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Blockchain comme révolution… mais révolution de quoi ?
Alain Brégy
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« Au-delà de l’innovation technologique, c’est dans le champ du politique, de la philosophie et de l’éthique que les questions doivent à présent être posées. » Lépac, Le futur crypté, Alternatives économiques, novembre 2016.
C’est par ces quelques indications prospectives que l’auteur conclut son article sur le phénomène blockchain. J’y ajouterai pour ma part « …et de l’histoire et de la sociologie ».

Les questions posées par blockchain sont extrêmement nombreuses. Au delà de celles débattues autour de son utilisation réelle ou potentielle (disruption des tiers de confiance, sécurisation des échanges, gages d’authentifications, technologie de partage de ressources, économies d’échelle, garantie des transactions, auto-exécution de contrats, décentralisation des process, etc.) s’en posent un certain nombre d’autres beaucoup plus complexes à explorer.

Blockchain est simultanément un outil et un support. Elle est outil quand elle permet des réalisations d’ordre purement technique — garantir des transactions, sécuriser des échanges, etc. — je ne reviendrai pas là-dessus, la littérature concernant blockchain est aujourd’hui suffisamment abondante pour y trouver en détail toutes les méthodes, technologies et protocoles mis en œuvre dans sa fonction d’outil.

Mais blockchain est en même temps support quand, à travers elle, un monde engagé dans toute une série de mutations extrêmement profondes — si profondes qu’elles remettent en question tout notre modèle sociétal patiemment édifié depuis près de deux siècles — trouve à y exprimer quelques-uns des grands enjeux qui le traversent. Blockchain comme support cristallise sur elle au moins cinq grands enjeux que je vais tenter d’exposer dans ce qui suit : la valeur (comment s’évalue-t-elle, à partir de quels présupposés initiaux), la monnaie (à quoi sert-elle, que vaut-elle, qui l’émet), le travail (qu’est-ce que produire), l’être-individu (comment nous définissons-nous) et l’organisation politique des sociétés (leurs modes de gouvernance). En tant qu’outil elle peut bien sûr être techniquement utilisée pour répondre à d’autres enjeux tout aussi importants (par exemple la préservation de l’environnement, la gestion de l’énergie, etc.) mais ne me semble pas les porter intrinsèquement en elle, dans sa construction même, comme redéfinitions mises en actes.

Se lancer dans cette tentative fait toujours courir le risque de se heurter au paradoxe de l’œuf et de la poule : est-ce blockchain qui change le monde ou est-ce le monde qui, en changeant, crée blockchain ? En fait c’est ni l’un ni l’autre. Ou plutôt l’un et l’autre. Comme dit en introduction, blockchain est à la fois un outil qui change le monde et l’un des supports de son changement… excepté que ce qu’elle change dans le monde est pratiquement insignifiant comparé à ce que, à travers elle, notre monde est en train d’expérimenter comme révolution potentielle.

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Une révolution de quoi ?

Les changements radicaux portés par blockchain ne sont ni paramétrés par ses concepteurs ni voulus par ses utilisateurs ; « il se trouve que » blockchain est apparue au moment où le monde a besoin d’une série de supports pour rendre visibles, dicibles et expérimentables les transformations dans lesquelles il est engagé ; parallèlement au vouloir individuel de chaque développeur-concepteur pour faire de blockchain un pur dispositif technique, un inconscient collectif l’a implicitement chargée d’en dire simultanément beaucoup plus comme support qu’elle n’en dit comme outil.

Ce n’est donc pas parce que blockchain est pensée comme ci ou pensée comme ça que c’est faux, ou que la dire simultanément comme ceci ET comme cela serait contradictoire, tout dépend de quoi on parle et de ce que l’on en fait. Elle est toute entière conditionnée par les limites et possibilités de l’époque qui l’a vue naître ; mais en même temps, en tant qu’énonciatrice d’une autre époque à venir, elle en contient en germe toutes les potentialités.

Pour ses concepteurs et ses promoteurs elle est essentiellement valorisée comme outil. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un magazine ou un blog nous explique de long en large tout ce qu’elle permettra de faire dans un avenir proche. Pour qui s’y intéresse de plus près, cette stricte vision utilitariste — parfois légèrement teintée de messianisme autoréalisateur — tend à faire partager l’idée que blockchain est une révolution.

Les révolutions ne tombent pas du ciel ; elles n’apparaissent pas mystérieusement. Elles sont le fruit de conditions particulières réunies à un moment de l’histoire où des séries de mutations radicales s’imposent. Pour tenter de comprendre le « phénomène blockchain », il est donc nécessaire de comprendre dans quel contexte elle apparaît, mais aussi et surtout de quoi elle est supposée être porteuse en terme de mutations sociétales. En d’autres termes, ce qui fait « la révolution blockchain » est surtout le fait qu’elle n’en est pas une. Si révolution il y a, elle est à rechercher non pas dans les raisons qui ont amené blockchain à exister en tant qu’outil (la question de la confiance revient avec une certaine régularité dans les écrits), mais plutôt en se demandant dans un premier temps quelles sont parmi toutes les activités humaines celles qu’elle impacte à travers ses protocoles et ses promesses, à travers ses utilisations possibles ou potentielles, bref, à travers les pratiques qu’elle impose, puis, dans un second temps, quels sont les enjeux sociétaux engagés dans ces mutations radicales dont blockchain se ferait le support.

En tant que support, sa fonction serait donc de rendre ces mutations visibles en les matérialisant, en les actualisant, en les faisant passer de la couche purement théorique à une praxis commune, à tout un ensemble de pratiques au quotidien, toutes ces choses qui se font sans qu’on ait forcément conscience de les faire tant elles nous semblent naturelles, mais qui, au fond, n’ont de naturel que leur devenir : ce n’est qu’une fois survenues que leur inéluctabilité s’imposera à nous comme allant de soi.

Mais plus que de support il conviendrait de parler de discours : blockchain est, au-delà de l’outil technique, une formation discursive, un ensemble de concepts articulés les uns aux autres pour décrire un certain monde en devenir. C’est le postulat initial que je vais essayer de développer ici.

Comme la « révolution numérique » (entre guillemets !) dont elle est désormais partie prenante, blockchain peut être abordée selon deux points de vue contradictoires. Soit l’on considère que c’est une simple évolution technologique venant prolonger, améliorer, corriger et faire évoluer par incrémentations successives (tout comme la machine électrique a remplacé la machine à vapeur) le monde qui l’a produite — en gros celui des sociétés industrielles occidentales — mais sans jamais remettre en question les fondements sur lesquels il est construit, soit alors, à l’inverse, on considère que par toute une série de disruptions de plus en plus brutales elle est en train de devenir l’instrument privilégié de changements sociétaux radicaux qui sont encore à décrire, et dont l’« ubérisation du monde » ne serait qu’un symptôme intermédiaire.

La plupart des auteurs abordent blockchain par sa seule face « outil » se contentant d’en décrire les avantages : suppression des tiers, économies réalisées, horizontalisation des process, sécurisation de la vie privée, confiance élargie au réseau, décentralisation protectrice, gestion équitable des droits, etc. Cette vision purement utilitariste de blockchain pose un problème conceptuel. En limitant ses potentialités aux champs connus et reconnus de l’économie (transactions simplifiées, éviction d’intermédiaires coûteux), de la production (modélisation de l’entreprise 4.0 de demain, les DAO), de l’applicatif pur (sécurisation des échanges et des données) ou de la gouvernance (décentralisation, l’« horizontalisation du monde » proposée par Gilles Babinet) elle empêche toute vision à la fois prospective et perspective. La restreindre à ces fonctions, c’est lui nier sa perspective en tant que support.

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Mais support de quoi exactement ?


Blockchain comme perspective

L’histoire des sociétés n’est jamais lisse ni linéaire. A des périodes de bouleversements radicaux généralement très rapides — souvent moins de deux ou trois générations — succèdent des époques beaucoup plus longues, durant souvent plusieurs siècles, où les acquis de ces périodes de bouleversements fondent un réel commun satisfaisant plus ou moins la société. S’ils sont sans cesse réaménagés, corrigés, repris, améliorés, modifiés, il n’en reste pas moins qu’ils forment un socle stable à partir duquel la vie en société est possible.

Le monde des sociétés modernes tel qu’on le connaît actuellement a, pour aller vite, moins de deux siècles. La Révolution de 1789 puis la révolution industrielle ont balayé la royauté, inventé l’emploi salarié comme modèle dominant du travail, la ville comme lieu d’habitat majoritaire et l’Etat-nation comme garant et outil de contrôle de tous les actes de notre vie allant de la naissance à la mort en passant par notre identité, régulant et organisant nos façons de vivre, de produire, de nous déplacer, de nous alimenter ou de pouvoir vivre ensemble. On passe donc en quelques décennies (de la mort de Louis XV en 1774 aux débuts de la colonisation dès 1830) de ce qui fut globalement une société féodale, rurale et artisanale, à une société urbanisée, nationale et industrielle. Or nous sommes toujours et encore une société urbanisée, nationale et industrielle.

Le parti-pris de cet article est de montrer que le dernier grand bouleversement sociétal — avant celui dans lequel nous sommes aujourd’hui engagé — a eu lieu à cette époque. Et de montrer également qu’au delà des évolutions sociétales ou techniques observables, notre vision du monde, la façon dont nous nous représentons les choses, la façon que nous avons de les dire, n’a que très peu changé ces deux cents dernières années : les mêmes principes gouvernent nos existences, les mêmes représentations collectives nous animent, les mêmes trajectoires sociales nous guident, les mêmes règles générales définissent nos activités économiques et les mêmes macro-structures nous font « faire société ».

Dans Les mots et les choses, Michel Foucault montre comment en moins de cinquante ans, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe, dans des domaines aussi différents que l’économie, la linguistique ou les sciences naturelles, le même changement radical a eu lieu en Occident. Il a montré dans l’ensemble de son œuvre comment chaque société produit en ces moments très particuliers des ruptures radicales, comme ont pu l’être en Europe la Renaissance vers le XIVe siècle, les Lumières au début du XVIIe siècle, puis enfin la révolution à la fois industrielle et politique qui a suivi 1789.

Ces ruptures radicales n’arrivent pas par hasard : elles sont annoncées. Ce qui les annonce est ce que Foucault appelle des « énoncés », qu’on peut décrire comme l’apparition soudaine, d’abord marginale puis devenant progressivement majoritaire, d’une toute autre façon d’envisager les choses, d’une toute autre façon de décrire le monde ou d’une toute autre façon de se comporter vis-à-vis de tel ou tel mode de pensée. Par exemple Copernic puis Galilée qui d’un coup remettent en cause la vision géocentrée — l’univers entier tourne autour de la Terre qui est en son centre exact par la volonté divine — qui prévalait depuis des siècles et des siècles sans que ça empêche qui que ce soit de vivre, ou encore la Renaissance qui, à travers la redécouverte de la perspective dans l’art, réintroduit de la profondeur spatiale dans les représentations picturales du réel qui durant tout le Moyen-âge avaient été absolument plates, quasiment sans profondeur de champ, avec un en-haut et un en-bas entièrement conformes à la vision liturgique d’un monde créé et voulu par Dieu ; y remettre de la perspective, et surtout la théoriser comme représentation légitime de la réalité, a été une façon pratique, en tant qu’outil, de replacer l’homme et sa vision humaine et humaniste comme vérité du monde tel qu’on se le représentera désormais.

Ce dernier exemple montre que ce n’est pas la perspective qui a changé la façon de se représenter l’espace, mais que c’est le changement structurel de représentation et de perception qu’on se fait du monde-espace, notamment en y réimpliquant l’homme comme acteur placé au centre de l’image, à ras de terre, au niveau de l’horizontalité du sol et non plus de la verticalité du ciel, qui nous contraint en retour d’utiliser les outils qui montrent les choses telles qu’on les pense et telles qu’on se les représente. La perspective (ou du moins son retour rationalisé) est donc à la fois un outil pour représenter l’espace et sa nouvelle profondeur, et le support d’une vision du monde désormais différente.

De la même façon blockchain ne change pas le monde, pas plus que sa perspective. Elle déplace son point de fuite vers autre chose ; elle signe une discontinuité soudaine dans la façon de dire le monde, et donc de se le représenter comme réalité.

Quand Adam Smith écrit La richesse des nations en 1776 il invente l’économie. Cela ne signifie pas qu’il n’y avait ni échanges monétaires ni valeur économique de la production humaine avant lui, cela signifie que la façon de percevoir et d’énoncer de quoi ils sont dorénavant faits est radicalement nouvelle. Smith, Hume et Ricardo créent en même temps vers la fin du XVIIIe siècle une description du monde comme organisation d’essence et de nature économique. Dès lors, après eux, toute façon de dire la vérité sur ce qu’il en est du monde qui ne serait pas essentiellement économique serait condamnée à relever d’une utopie tout simplement irréelle parce qu’elle ne décrirait pas la réalité du monde telle que nous nous la représentons. Au point qu’aujourd’hui dire « le monde est économique » est considéré comme pragmatique alors que dire qu’il ne l’est pas est idéologique, tout simplement parce que l’idéologie économiste lui sert de de pragmatisme. C’est donc à un basculement sociétal radical qu’on assiste au début du XIXe quand on passe d’un coup d’une société non-économique à une société fondée sur une vision entièrement économiste.

C’est à partir de ce substrat, de cette façon de dire et de cette façon de faire, qu’accompagnée des bouleversements politiques qui ont suivis la Révolution française toute la société industrielle moderne telle qu’on la connaît d’aujourd’hui a pu se concevoir et se construire dans ses grandes lignes en à peine quelques décennies. Bien sûr depuis des aménagements ont été apportés, des changements non-négligeables sont survenus, des transformations ont eu lieu, mais ni le substrat, ni les fondements, ni la perspective globale n’ont changé : nous nous représentons toujours le monde, l’homme, la société pratiquement comme l’on se les représentait il y a deux cents ans, selon les mêmes visions et les mêmes définitions : l’état-nation comme fondement du vivre-ensemble, la démocratie représentative comme système, le salariat comme modèle dominant du travail, la production comme valeur et l’économie comme moteur du monde. Ce qui a été conçu et mis en pratique à cette époque est toujours capable de décrire notre monde actuel, deux cent cinquante ans plus tard.

Blockchain est donc de ce point de vue un outil dont la vérité est économique. Elle a été conçue comme telle (Satoshi Nakamoto : Bitcoin, A Peer-to-Peer Electronic Cash System, 2008) et est massivement décrite comme telle : elle assure des transactions financières, fait économiser de l’argent en partageant des ressources, garantit un tas de choses contre toutes sortes de falsifications ou de nuisances qui, comme chacun sait, coûtent très cher (contrefaçons, attaques informatiques, faux diplômes…), mais aussi promet de supprimer de coûteux tiers de confiance : banques, huissiers, notaires, services de l’Etat, opérateurs économiques.

Mais de quoi est-elle le support ? Que nous présente-t’elle en tant qu’énoncé ? Quelle vision du monde (Weltanshauung) promet-elle ?

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De la valeur des choses

La vérité de blockchain est économique parce que la vérité du monde qui porte blockchain l’est. Elle l’est parce qu’on dit qu’elle l’est et que l’on se comporte de façon à ce qu’elle le soit. Le problème conceptuel est que si le monde qui porte (et dit ce qu’est) blockchain est d’essence et de nature économique, il ne dit pas qu’il le restera. Dire que blockchain est une vérité économique — qui est une façon de dire vrai (verdict) parce que le monde qu’elle se propose de disrupter l’est réellement — présuppose deux choses dont aucune n’est démontrée : la première est que le monde est nécessairement économique quelle que soit sa configuration, et la seconde est qu’une fois cette période de mutation radicale achevée il continuera à l’être.

La question des échanges dans les sociétés humaines ne se pose jamais en terme de montant absolu de l’échange, mais en termes d’évaluation relative des valeurs réciproques de chaque chose échangée. Dans les sociétés médiévales et jusqu’à la Renaissance, la valeur est attachée à des registres de hiérarchies sociales : ce qui appartient à un noble a plus de valeur que ce qui appartient à un gueux ; elle est essentiellement adossée à la notion de richesse, indépendamment de toute relation avec le travail ou la production. Avec les Lumières, la valeur change complètement et radicalement de nature : il est alors établi que deux choses se ressemblant ont exactement la même valeur — d’où l’intérêt de classer avec précision l’ensemble des choses formant l’univers, de les répertorier, de la classer puis de les hiérarchiser en ordres, genres, types, familles, espèces. C’est le projet de l’Encyclopédie. On compare donc les choses les unes aux autres (êtres, plantes, objets) pour pouvoir déterminer de façon rationnelle la valeur comparée de chacune à telle autre. C’est cette valeur comparée qui fixe les termes de l’échange quand il juste, loyal et non-faussé.

Avec l’époque moderne (l’ère industrielle) la valeur change une fois encore radicalement de nature. L’industrialisation permet de produire des objets similaires mais dans des conditions de production différentes ; la valeur n’est plus dès lors rattachée à la similitude comparée, mais au coût de production de la chose elle-même : deux objets strictement identiques n’auront pas la même valeur dans l’échange parce que l’un d’eux aura été produit pour deux fois moins cher que l’autre.

Depuis le début du XIXe siècle et cette théorisation de la valeur dans l’échange, le concept de valeur n’a ni évolué ni changé : quand on parle aujourd’hui de « productivité », ce dont on parle encore et toujours c’est de la capacité qu’a (ou n’a pas) une industrie de produire exactement la même chose que la concurrence mais à un coût inférieur. Cette définition moderne de la valeur, théorisée il y a deux cents ans, reste donc d’actualité et définit aujourd’hui encore la quasi-totalité des milliards d’échanges réalisés chaque seconde dans le monde.

Pour en revenir à blockchain, si en tant qu’outil elle est capable de faire produire moins cher alors elle démontre immédiatement et indubitablement à la fois son utilité, sa pertinence et sa modernité. Comme c’est manifestement le cas, il est tout à fait naturel que de grands acteurs économiques mondiaux s’y intéressent de près, notamment les grands groupes bancaires.

Et puisqu’elle en est capable, elle est donc capable de produire de la valeur telle qu’on se la représente aujourd’hui. Ceci suffit-il à démontrer que la nature de blockchain est, comme on le dit parfois, de représenter l’« internet de la valeur » ? Rien n’est moins sûr. Si, comme j’essaie de le montrer, blockchain n’est pas qu’un outil mais est surtout un support, un discours en acte, alors sa nature n’est pas de reproduire l’existant ni de le prolonger en mieux, mais bien de venir poser une nouvelle définition de la valeur. Et donc de rendre obsolète sa définition précédente. C’est donc par effet de bord immédiat que blockchain est capable de répondre effectivement aux problématiques actuelles de productivité (c’est la raison pour laquelle R3/CEV existe) mais quelle nouvelle définition de la valeur ce XXIe siècle cherche-t-il à produire à travers blockchain ? Sans être prospectiviste ni lire l’avenir dans les boules de cristal — d’autres le font et le font très bien — on peut se borner à simplement observer les pratiques placées au-deçà de la doxa, en amont des phrases, sous la masse des mots qui sont dits et produits, pour tenter d’en déduire des « énoncés » signifiant quelque chose d’utilisable : que nous disent les pratiques mises en œuvre quand blockchain entre en action ?

L’hypothèse est que blockchain pourrait tenter de placer la valeur des choses dans la caractéristique qu’elles auraient de détenir plus ou moins d’échangeabilité : plus une chose est échangeable (plus elle circule vite, plus elle est universellement utilisable, plus elle capable de s’intermédier entre les acteurs, plus elle est consensuellement reconnue comme commune, plus elle est apte à s’horizontaliser dans le jeu des échanges) et plus elle prend de valeur. C’est probablement cette même qualité d’échangeabilité qui est actuellement expérimentée sous différentes formes dans les fablabs, dans l’impression 3D, l’opensource ou les communs. On peut même parier que d’ici très peu de temps un bien immobilier « Airbnbisable » aura, par son seul caractère-qualité d’échangeabilité, beaucoup plus de valeur qu’un autre qui lui serait pourtant nettement supérieur en terme de prestations, d’équipements ou d’environnement.

Au moment où Smith découvrait la constante du travail pour établir la valeur des choses et que Ricardo le faisait entrer dans les formes de production, Cuvier s’affranchissait des taxinomies classificatoires (ce qui se ressemble est identique) et découvrait les fonctions organiques : un poumon et une branchie n’ont comparativement strictement aucun point commun sinon leur fonction, permettre la respiration. Ce qui crée la similitude n’est plus la ressemblance mais l’identité de fonction, comme s’il existait un « organe virtuel de respiration » (ou de reproduction, ou de déplacement, ou d’alimentation) dont la forme réelle, espèce par espèce, serait distincte. Ceci était connu de longue date mais n’était constaté que comme fonction ; avant Cuvier on savait évidemment que la branchie et le poumon servaient à la même chose mais sans pouvoir en énoncer le système caché : à l’intérieur des organismes se cachent des règles qui permettent de dire que deux choses radicalement différentes peuvent avoir la même valeur. Cuvier : « Tous les organes d’un même animal forment un système unique dont toutes les parties se tiennent, agissent et réagissent les unes sur les autres, et il ne peut y avoir de modifications dans l’une qui n’en amènent d’analogues dans toutes. » Le dire comme ça, le percevoir ainsi comme système portant en lui ses propres lois est un renversement radical de perspective qui ouvre d’un coup toute l’époque moderne. De la même façon et au même moment, Mendel s’inscrivait exactement dans la même démarche et fondait la génétique en montrant que comparer les organismes vivants pour les identifier, les classer (taxinomies) et les organiser en familles, en espèces, en genres ou en spécimens ne signifiait rien et que la nature d’un organisme, ce qui permet de le définir et de l’identifier, est à l’intérieur même de l’objet, dans sa structure cellulaire, ses modes de reproduction et son patrimoine héréditaire. L’ADN découvert en 1953 ne dit pas autre chose ; on le découvre parce qu’on le cherche. Parce qu’il reproduit et confirme une façon de dire le monde. Inventer n’est que répéter tant qu’une nouvelle ère n’apporte pas, dans les faits et dans les façons de faire, de nouvelles potentialités permettant de dire une nouvelle époque.

C’est la question que nous pose blockchain en nous suggérant à travers ses potentialités une réorganisation complète des façons de faire, mais sans porter encore les façons de le dire. Dire n’est alors que redire, et la plupart des auteurs, passant à côté de cette perspective renversante, ne racontent blockchain que par ce que précisément elle n’est pas : l’outil d’un monde qui déjà, peut-être, n’est plus. Rifkin a beau se démener pour nous faire croire qu’on ne change que de numéro de révolution industrielle, sa vision est le dernier avatar en date d’un vieux rêve terriblement humain : que tout reste figé tel que nous le connaissons et que rien ne se transforme jamais.

Dans cette hypothèse, le basculement de paradigme portant sur la valeur s’opère historiquement en trois temps :

- 1. la valeur d’une chose est d’être celle des choses qui lui ressemblent (XVIIe siècle),
- 2. la valeur n’est plus comparative mais structurelle à la chose elle-même, incluse en elle — combien contient-elle de coût de matière première, de temps de travail et d’énergie mise à la produire comme l’expose Karl Marx au XIXe siècle « Les valeurs des marchandises sont directement proportionnelles au temps de travail employé à leur production » dans Salaire, prix et profit — qui est sa définition actuelle, celle qui en fixe le prix sur le marché.
Puis enfin, non pas grâce à blockchain mais parce que c’est cela que blockchain est probablement en charge de porter,
- 3. la valeur quitte la chose pour devenir celle de son échangeabilité plus ou moins rapide, plus ou moins universelle, plus ou moins conforme aux différentes contraintes du réseau qui l’héberge, la partage et l’échange.

Simultanément, la valeur tend à se socialiser. La valeur d’une chose n’est pas uniquement liée à son échangeabilité mais à également qui la détient et/ou qui l’a produite. Dans cette modélisation, la chose hérite pour tout ou partie de sa valeur celle de son détenteur pondérée par celle de son demandeur.

Ce modèle existe déjà sur le marché de l’art où un Van Gogh ne vaut pas le prix de la toile, des pigments, des pinceaux et du temps passé par l’artiste, mais au fait qu’il soit Van Gogh et pas Tartempion et qu’il existe des gens qui acceptent d’échanger une toile mineure du maître contre cinquante millions d’euros. Blockchain, en portant cryptée dans ses blocs la valeur sociale du détenteur et du demandeur (leurs qualités, appréciations, scores de sociabilité, de réactivité, de disponibilité, capacités créatives, etc.) fixerait donc dynamiquement la valeur de la chose par des algorithmes couplés à de l’intelligence artificielle, selon le double critère de ses capacités d’échangeabilité et de qui la cède et qui l’acquiert. Ça peut nous paraître assez tortueux comme façon d’établir la valeur d’une chose dans l’échange, mais n’oublions pas que passer d’une valeur par comparaison (telle chose vaut tant parce que telle autre lui ressemble et qu’elle vaut tant) à « ces deux choses exactement identiques n’ont pas la même valeur parce que l’une a été mieux produite que l’autre » a dû l’être tout autant sinon plus en son temps.

On tient là potentiellement un basculement de paradigme de même ampleur que celui apparu au XIXe siècle, une façon radicalement nouvelle d’envisager tous les rapports de production qui pourrait bien, à terme, signifier la fin des modes productifs de l’ère industrielle, et donc l’obsolescence de cette dernière. Créer de la valeur par une production industrielle à coût concurrentiel implique des producteurs (employés), des machines, des matières premières et de l’énergie à coûts toujours moindres, et remplacer dans cette optique le travailleur par un robot tend structurellement à accroître effectivement la valeur-production… tant qu’on la définit ainsi. Mais dès lors que l’on redéfinit entièrement ce qu’est la valeur (comment elle se produit) par des pratiques nouvelles, alors l’industrie, et partant toute l’économie moderne, est aussi irrémédiablement condamnée que les moines-copistes l’ont été avec l’imprimerie.

Le propre des basculements d’une telle ampleur est qu’ils balaient tout pour tout reconstruire à neuf. La fin possible de l’industrie et celle de l’emploi en corollaire — vendre une force de travail contre un salaire implique que cette force puisse être évaluée, qu’on puisse lui affecter une valeur, et donc in fine que la valeur soit fondée sur des critères où cette force reste évaluable dans le jeu des échanges — n’est pas une fin en soi. Ce qui est une fin en soi c’est un modèle sociétal tout entier. C’est peut-être cela que porte blockchain comme support.

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La monnaie comme intermédiation

Nous avons déjà un objet social présentant toutes les caractéristiques de l’échangeabilité absolue : la monnaie. Elle est fluide, elle circule vite, elle est universelle et elle s’intermédie par définition. Comme intermédiatrice des échanges (acheter une voiture par carte bancaire est plus pratique qu’aller l’échanger contre deux wagons de pommes de terre) la monnaie est corrélée à la valeur : celle-ci s’énonce toujours en monnaie (le prix) dans l’échange marchand, quelle que soit la valeur et la méthode qui détermine cette dernière.

Comme pour la valeur, l’époque moderne a apporté sa propre définition en acte de la monnaie. Si auparavant elle faisait correspondre sa valeur faciale à son poids en or ou en argent (nous l’appelons d’ailleurs toujours l’argent) elle présente désormais la caractéristique d’être « une marchandise produite pour être vendue » comme le sont le travail, l’individu ou encore l’environnement naturel, ce que Karl Polanyi appelait des « marchandises fictives ».

Pour aller vite, jusqu’au XVIe la monnaie vaut son poids de matière précieuse : si une tonne de blé vaut deux vaches et qu’une vache vaut 5 grammes d’argent, alors la tonne de blé vaut 10 grammes d’argent. Pour éviter les litiges liés aux pesées imprécises ou frauduleuses, ces 10 grammes d’argent sont donc fondus en pièces indiquant facialement leur poids : un pièce de 10 écus (ou livres, ou sous, ou quel que soit le nom de la monnaie) vaut et pèse exactement 10 grammes d’argent. Sur l’autre face, la figure royale ou seigneuriale — l’autorité politique garantit et certifie la valeur — agit en tiers de confiance.

La monnaie ne représente qu’une capacité dans l’échange (le pouvoir d’achat) puisque rien dans la marchandise échangée n’indique intrinsèquement, en elle-même, ce qu’elle vaut, et donc la quantité d’argent-monnaie contre laquelle elle s’échangera. On a donc déjà là, dès le XVIe siècle, deux des caractéristiques des cryptomonnaies actuelles, l’une garantissant par certification leur capacité dans l’échange, et l’autre son immutabilité gravée non plus dans le métal mais dans l’algorithme.

Avec Law et le papier-monnaie, le XVIIIe inscrit la monnaie dans le même changement de paradigme que la valeur : la valeur faciale inscrite est cette fois comparée avec une quantité de réserve d’or qui garantit sa stricte équivalence. Un billet de 50 livres n’existe que parce que 50 grammes d’or les garantissant sont séquestrés. La confiance (fiducia) n’est plus placée dans la préciosité du poids nominal mais dans la signature de l’émetteur fiduciaire (les premiers billets émis par la Banque de France datent de 1803). On se rend bien compte qu’exactement au même moment, valeur et monnaie subissent exactement le même basculement.

Avec la modernité la monnaie change une dernière fois de nature : exactement selon la même logique que la valeur, elle recèle désormais en elle-même une nouvelle qualité qui la fait passer de son statut d’intermédiatrice des échanges à celui d’objet de spéculation. La monnaie s’achète et se revend à la hausse ou à la baisse comme toute autre marchandise ou produit. Ce n’est pas que la spéculation n’existait pas auparavant, mais plutôt que la monnaie ne présentait pas encore les caractéristiques nécessaires pour que spéculer devienne systémique.

Reprenons pour la monnaie le même basculement de paradigme en trois temps de la valeur :

- 1. la monnaie vaut ce qu’elle dit nominalement qu’elle est (XVIe).
- 2. la valeur d’une monnaie est celle de la réserve d’or à laquelle on peut la comparer pour la garantir (XVIIIe).
- 3. aujourd’hui produite par le prêt bancaire, sa valeur n’est plus comparative à quelque chose qui lui serait équivalent mais se trouve incluse en elle-même : on l’achète et on la vend comme tout objet produit.

Ce qui nous amène directement à blockchain. Créé en 2008 en pleine crise financière (subprimes), Bitcoin se présente comme un système monétaire numérique horizontal décentralisé. Comme toute monnaie fiat (monnaies officielles d’Etats), un Bitcoin peut être acheté et revendu, générant une spéculation à la hausse ou à la baisse, et servir à acheter ou vendre des biens et des services, mais, à la différence des fiat, cette cryptomonnaie n’est pas garantie par les tiers de confiance usuels (administration centrale, système bancaire) mais par blockchain, le protocole technologique qui la sous-tend.

Dès sa création Bitcoin a pour objectif de créer un système monétaire universel à la fois dégagé des outils de contrôles des Etats et des contraintes bancaires et libéré des outils traditionnels de paiements (espèces, chèques, cartes de crédit). D’un strict point de vue utilitariste — en tant qu’outil — c’est une révolution. Mais en est-ce une ?

Encore une fois, tout dépend du point de vue d’où l’on se place. Prise comme alternative à la monnaie fiat, toute cryptomonnaie — il en existe aujourd’hui des centaines — remplissant le rôle d’intermédiation dans l’échange est une monnaie ; en anonymisant les transactions et en open-sourçant les protocoles (tout le monde peut avec quelques compétences informatiques comprendre comment les transactions sont opérées en toute transparence) on disrupte directement le process monétaire classique : on passe d’une transaction non-anonyme opaque — la banque sait qui achète et qui vend sans que ni l’un ni l’autre ne puisse avoir accès aux méthodes et aux données ni ne puisse contrôler comment et à quel coût — à son inverse exact. C’est d’autre part la création monétaire elle-même qui se trouve inversée : ce n’est plus une banque qui produit de la monnaie par le crédit mais un acteur de la blockchain (miner) qui crée des Bitcoins par son travail de validation des transactions.

La distinction entre usage monétaire et production monétaire n’est pas écrite dans Bitcoin : on ne peut pas séparer les fonctions de paiements (échanges, transactions) des fonctions produisant l’outil-monnaie lui-même. C’est pourtant dans cette distinction que s’exprime le double jeu entre reproduction des méthodes et émergence de nouvelles façons de faire. Et c’est précisément cette indistinction qui démontre que blockchain n’est pas révolutionnaire en soi, mais qu’elle en est un support, une expression. Elle n’a pas été conçue pour répondre à la question « comment se produit de la monnaie » (le minage n’est qu’une incitation) mais elle la pose implicitement. Ou plus exactement, elle s’inscrit sans l’avoir voulu initialement dans ce questionnement sociétal très actuel, porté par exemple par les monnaies locales qui sont une toute autre réponse à cette même question.

Dans le cas de la monnaie comme dans celui de la valeur vu juste avant, on a donc à la fois un usage de blockchain en tant qu’outil (garantir et assurer les transactions) et, simultanément, une véritable disruption méthodologique dans la façon dont on produit de la monnaie. On ne peut ni réduire blockchain à son seul rôle d’outil d’enregistrement d’échanges financiers comme le fait Corda/R3 (dont le projet est en gros de remplacer Swift devenu trop coûteux), ni engager contre elle un procès en sorcellerie pour être utilisée en tant que moyen de paiement dans toutes sortes d’échanges illicites.

La disruption méthodologique modélisée par blockchain consiste simplement à retirer aux organismes bancaires la fonction de création monétaire pour la confier aux acteurs de l’échange, qu’ils soient miners ou pas selon la blockchain utilisée. Réaffecter la création monétaire aux utilisateurs en la corrélant à leur propre valeur (par l’implication, par l’incitation) préfigure donc de nouveaux modèles sociétaux totalement inédits qui replacent la responsabilité sociale au cœur du système économique : plus un agent social est actif, plus la création monétaire générée est importante et plus il s’enrichit individuellement (mining). C’est ce qui est en quelque sorte déjà à l’œuvre sous forme de prototypage expérimental dans les proof-of-work ou d’autres protocoles blockchain, où la production monétaire est directement liée au travail fourni. D’un point de vue politique économique, c’est un changement radical qui se conduit là.

Il est possible qu’on assiste également à un autre type de basculement, à une autre perspective renversante : que la cryptomonnaie ne représente plus l’intermédiation placée au centre de l’échange de biens non-fluides (non évaluables comparés l’un à l’autre et pour lesquels il faut nécessairement un équivalent-argent qui dicte les conditions de l’échange : ceci vaut tant). Dès lors que la valeur de chaque bien réside dans son échangeabilité fluide, la monnaie perd une grande part de son utilité ; il faut donc qu’elle se trouve un nouveau statut et une autre fonction. Elle devient alors elle-même un bien (ce qu’elle est déjà sur les marchés financiers où elle s’achète et se vend) mais qui peut nominativement prendre une simple notion de quantité de quelque chose : des unités de compte, des heures de calcul, des secondes de temps, des tonnes de CO2, etc. Elle n’est plus nécessairement ni automatiquement corrélée à une référence fiduciaire mais, selon le contexte, référer à des quantités dues ou livrées dans l’échange. C’est donc le contexte de l’échange qui en quelque sorte pourrait décider de la nature relative de la création monétaire qu’il induit.

On pourrait aisément imaginer à terme un fonctionnement monétaire totalement inédit où la valeur de la monnaie ne dépendrait que des caractéristiques de qui la détient. Cent unités dans ma poche virtuelle (mon wallet) peuvent ne pas correspondre à cent dans la vôtre… les miennes peuvent par exemple en valoir cent dix ou quatre-vingt dix, selon des critères contractualisés et consensualisés dépendant de facteurs liés par exemple à nos implications respectives dans un travail pour un projet donné, projet dont la cryptomonnaie serait le marqueur d’échanges.

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Blockchain au travail

Le troisième point de disruption potentielle que je voudrais aborder ici est précisément celui du travail : en quoi blockchain, en tant que support, propose-t’elle ou préconfigure-t’elle une toute autre vision de l’activité sociale humaine consistant à produire ?

Historiquement parlant, la dernière définition du travail remonte aux débuts de l’industrie et l’apparition du salariat comme mode dominant — au point que dire « j’ai perdu mon travail » signifie qu’on a perdu son emploi. A partir de là, lentement mais de façon irrémédiable, s’insère dans la pensée collective une fusion, une identité entre deux termes qui pourtant ne peuvent être confondus, le travail et l’emploi salarié.

Les sociétés humaines sans spécialisation du travail (celles où tout le monde sait tout faire : pêcher, chasser, cultiver, construire sa maison) ne connaissent pas le travail. Ou du moins n’en ont pas une définition séparée particulière autre que se contenter d’être un être social et faire ce qu’il faut savoir faire, à savoir ce que tous font déjà. Avec les premières spécialisations (untel ne se livre qu’à la pêche, tel autre qu’à la culture, tel autre encore ne sait que fabriquer des habitations) s’est posée la question de la rémunération dans l’échange, et donc de la valeur du travail. Un poisson pêché en quelques minutes ne vaut pas une maison construite en quelques semaines, sinon il n’y aurait que des pêcheurs couchant dehors. Il faut donc nécessairement qu’une sorte de marché se mette en place, un marché qui dirait qu’une hutte vaut tant de poissons, qu’un poisson vaut tant de fruits récoltés, etc. Dans cette configuration ancienne, si une hutte de tourbe valait mettons cinquante poissons, que ces cinquante poissons aient été pêchés en une seule journée ou en une semaine n’a aucune espèce d’importance : pour l’artisan pré-industriel, la valeur de son travail encore celle de son produit. Si je fabrique des chaises et des tables, celles-ci ont la valeur d’échange qu’ont tables et chaises au moment où je les réalise. On est encore dans une définition « par comparaison » de la valeur des choses et ce n’est, comme exposé plus haut, qu’avec l’industrialisation que les notions de « temps mis à produire » et de « coût de revient » prendront du sens, notamment dans l’évaluation et la détermination de la valeur du produit-travail sur son marché.

Le salariat de masse qui apparaît dès le milieu du XIXe siècle bouleverse radicalement tout ce qu’il est convenu de définir comme étant le « travail ». A côté de l’artisan ou du libéral (médecins par exemple) une nouvelle couche sociale apparaît : les employés. Marx a montré comment, en dépossédant le travailleur de son outil de travail et en ne l’associant pas à ce qu’il advient de la plus-value produite par son travail (la différence entre ce qu’il coûte en salaire et le prix de vente de sa production) un nouveau modèle politico-économique de production, le capitalisme, peut alors prendre son essor.

Comme exposé juste avant, blockchain place la production de valeur dans le protocole, pas dans le produit. Travailler n’est plus tant produire qu’interagir entre producteurs : c’est dans le fait même qu’on puisse interagir sur et dans les échanges que de la monnaie se produit, quel que soit son statut. Il s’ensuit que travailler produit effectivement de la monnaie, et donc de la richesse. L’interaction entre producteurs génère de la valeur-monnaie (qualité d’échangeabilité des produits, qualité des acteurs de l’échange) qui, en retour, produit du revenu.

On peut ainsi par exemple modéliser un scénario complet de production de richesse sur blockchain en y mixant un peu d’internet des objets (IoT). Imaginons que quelqu’un ait besoin de 10 000 pièces en plastique d’une certaine forme et d’une certaine taille ; il lance un appel d’offre sur une plateforme dédiée. Je ne suis ni industriel ni plasturgiste et ne possède ni la trésorerie ni les machines nécessaires mais je réponds quand même à l’appel d’offre parce que la technologie le permet. Je crée sur blockchain une structure virtuelle temporaire — une DAO sans adresse, sans murs, sans employés, sans machines-outils, sans logistique, sans stocks, sans charges, sans masse salariale et sans avenir — constituée d’un transporteur, d’un producteur de matière plastique, d’un loueur de machines-outils et d’un investisseur.
J’envoie d’abord via un smart-contract le camion du transporteur chez le producteur de plastique ; dès que le camion géolocalisé a quitté l’entrepôt de stockage du producteur je sais que la matière première est en route et le producteur est immédiatement payé en cryptomonnaie par le financeur qui avance les fonds. Le loueur de machines-outils possède un entrepôt industriel où toutes ses machines connectées à blockchain forment un « objet virtuel » unique. Je contractualise avec cet « objet » l’utilisation de l’une des machines de telle à telle heure. Quand la matière première est livrée, le groupe de machines engage un contrat pour la fourniture de tant de kW auprès d’un énergéticien. Aussitôt que les 10 000 pièces sont sorties de la machine, il verse, en tant que groupe de machines détenant un wallet, le montant dû à l’énergéticien et lance une transaction pour être payé par mon investisseur. En même temps le camion sans chauffeur est averti ; un robot logistique y charge les 10 000 pièces et le smart-contrat les route directement chez mon client. Une fois le camion géolocalisé chez lui, je sais que les pièces sont livrées : je suis payé instantanément. Une demi-seconde plus tard, une fois la transaction approuvée et mon wallet alimenté, le wallet de l’investisseur est contractuellement crédité de la somme avancée, augmentée de 20% par contrat.

Je n’ai rien produit de mes mains, je n’ai fait qu’organiser la production en faisant interagir des acteurs. Là réside désormais la valeur. Le monde entier peut reproduire ensuite ce process de production puisque son code est publiquement distribué. Travailler et produire représentent toujours une valeur mais ce n’est plus du tout la même. Le monde lui-même n’est plus du tout le même.

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Etre soi ou être quoi ?

Nouveau retour deux siècles en arrière : la société s’urbanise de façon accélérée à mesure que l’exode rural pousse des individus à s’agréger autour de grands centres de production (usines) où ils trouvent à s’employer, à se loger et à assurer leurs moyens de subsistances, dénouant les liens traditionnels de sujétion et de devoirs qu’ils soient familiaux ou locaux. Ce faisant, en s’extrayant des structures sociales (communautés villageoises) où ils se sont constitués en tant qu’êtres sociaux, et dégagés des contraintes matrimoniales les obligeant à épouser untel ou unetelle pour assurer la perpétuation du patrimoine foncier agricole ou familial, ils se retrouvent en quelque sorte isolés en milieu urbain, entourés d’inconnu(e)s. De toutes nouvelles définitions identitaires et de nouvelles stratégies sociales se développent : on épouse qui l’on a envie (mariage d’amour), on se regroupe par activités salariées (syndicats), on décide de changer de ville parce que des circonstances nous y poussent (mobilité), etc. Et, surtout, on se voit attribuer une identité individuelle.

A l’intime connaissance de tous par tous au village où chacun sait qui est qui, qui sont ses parents et les parents de ses parents, succède l’anonymat urbain. Le contrôle social (le qui est qui et ce qui le garantit) change alors de nature. En quelques décennies, l’Etat-nation apparu suite à la Révolution de 1789 instaure l’état civil. Les anciens registres paroissiaux à qui la notification écrite des identités était dévolue sont remplacés par des documents administratifs certifiés et normalisés, rédigés en mairie par un officier dûment mandaté. L’identité passe ainsi lentement de « ce que les autres disent que je suis » à la description unifiée d’individus individués, identifiés comme objets sociaux autonomes par des process d’individuation (autonomisation des êtres) progressifs. Les prérogatives de l’Etat-nation impliquent une identification individuelle sans faille ; les noms de famille se fixent définitivement vers le dernier tiers du XIXe siècle, le recueil d’empreintes digitales peu après, la première loi sur la nationalité est votée en 1889 et notre carte nationale d’identité apparaît vers le milieu du XXe. Si nos identités actuelles nous semblent à l’échelle d’une vie humaine comme allant de soi, comme naturelles — voire éternelles et atemporelles –, elles ne sont en fait que de simples constructions pratiques relativement récentes.

De la même façon qu’à l’anonymisation urbaine répond l’identité individuée, la notion de vie privée répond au même moment à la mise de tous sous le regard des autres ; si dans l’équilibre social ancien chacun sait qui est qui et qui fait quoi, les stratégies changent rapidement. Tant que le même toit de ferme abrite parents, grand-parents, enfants, conjoints et épouses, la privatisation de la vie n’a guère de sens ; dès lors que l’appartement— nécessairement plus petit — ne protège plus que le couple et ses enfants, non seulement la « famille » endosse un tout autre sens mais il devient impératif d’en définir le périmètre privatif.

Et donc si être un être-individu autonome nous semble aujourd’hui relever de la « nature des choses », c’est en réalité comme on le voit le résultat d’un processus assez long contingenté par tout un ensemble de critères à la fois historiques, politiques, géographiques, économiques, mais surtout philosophiques : en posant « l’Homme » comme centre de toutes choses, à la fois comme objet de droits individuels (droits de l’Homme), comme objet de savoirs (Sciences humaines) et comme acteur de sa propre existence, la philosophie des Lumières puis l’époque moderne qui s’ouvre avec le XIXe

(« Un homme, une voix » est la base de toute démocratie moderne) a durablement modifié la perception que nous avons de notre statut personnel en tant que membre de l’espèce humaine agrégée en sociétés. De même que la valeur, la monnaie ou le travail, l’individu redessine vers cette époque-là ses contours, redéfinit son périmètre et endosse de nouvelles méthodes pour se définir.

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Que sous-tend blockchain sur cette question-là ?

Quand je fais mes courses au supermarché et que je règle par chèque, on me demande une pièce d’identité. C’est n’est pas un problème de confiance mais de structure sociale : la caissière ne sait ni qui je suis, ni à qui demander de régler le montant de mes courses si je ne le fais pas moi-même. La question de la confiance au cœur de blockchain est directement issue de cette définition de l’être. Sans confiance réciproque, il n’y a pas de transactions possibles. Autrefois, avant, quand l’être n’était pas encore un individu autonome décrit comme individuellement responsable de soi, il y avait toujours le recours à la famille, au groupe, à la tribu qui toujours était co-solidaire de ses membres… de la même façon qu’aujourd’hui encore les parents sont co-solidaires des dommages créés par leurs enfants. Mais l’époque moderne abolit ces recours : pour qu’il y ait désormais transaction, il faut nécessairement qu’il y ait soit certitude sur l’identité des contractants, soit un protocole permettant de s’en passer.

Quand je vire une somme en euros sur un autre compte bancaire je suis obligé de faire confiance à ma banque qui s’engage à ne prélever que la somme prévue, au webmaster du site que pour les protocoles soient réellement sécurisés, à mon fournisseur d’accès qui s’engage à ce que l’information aille bien là où elle doit aller sans perturbation ni modification, à la banque du destinataire pour qu’il l’informe de mon règlement et le crédite correctement, à l’état civil pour que les identités des uns et des autres soient garanties, etc. On a donc on certain nombre d’intermédiaires (les tiers de confiance) qui, en dehors de tout contrôle de ma part, assurent en mon nom la transaction, et où « en mon nom » signifie « par mon identité une fois celle-ci garantie ». Comment est-elle garantie ? Par des jeux de login-mots de passe. Si quelqu’un usurpe mon identité ou récupère frauduleusement mes identifiants de connexion et se fait passer pour moi, la relation de confiance n’est pas interrompue : la somme sera prélevée et déposée sur un autre compte, le FAI aura fait son travail et les deux banques également. La question de la confiance — ou plus exactement celle des authentifications — est donc au centre de la problématique de sécurisation des échanges.

D’un point de vue strictement incrémental (blockchain vue comme outil) l’inviolabilité des protocoles blockchain et l’infalsifiabilité des blocs distribués où ma transaction et mon identité sont écrites garantissent de façon quasi-absolue que toute transaction est loyale et réputée vraie de bout en bout.

Mais ce n’est pas tout, il y a également blockchain comme support… En même temps, tout un autre scénario se profile par derrière qu’il est difficile de concevoir tant il s’oppose à ce que nous considérons comme allant de soi. Tant il est tout sauf « naturel ». Lorsqu’une transaction en cryptomonnaie est opérée, l’acteur qui agit en mon nom n’est pas moi ; il a l’air d’être moi, répond en quelque sorte à mon identité mais se présente sous une forme cryptée. Ce qui en réalité a une existence et ce qui agit, c’est un code. Associé anonymement à mon identité réelle, j’ai donc une sorte d’avatar me représentant, un peu comme il y a dix ans un avatar portant un autre nom et présentant un tout autre aspect me représentait dans l’univers virtuel de SecondLife. Ou comme sur certains forums ou certains réseaux sociaux où un pseudonyme et une pseudo-photo peuvent être en charge de me représenter.

Pour nous il n’y a pas de doute possible : ce qui parle et agit est bien moi et n’est que moi mais qu’en sera-t-il dans vingt ou cinquante ans ? Sera-t-il toujours « moi » au sens où nous l’entendons encore aujourd’hui, le représentant d’une identité certifiée unique et individuée, ou sera-t-il l’une des versions numériques de mes identités possibles ? En d’autres termes, l’avatar crypté qui agit aura-t-il toujours le statut de représentant symbolique (être moi sans physiquement être moi, agissant pour moi) ou aura-t-il un statut semi-autonome qui lui garantira, tant socialement que légalement, de pouvoir agir pour lui ? Toute la difficulté est que pour le moment nous n’avons pas encore les capacités conceptuelles et culturelles requises pour indistinguer l’individu de ses représentations numériques. Contrairement au transhumanisme qui tend à fusionner conceptuellement et physiquement êtres et machines, il s’agit peut-être là d’une simple redéfinition — comme on a redéfini la valeur, la monnaie, le travail — de ce qu’est l’identité (ce que je peux et que les autres peuvent légitimement et pleinement considérer comme « étant moi ») qui s’élargit de fait à mes UA, mes user-agent (ce à travers quoi je me connecte) : mon ordinateur, mon smartphone, etc. Lesquels UA sont et restent physiquement, techniquement et conceptuellement séparés (on peut les penser séparément) mais se fondent en une seule entité, la mienne. Ils deviennent de fait, en pratique, l’un des aspects possibles de mon identité. Ce n’est pas qu’eux plus moi formeraient une seule chose — ce qui n’est pas le cas — , mais plutôt qu’eux plus mon être biologique plus mon être social forment un « moi » complet.

On voit que le saut conceptuel qui accompagne cette question ne relève pas de la science-fiction mais bien du questionnement et du consentement concernant la perception et la représentation que nous nous faisons collectivement de l’individu et de son identité. Les outil numériques — et blockchain notamment, mais également l’intelligence artificielle (avec qui suis-je en train de dialoguer ?… voir le test de Turing) ou l’internet des objets (cet objet, cette voiture, ce radiateur ou ce capteur qui détient de la cryptomonnaie et engage un smart-contract transactionnel avec moi est-il le représentant d’un individu individué unique et incorporé (un être physique, un corps réel) ou est-il une déclinaison de ses identités possibles ? — posent en tant que support, en tant que monde en reconstruction, des interrogations assez complexes.

En tant qu’outil ils sont relativement simples à cerner : ils ne font que dématérialiser des process qui, avant, se déroulaient exclusivement dans le monde physique du tangible. Process qui, une fois déportés dans le monde numérique virtuel des 0 et 1, n’en sont que des reproductions et des extensions. Ce qu’on pourrait résumer par « la même chose, mais autrement ». En revanche, en tant que monde engagé dans un changement brutal de paradigme qui impacte toute l’organisation sociétale, et notamment à travers ce qui fonde une grande partie des interactions sociales — échanger, reconnaître, travailler, etc. — ils ouvrent des questionnements d’autant plus difficiles à modéliser que nous n’avons que les « outils d’avant » pour les conceptualiser.

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Des organisations sociétales numériques

Le risque est donc grand d’être pensés par le numérique que nous croyons penser (en tentant par exemple de lui imposer les catégories de pensée modélisées et produites par un monde et une époque qui n’étaient pas ou peu numériques) plus que nous le pensons, alors que se prépare en tâche de fond, presque souterrainement, j’allais dire en dehors de notre « le vouloir », toute une série de redéfinitions touchant au travail, à la valeur, à la monnaie, à l’être humain (voir les différentes questions portées par le transhumanisme comme évoqué plus haut) ou à la politique (comment faire société tous ensemble dans ces conditions ?) qui sont en train de dessiner, en partie hors de notre conscience commune partagée (ce que nous disons être la réalité des choses), des mutations sociétales radicales que nous ne sommes guère plus capables d’envisager que l’ont été nos aïeuls au milieu du XVIIIe siècle pour celles qui allaient pourtant survenir moins de deux générations plus tard.

Blockchain en tant qu’outil et en tant que support propose deux modèles sociétaux non-opposés. C’est probablement dans cette fonction qu’elle est la mieux aboutie, en proposant indistinctement la même chose selon qu’on la prend comme outil pratique ou comme porteuse de virtualités, de potentialités et de modélisations futures : son modèle horizontal, décentralisé et égalitaire… ou presque, ça dépend de quelle blockchain l’on parle. Le mining est si complexe et si énergivore qu’il s’est spécialisé au fil du temps, rendant la validation de transactions de moins en moins accessible au commun des mortels. Le fait que certains agents aient ainsi un pouvoir de faire de que d’autres n’ont pas n’est ni horizontal ni égalitaire, c’est une spécialisation organisationnelle assez classique qui ne présente aucun caractère innovant, ni aucune potentialité de modélisation pour demain.

Là où blockchain est intéressante à explorer, c’est dans ce qu’elle propose comme fonctionnalités en tant qu’outil pour accompagner des démarches d’e-démocratie, d’e-citoyenneté et d’e-gouvernance. Ses développements actuels en Estonie (identité-citoyenneté ouverte, protocoles de co-décisions citoyennes, etc.) en sont un bon exemple. A terme, la disruption de l’Etat et de ses services comme tiers de confiance est écrite et décrite par les protocoles et les algorithmes qui la rendent possibles. L’Estonie se présente désormais comme un state-as-service, l’« Etat comme service », privatisant en quelque sorte les missions de l’Etat tout en étatisant un certain nombres de services autrefois confiés à des partenaires privés.

Si le basculement progressif d’une société verticale, centralisée et hiérarchisée vers une autre plus aplatie, décentralisée et horizontalisée ne fait guère de doute — de nombreuses initiatives politiques actuelles en témoignent (mouvements citoyens, actions participatives, programmes urbains co-élaboratifs) — il ne se fera pas sans toutes sortes de difficultés, notamment la forte capacité de résistance des structures directement impactées : Etats, administrations, corps constitués, groupes industriels et bancaires, etc.

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D’une révolution en conclusion

En conclusion ce n’est pas blockchain qui disrupte le monde mais plutôt ce monde qui, sous nos yeux, est en train de se doter d’un dispositif capable de porter une partie des mutations dans lesquelles il est engagé, un monde entré en révolution et qui se dote de supports techniques pour matérialiser, rendre visibles et rendre possibles les conditions de réalisation de cette révolution, un peu comme l’a été l’imprimerie en son temps. La similitude ne s’arrête pas là : initialement conçue en plein monde médiéval comme outil (divulguer massivement la foi chrétienne et éduquer aux valeurs sociétales religieuses d’alors) elle a surtout servi en tant que support à massivement diffuser les visions d’un nouvel âge en construction porté par la Renaissance et son humanisme émancipateur. De la même façon, blockchain ne servira ni qui l’utilisera le plus (les banques ?) ni qui s’en revendiquera le mieux ; elle n’est que l’un des dialogues — il y en a d’autres — qu’engage le monde sur lui-même, pour lui-même, pour se dire à lui-même où il en est de sa réalité et dans quel type de mutations il est engagé.

Et que se dit-il ? D’abord que les questions de valeur, de travail, de monnaie, de confiance, d’individus, de structures, bref, de tout ce qu’on peut considérer comme relevant de la « typologie des échanges sociaux » (sur quoi sont-ils construits, comment sont-ils garantis, quels en sont les termes et les environnements, qui en sont les agents ?) sont désormais en cours de réinterrogation parce que les réponses sociétales apportées au cours des deux derniers siècles écoulés, portées par la formation discursive bipolaire Etat/entreprises sous la domination conceptuelle du tout-économique, ne sont plus capables de lui proposer un devenir. Ensuite que notre structure sociétale, tout entière fondée sur cette dichotomie Etat/entreprise devenue obsolète (sous sa forme public/privé, sous sa forme conservateur/libéral ou sous toute autre forme) constitue désormais un frein plus qu’un accélérateur.

Le retour des « biens communs » dans la sphère économique, politique et sociale après deux siècles d’absence (ils avaient complètement disparu à la fin du XVIIe comme outil capable de décrire la réalité) témoigne par exemple de cette obsolescence. Ce sont des biens matériels ou immatériels appartenant à tous les utilisateurs et qui sont placés sous la responsabilité de chacun des utilisateurs. Ne relevant ni de la propriété privée ni de la propriété étatique ou administrative, ils ne peuvent être ni cédés, ni vendus, ni aliénés.

Le cycle initié à la toute fin du XVIIIe siècle est aujourd’hui pratiquement terminé. Que ce soit sur des questions de valeur, de monnaie, de travail, d’identité(s), ses derniers soubresauts ne masquent plus son obsolescence. Se passer de l’Etat et de sa fonction centralisatrice garante des identités, des droits et de la propriété, et se passer des entreprises et de leurs fonctions économiques classiques nécessite aujourd’hui d’être modélisé et expérimenté ; c’est la promesse que représente aujourd’hui blockchain.

Au-delà de ce qui se dit, des séries de praxis comme autant d’« énoncés » venant parfois infirmer ou contredire de qui est dit. C’est dans cet interstice entre « dire » et « faire » que blockchain est actuellement en train d’émerger. Dire, c’est se placer le plus souvent dans le seul registre économique ; c’est en endosser à la fois la logique, le lexique et les outils conceptuels, pour déclarer par exemple que « blockchain nous fera réaliser d’importantes économies ». C’est vrai mais c’est faux. C’est vrai comme effet de bord immédiat à très court terme, mais c’est faux comme probable réorganisation de toute la production de richesse à plus long terme.

Exactement de même la même façon que la question « qu’est-ce que le web et à quoi sert-il ? » aura reçue des réponses radicalement différentes selon qu’on l’aura posée en 1996, en 2006 ou en 2016, la question « qu’est-ce que blockchain et à quoi sert-elle ? » ne trouvera pas sa solution dans une collecte exhaustive recensant l’intégralité des formulations à son sujet — quelles que soit la légitimité de qui les émet — mais dans l’étude et l’observation de ses pratiques. Comment-est-elle utilisée et pour quoi en faire nous en apprendra plus que toutes les prédictions/divinations émises ça et là.

Dire par exemple que blockchain sécurisera nos votes lors d’élections est vrai mais c’est faux. Cela restera vrai tant qu’une toute autre forme de gouvernance plus horizontale et plus directement collaborative ne sera pas venue rendre définitivement archaïque cette méthode de désignation de représentants. Si blockchain en tant qu’outil permet effectivement des élections plus transparentes et plus fiables, blockchain en tant que support les rend caduques. Ses modes de décisions (distribuées, consensualisées) et la possibilité de créer des groupes sociaux contractualisant leurs propres règles et leur propre constitution — dont DAO n’est qu’une pré-configuration — énoncent des modes de gouvernance encore inconnus dont on ne peut aujourd’hui mesurer la portée. Ce que la technologie permet dès à présent ne trouvera ses formes historiques qu’une fois passée l’épreuve de la société qui en fera (ou pas) un mode d’organisation sociale.

Blockchain n’est pas une révolution, elle n’est que le dispositif que s’est donné un monde entré en révolution. Nous ne devrions plus nous penser comme une société urbanisée, nationale et industrielle mais nous penser comme une société en pleine redéfinition et qu’on ne pourra requalifier qu’en toute fin de cycle.

Et donc, paradoxalement, dire aujourd’hui ce qu’est blockchain revient le plus souvent à énoncer ce que le monde de demain ne sera probablement plus. Et parce que blockchain n’est ni une technologie ni une révolution, elle ne peut ni être décrite sous l’angle de sa capacité à disrupter, ni être réduite la technique qui la sous-tend sans prendre le risque de passer à côté de ce qui, au fond, est peut-être sa nature originelle : n’être qu’un artefact au service d’un changement de civilisation, changement qui s’annonce comme au moins aussi radical et aussi dévastateur qu’ont pu l’être en leurs temps la Renaissance, les Lumières ou les révolutions industrielles pour leurs propres « empires du passé ».

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Vers une blockchain du lendemain

Blockchain est un objet récent. Elle n’a que huit ans d’un point de vue historique (Bitcoin date de janvier 2009) mais moins de trois en terme de déploiement de potentialités et d’offres différenciées : Ethereum a été fondée en 2014 et Hyperledger, Tendermint, Lisk ou Eris n’ont guère plus d’une année.

Cette jeunesse porte les défauts de la jeunesse. Celui par exemple de répondre à des besoins d’outil (reproduire le monde existant en le débarrassant de ses points of failure, de ses erreurs ou ses blocages — essentiellement sur des questions de confiance) sans nécessairement mesurer ce qui, sociologiquement, anthropologiquement, politiquement ou philosophiquement parlant, se profile comme projet. Le monde produit ce dont il a besoin, certes, mais il produit aussi bien ce qui le conforte dans sa continuité discursive (ce qu’il dit être) que ce qui l’engage dans des procès de discontinuités.

On peut dès lors essayer d’imaginer ce que pourrait être une solution blockchain « moderne », moderne au sens où elle proposerait à la fois d’être outil (ce que toute blockchain est par définition) mais en même temps de présenter des configurations internes l’orientant par nature vers des expérimentations de disruptions plus proches de celles évoquées plus haut. Une solution qui s’appuierait à la fois sur des objets (IoT) et sur de l’intelligence artificielle (AI) et qui, par ses protocoles, engagerait les machines connectées comme actrices à part entière représentant un alter ego de l’utilisateur hors sa présence effective, et qui nouerait des relations de confiance basées non pas sur l’anonymat de l’utilisateur réel mais sur une socialisation des machines vues comme parties autonomes de l’identité-utilisateur ; une solution qui serait ensuite construite sur l’état des relations (comptes-wallets, statuts individuels et système de reconnaissance d’agents basé sur des ispséités plus que sur des identités, etc.) plutôt que sur l’historicisation des transactions (héritage de confiance passant de bloc en bloc) et où les échelles de valeurs échangées soient communément définies ; une solution plus égalitaire enfin, où les validations-approbations de transactions ne seraient plus contrôlées par des acteurs régulés identifiés mais par toute machine connectée (un capteur, une voiture, un téléphone, un radiateur) sélectionnée aléatoirement.

Si elle privilégie le statut d’état à l’historique transactionnel par empilement de blocs, c’est que le devenir de l’objet social « transaction » se caractérisera de plus en plus par l’évaluation dynamique des conditions immédiates de l’échange (qui échange quoi ? sur la base de quelles valeurs ? qui l’accepte et le valide ?) plutôt que par la traçabilité des échanges eux-mêmes ; la valeur des échanges étant de plus en plus liée à l’échangeabilité des choses, en tracer la nature intrinsèque n’a plus de sens. De la même façon, la valorisation de la transaction par la quantité de travail qu’elle contient (PoW, PoS…) y perdra le sien.

Si elle privilégie le travail-machine au détriment de celui des hommes, c’est pour réserver à ces derniers la part la plus riche de l’expérience humaine : concevoir, imaginer, créer, inventer, bénéficier. En revanche, calculer, mesurer, comparer, évaluer, trier, organiser sont des activités qu’elles font beaucoup mieux, beaucoup plus vite et avec beaucoup moins d’erreurs que nous. Ce qui nous dégage du temps créatif pour construire de l’interaction en tant qu’êtres sociaux, tandis que nos moi numériques, en tant que parties physiquement, biologiquement, techniquement séparées (et encore c’est pas sûr, des implants pourraient nous représenter tout aussi bien) mais identitairement fusionnées — lui et moi c’est pareil dès lors que l’identité individuelle n’est plus créée par (ni associée à) l’unicité d’un corps biologique, mais par un agent protéiforme à la fois physique et virtuel répondant au même critère identificatoire — se livrent à des activités machinement intéressantes mais humainement inintéressantes. Une solution qui ne séparerait pas mon être physique de mes représentations virtuelles et ne nécessiterait pas d’avoir un code à entrer pour activer des transactions, puisque « moi » et « cette machine-moi » ne font qu’un.

Techniquement parlant, tout ceci est possible. Il ne nous reste plus qu’à le construire.

Alain Brégy



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