ministre et ses réponses (brillantes) : l’attaché parlementaire se chargeant de faire la navette pour repérer les élus en mal d’activité et pour leur apporter le travail tout fait. Il faut attendre une comédie pour entendre ce que des centaines de journalistes politiques se gardent bien de dire : un grand nombre des questions-réponses à l’Assemblée sont convenues avec les cabinets. Etonnant, non ? Petits arrangements entre gens du même monde pour que le cirque politique et médiatique fonctionne.

Si le Ministre est vibrionnant, séduisant, imprévisible, il peut heureusement compter sur la rigueur et la disponibilité de son directeur de cabinet qui tient le cap. Claude Maupas incarne le grand serviteur de l’Etat : toujours présent (il dort quasiment dans son bureau au Quai d’Orsay), dévoué au bien commun, ne perdant jamais son sang froid ni le sens de l’intérêt supérieur de la Nation (osons les grands mots !). La comédie demandait un tel personnage qui fasse le pendant de l’excès du Ministre sauf à adopter le délire burlesque (beaucoup plus subversif) à la mode des frères Marx. Ce faisant, adapté d’un récit écrit par un fonctionnaire qui poursuit sa carrière comme conseiller culturel à New York, Quai d’Orsay devrait être bien accueilli par les agents du Ministère tant il renvoie une image valorisante de leur dévouement à la chose publique. Et on comprend que Tavernier ait pu obtenir les autorisations nécessaires pour tourner au Quai d’Orsay, à l’assemblée nationale et même à l’ONU. En même temps, c’est la loi du genre : pour gagner les spectateurs, il faut leur raconter une histoire avec des personnages auxquels ils puissent s’identifier. Les fictions sur le monde politique n’échappent pas à la règle. Dans L’exercice de l’Etat (Pierre Schoeller, 2011), Michel Blanc joue, avec conviction, un directeur de cabinet du Ministre des transports (Olivier Gourmet) entièrement à sa tâche et n’hésitant pas à se sacrifier : un véritable héros de la politique. Sans évoquer les feuilletons très bien ficelés comme The West Wing (A la Maison-Blanche, 155 épisodes entre 1999 et 2006) ou Borgen, la série danoise sur une femme au pouvoir, qui sont à la science politique ce que sont les bisounours à l’éthologie des ursidés… Toutes ces fictions reprennent et diffusent le grand récit fondateur des démocraties : au service de l’intérêt général, l’Etat est neutre et ses hauts fonctionnaires, ses grands commis se dévouent pour le bien commun. Et lorsqu’ils iront pantoufler dans le privé, leur rémunération indécente et leur parachute doré ne seront que juste récompense de tous les sacrifices consentis… C’est tellement émouvant et finalement rassurant !

Dans Quai d’Orsay, lors d’une soirée entre amis, Arthur se voit reprocher d’avoir succombé à la fascination du Ministre. Sans mettre en doute sa sincérité, le même constat pourrait être dressé pour Bertrand Tavernier. Pour autant, il ne s’est pas fait piéger par son sujet car Tavernier ne cache pas son admiration pour le discours de Villepin à l’ONU en février 2003 pour dire l’opposition de la France à l’intervention en Irak : "L’un des plus grands discours politiques français"…

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