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[Parution] La race comme si vous y étiez ! - Une soirée de printemps chez les racialistes

samedi 10 décembre 2016


Cet ouvrage s’inscrit dans une perspective simple : contrer la tentative de réimplantation et de promotion des logiques raciales, philoreligieuses, communautaristes et identitaires avançant sous pavillon antiraciste et déblayer le terrain pour enfin ouvrir des possibilités de perspectives subversives et révolutionnaires.


La race comme si vous y étiez !
Une soirée de printemps chez les racialistes
Par Les amis de Juliette et du printemps
Livre sorti en novembre 2016.
240 p. – format 11 × 16,5 cm – 3€ en diffusion directe

Pour recevoir des exemplaires ou participer à la diffusion, organiser des présentations : colorblindisbeautiful@riseup.net

Plus d’infos sur http://colorblindisbeautiful.now.im/



 Dans une période de recul des luttes…

…d’atomisation et de confusionnisme diffus, alors que les thèses complotistes et antisémites de Soral et Dieudonné colonisent les imaginaires, le Parti des Indigènes de la République (PIR) s’invite sur les plateaux télé pour imposer un « nouvel antiracisme » qui ressuscite le concept de « race ».
Par le biais d’un chantage moral à la culpabilité « blanche » et collective, la non-mixité « racisée » est imposée comme une évidence dans le débat public tandis que prospèrent leurs grilles de lecture et leurs pratiques ségrégationnistes jusque dans les conflits sociaux. Alors que ces positions essentialistes issues de cénacles universitaires ne se donnent même pas la peine d’avancer masquées, une tétanie semble s’être emparée des milieux contestataires, et c’est un tapis rouge qui finit par être déroulé devant les tenants de la guerre de tous contre tous. Face à la publication d’un pamphlet ouvertement raciste comme Les Blancs, les Juifs et nous (Houria Bouteldja, édition La Fabrique) qui voudrait tracer les grandes lignes du projet de la gauche gouvernementale comme radicale tout en lançant des appels du pied aux dieudonnistes, les réactions sont d’une rareté et d’une timidité étonnante. De fait, ce bréviaire de la « lutte des races » qui prône la soumission des femmes et l’ostracisation des homosexuels dans les communautés, la haine viscérale du juif, « chouchou de la République » et l’hypothèse négationniste comme finalité stratégique ne choque déjà plus grand monde.

La race, comme si vous y étiez ! s’inscrit dans une perspective simple : contrer la tentative de réimplantation et de promotion des logiques raciales, philoreligieuses, communautaristes et identitaires avançant sous pavillon antiraciste et déblayer le terrain pour ouvrir des possibilités de perspectives subversives et révolutionnaires qui permettront de s’y opposer.

(quatrième de couverture)


 Introduction :
Fusiller Hazan ?

« Un autre grand merci à mes éditeurs.
D’abord, à Éric Hazan pour son enthousiasme. »

Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, remerciements.

On s’interroge.
Fusillez Sartre ! C’est le titre de l’introduction du livre que Hazan et sa Fabrique cherchent à nous vendre.
Fusiller ne fait a priori pas partie des pratiques subversives, mais s’apparente plutôt à un règlement de comptes d’une milice à la solde d’un État, ou bien à un châtiment militaire exécuté par quelque soldatesque avec une sommaire efficacité. C’est généralement l’exécution d’une décision prise en plus haut lieu, toujours effectivement un ordre, comme ici, à l’impératif, donné à sa piétaille. De surcroît, c’est un slogan de l’OAS qui est repris, belle bannière derrière laquelle on se rangerait le sourire aux lèvres si on était de ces nostalgiques du putsch des généraux ou un petit pétainiste frustré essayant de faire revivre la belle époque où l’on était en guerre contre les ennemis de la France.

Mais là, on est à l’extrême gauche, ce qu’on a sous les yeux, c’est la préface de Les Blancs, les Juifs et nous, un titre – et quel titre !– des Editions La Fabrique, on est en 2016. Alors, face à ce fantasme d’exécution, et quoique le sinistre courage de l’incitation à l’exécution sommaire ne concerne que les « cendres de conséquence » d’un auteur déjà mort, on se demande, à la lecture de ce petit pamphlet, si on ne devrait pas rendre la pareille. Faudrait-il donc imaginer fusiller Hazan ? Kantiens pour cette circonstance, on pourrait exiger de celui qui aime et édite ce livre qu’il puisse supporter qu’on envisage de lui faire ce qu’il aime qu’on dise qu’il faut faire aux autres, n’est-ce pas ? On s’étonne d’ailleurs de cet enthousiasme d’éditeur affirmé dans les remerciements du livre [i], doublé de cette familiarité sensible dans le vibrant de sa voix quand il assure la promotion du terrible bouquin, comme à Paris au Lieu Dit, le 17 mars 2016, une soirée de printemps chez les racialistes qui sera contée un peu plus loin dans ce livre.

Pour contrer les quelques critiques qui se sont fait entendre suite à la publication de ce pamphlet abject, sa défense enthousiaste et hâtive vire à l’absurde [1] : il regrette que « par bêtise ou mauvaise foi », l’« ironie du livre » soit « prise au premier degré » (ce qui veut juste dire que ce qui est écrit est inassumable comme tel), on devrait reconnaître que « toutes ces lectures sont truquées » et s’en offusquer, il voudrait obliger les lecteurs à entendre ces « vérités désagréables », comme l’intimité de l’auteure avec Hitler, ou cette nouvelle que les « Juifs » pourraient redevenir « untermenschen » en fonction d’une « météo politique » qu’elle est la seule à connaître, par exemple ? Il faudrait absolument accepter ce que cette « femme » « arabe » aurait à nous dire et que l’on refuserait d’entendre justement parce qu’elle serait « femme » et « arabe »… On voit comment par ce genre de raisonnements prétendument anti-daltoniens, on finit par se prendre au petit jeu politique de l’identitarisme, et même quand il s’agit de se faire un avis sur un texte ou sur une proposition politique, l’identité fait tout. Pourtant on ne naît pas antisémite, on le devient. Hazan serait-il si color-obsessed que désormais l’« arabité » (et la féminité) de ses interlocuteurs passe avant toute autre considération, même politique ? La seule « ironie » que nous y avons rencontrée semblait bien involontaire, de « la parole des opprimés est d’or » à « je suis détentrice du feu nucléaire » en passant par l’ignorance magique du cousin Boujemaa, les considérations sur la tropicalité des génocides, les erreurs historiques, et les affirmation politiquement édentées, on s’est parfois permis d’en rire, avouons-le. À coup de lapalissades sur ce qu’est une citation (oui, les citations sont toujours « des phrases tronquées et sorties de leur contexte »), il voudrait empêcher de citer et d’analyser ce texte car comme une homélie, il faudrait le subir sagement in extenso, l’admirer sans rien en penser. Pourquoi ? Eh bien parce que l’auteur est « femme » et « arabe ». Bref il persiste, signe, et défend son choix d’éditeur engagé en criant haut et fort à ceux qui, apparemment déjà trop nombreux, douteraient de la pertinence de cette publication : « Nous considérons au contraire qu’il a bien sa place chez nous, dans un catalogue consacré aux voies diverses menant à l’émancipation des opprimés. » C’est sûr que dans le bric-à-brac politico-universitaire de l’époque dont ce catalogue se fait l’écho, pourquoi ne pas émanciper « les opprimés » (marque déposée) par la voie royale, finalement plutôt univoque de la conversion proposée comme conclusion de ce livre qui a vraiment « sa place chez nous » ( nous les « antisémites édentés » sans doute) ? Décidément, les « voies diverses menant à l’émancipation des opprimés » sont parfois impénétrables…
Alors, face à un tel entrain notre perplexité s’accroît.
Quel pourrait bien être l’intérêt, l’attrait même, de ce petit opuscule ?

Un intérêt historique peut-être ?
Lecture faite, aucun. Pour ces braves gens, l’histoire du monde tient en deux dates : 1492 et 1830. Le point de vue « décolonial » – le terme « décolonial » remplace « anticolonialiste », ou même « révolutionnaire » d’ailleurs, et ouvre une identité politique permanente, décontextualisée [2] –, ne voit l’histoire du monde que depuis le prisme de l’histoire des relations franco-algériennes, prises comme modèle de compréhension de ce qui se passe et s’est passé sur toute la planète. L’internationalisme ? Oubliez donc, ma bonne dame, en même temps que toute possibilité d’universalisme : des saloperies blanches, puisqu’on vous le dit.

Et même là, on regarde par le plus petit bout de la lorgnette, sans soulever aucun des éléments d’importance, ne serait-ce que dans le rapport aux islamistes et aux massacres des années 90 par exemple. On plaque sur l’ensemble de l’histoire mondiale le vademecum d’un prêt-à-penser frelaté, et ainsi la mode « décoloniale » va avec tout. On pourra parler par exemple d’« organisation décoloniale » à propos de La voix des Rroms [3]. Tout le monde prendra un air entendu, alors que ça n’a proprement aucun sens. Du moment qu’on appelle à fusiller du « Blanc », on fait avancer sa carrière politique en travaillant son devenir décolonial. C’est quand même l’essentiel, non ?

Dans la lignée de la rhétorique de Vergès défendant Klaus Barbie et d’autres bouchers, cette fois post (ou « dé- » ?) coloniaux, dans tous les cas purs produits de la décolonisation telle qu’elle s’est déroulée, une certaine Histoire des vaincus devient un outil de culpabilisation, de menace, et in fine de négociation sordide. Comme le Vergès de la pire époque d’ailleurs, Houria Bouteldja utilise l’antisémitisme, assumé à plusieurs reprise comme tel, ainsi que ce qu’elle appelle la « tentation négationniste » en les agitant comme monnaie d’échange de ce chantage à la reconnaissance victimaire. Laissez-nous notre antisémitisme, puisque vous avez commis tant de crimes à notre encontre : chacun ses haines et ses massacres passés, actuels ou à venir. Dans ces raisonnements pernicieux, chacun, adéquatement défini comme « blanc », « juif » ou faisant partie des « autres » se retrouve forcément redevable des politiques d’État et poussé à assumer les pires instincts de revanche, bien calé dans son identité victimaire. On s’improvise procureur en se faisant passer pour avocat. La réciprocité fait loi et la menace sert à revendiquer l’équilibre des crimes et de la terreur. Strictement aucune perspective émancipatrice dans la démarche proposée au lecteur, mais des tombereaux de cadavres que l’on fait passer d’une colonne à une autre, comme un comptable cherchant à équilibrer les comptes du sordide pour finir par apurer la dette des vainqueurs. On troque une culpabilité contre une autre, un massacre pour un génocide, on absout les assassins et c’est aux assassinés, dans le registre du symbolique cette fois, qu’on dénie une existence propre [4]. Négociants ou courtiers en traite de génocides du passé, gestionnaires de fonds de morts, ou dealers de cadavres en série, en voilà des métiers d’avenir pour nos entrepreneurs racialistes.
À la concurrence généralisée, la proposition de réforme est claire, il faut ajouter la concurrence des mémoires. Mon Devoir de Mémoire est plus gros que le tien. L’étalage victimaire, le concours des abominations, je t’échange deux charniers contre un bombardement, je mets une option sur les chambres à gaz et je tire une carte chance… Voilà pour l’Histoire, son compte se retrouve radicalement réglé par cette démarche dite « décoloniale ».

Ce texte aurait-il plutôt alors un intérêt poétique, lyrique ?
N’est-ce pas d’ailleurs ce à quoi nous invite « l’amour révolutionnaire » de son sous-titre ? Victor Hugo ne serait pas loin ? Sur ce point, no comment. Les extraits proposés dans le « Parcours de lecture » montreront assez comment la poésie se fait très vite menace vulgaire et l’amour terrible conversion. Quant à la révolution, elle s’est certainement perdue en route entre une assignation raciale et une tirade antisémite, sur les chemins de traverses du « nationalisme des opprimés » appelés à viser, dans une bien pauvre normalité, la place des oppresseurs.

Un intérêt politique plutôt, sans doute ?
La question se pose sérieusement, quand on voit le monde qui danse autour de ces Indigènes qui, dès 2005 [5], avaient réussi à généraliser une certaine consternation. Sans doute a-t-on perdu le prolétariat et pense-t-on trouver là le chemin pour remettre la main dessus. C’est faire preuve d’un paternalisme crasse et renouveler à peine cet anti-impérialisme qui a déjà su perdre beaucoup de militants sur des chemins boueux. En tout cas, beaucoup ont l’air de penser que frayer dans l’entourage de ces poissons-là est nécessaire. Reste à voir si le jeu en vaut la chandelle, combien a été parié et qui y perdra quoi. L’avenir nous le dira sans doute. Ce qui est déjà certain, c’est que beaucoup y auront laissé ce qui leur restait d’âme. Tous ceux qui pensent qu’il y aurait quelque raison que ce soit de devoir faire avec devraient lire ce pamphlet programmatique avec attention, puis se regarder dans une quelconque glace en se demandant si, vraiment, ils ont tant que ça à y gagner. Et pas seulement parce que ce programme ne contient à aucun moment la moindre proposition révolutionnaire, il n’y en a en effet pas la moindre trace. En revanche on y trouvera, surnageant dans un océan de banalités fades, du racialisme, accompagné de la tentative de produire de nouvelles normes. Pas d’amour non plus, sinon celui, narcissique, du parvenu.

Resterait alors, peut-être, l’intérêt rhétorique ?
Voilà sans doute ce qui a conquis Hazan : ce texte a la séduction persuasive d’un pamphlet d’extrême droite. Mal écrit, mal relu, court et répétitif, très peu convaincant au niveau philosophique, logique, narratif ou historique, inquiétant au niveau politique, sans doute. Mais tellement séduisant quand on cherche des explications simples, une logique de bouc émissaire, beaucoup de victimisation et de ressentiment, et puis un appel régulier au meurtre et à la vengeance, sur le papier, virtuel, mais suffisamment ressassé pour produire son effet. Cette rhétorique réussie, – si on apprécie Drumont par exemple – joue avec les limites à plusieurs niveaux (voilà sans doute une jouissance appréciable pour le quatrième âge), et en particulier avec le négationnisme, limite des limites pourrait-on dire, surtout à l’extrême gauche. Une formule qui voudrait dédouaner (et encore… [6]) : « clamer ensemble et plus fort que non, la Shoah, comme tous les crimes de masse, ne sera jamais un "détail" », pour une vingtaine qui mettent en question, de « n’en déplaise à Claude Lanzmann, le temps du blasphème est venu », où il est entendu que le « blasphème » (que Bouteldja et consorts n’apprécient pas en toutes circonstances, semble-t-il) outrage à ce qui est devenu la véritable « religion civile européenne » à propos de « la commémoration du génocide nazi », à cette « blague sinistre » qu’Hazan croit bon de vouloir « démonter » quand il assure la promotion du livre [7]. On ne sait plus bien alors s’il parle de la « spectacularisation » du génocide ou du génocide lui-même. De toutes manières, comme on est « décoloniaux », tout est permis : « Nous n’irons pas à Auschwitz », nous dit-elle « en vous [nous] regardant dans les yeux », deux fois au moins, puisqu’après l’avoir écrit, tel quel, contente de son effet sans doute, en actrice laborieuse qui montre qu’elle a bien appris son texte et les mimiques qui vont avec, elle le redit, en joignant le geste à la parole, quand elle présente le livre.

Ces formules douteuses sont loin d’être anodines, et on trouvera la recension d’un certain nombre d’entre elles dans le « Parcours de lecture » qui clôt ce livre. Le point à soulever dans cette introduction concerne plutôt leur utilisation dans l’architecture générale de l’« œuvre ». Le négationnisme, et c’est peut-être encore plus grave et révélateur que ces incursions régulières en terre sulfureuse, est utilisé perpétuellement comme horizon de la menace. Parce que, comme la plupart des textes du PIR et comme l’attitude travaillée de Bouteldja, le PIR passe son temps à asservir politiquement et intellectuellement et à faire taire les oppositions éventuelles par la culpabilisation et la menace. Nous sommes les opprimés, et si vous ne vous rangez pas de manière inconditionnelle derrière la parole que nous portons et qui les représente, alors vous êtes les oppresseurs, et quelque chose de plus terrible encore risque bien de vous arriver. C’est pourquoi, armés de cette juste colère, nous sommes les seuls à pouvoir proposer une solution de paix : la conversion. « Allahou akbar ! » nous dit le dernier chapitre. Sont utilisés à cette fin pêle-mêle au fil des pages les attentats islamistes, Dieudonné et ses promesses de dénoncer Élie Semoun en tant que juif s’il demandait sa protection dans le cadre de nouvelles persécutions (mais qu’est-ce que c’est que cette hypothèse et quelle ignominie de la reprendre à son compte ?…), et la «  tentation négationniste », revendiquée comme telle, qui couve apparemment sous la cendre du devenir « décolonial ». Convertissez-vous ou on devient négationnistes, et ce sera bien fait pour vous. Malhonnêteté des malhonnêtetés, qui ne fonctionne que parce qu’on la laisse dire et qu’on se plaît à y croire ou qu’on ferme les yeux pour ne pas avoir à prendre position. Tout le monde sait où mène ce genre de petits jeux, certains en ont déjà parcouru le chemin et soit sont passés clairement à l’extrême de l’extrême droite soit s’en sont mordu les doigts, beaucoup en ont subi les conséquences désastreuses. Avec La Fabrique, on repart donc pour un tour de piste, et la fleur au fusil ?

À travers la fabrication médiatique de figures, d’auteurs, de représentants, de porte-paroles, par des jeux de communicants politiques, le PIR et sa pseudo-galaxie « décoloniale » entend bien monopoliser toute forme de contestation. Bouteldja veut personnifier en elle le discours « décolonial », ce qui par une suite de truchements caducs dont la caducité n’est jamais relevée, ferait d’elle une représentante à la fois des banlieues, des « racisés », des « non-blancs », du « Sud », etc. Hazan, qui n’en reste pas moins plus idiot qu’utile, sert, lorsqu’il participe à la promotion du livre, de relais médiatique pour qu’elle soit traitée comme telle, comme elle l’entend [i]. Jouant là le « juif » de service de la gauche radicale, il correspond à un besoin. Il s’exécute à défaut de se faire fusiller. Il donne des gages moraux en plus d’une maison d’édition.

Si vous n’êtes pas d’accord avec Houria, alors vous êtes contre les habitants des banlieues, vous êtes contre les « racisés », vous êtes contre le « Sud ». Un hold-up rhétorique qui n’a rien de nouveau. Lorsqu’on regarde à l’Est, on se souvient que tous ceux qui osaient critiquer le petit père des peuples, Staline (ancienne figure « décoloniale » lui-même), étaient forcement des ennemis irréductibles de la classe ouvrière qu’il fallait automatiquement épurer. Si vous n’êtes pas avec Houria, alors vous êtes l’ennemi : la figure de proue devient boussole, comme le curé dans la paroisse médiévale. On se définit par rapport à elle. Quid des homosexuels, des juifs et de tous ces autres dont le PIR ne veut pas ? Les « eux »… Un rire narquois suffit à s’en débarrasser, une galipette sulfureuse suffit à les extraire du champ du réel. Et si il faut se construire sans eux, alors autant se construire contre eux.

René Girard décrit ce processus [8] avec perspicacité, qu’il nomme le « triangle mimétique ». Formé de trois pôles qui sont les individus A, B et le bien supposé (convoité !), le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique et la relation réelle entre A et B, dans laquelle B dispose d’un bien, semble disposer d’un bien, ou pourrait disposer d’un bien, dont A pense soit qu’il en est lui-même dépourvu, soit que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose (ou puisse en disposer). C’est là qu’entre en jeu la figure mythique du « chouchou », ici, « de la république » [9]. Dans ces jeux de limites, les figures charismatiques préfabriquées sont dispensées d’être A ou B, ils ont droit à une singularité propre. Bouteldja, par exemple, peut représenter les « non-blancs » tout en étant elle-même, de son propre aveu, « de race blanche ». Dans ce jeu d’assignations univoques et simplificatrices à outrance, seuls ceux qui s’instituent eux-mêmes comme de telles figures ont donc accès et droit à la complexité. Mais ce privilège-là qui s’auto-institue, ne doit jamais, quant à lui, être critiqué.

Les persécutions, voire les génocides, qui surviennent le plus souvent dans des périodes de crise sociale, peuvent en partie être expliqués par ce besoin de désigner un coupable pour simplifier un réel trop complexe. Le conspirationnisme florissant, avec lequel jouent régulièrement nombre de racialistes, procède exactement des mêmes aspirations : la simplification, pour permettre à des esprits simples de se croire complexes, ou au moins leur donner l’illusion de digérer la complexité ou pour rassurer les esprits angoissés avec une version binaire de la réalité.

Toujours afin de répondre à ce besoin de conserver un sentiment de contrôle, certains sont naturellement attirés par des idéologies attribuant la responsabilité d’éléments perçus comme négatifs aux actions d’un groupe. Chez le PIR comme dans beaucoup d’autres tentatives réactionnaires, ce groupe a souvent été personnifié dans la figure du juif, intrinsèquement apatride, dominateur, escroc, pervertisseur, détourneur, ou de l’homosexuel corrupteur des bonnes valeurs et de la stabilité identitaire de la meute sociale. Cette stratégie a l’avantage de proposer la perspective d’une solution facile aux problèmes : écarter ou éliminer le bouc émissaire ou sa représentation. Cette simplification permet de maintenir une perception du monde comme étant stable, ordonné et prévisible, plutôt que chaotique et dangereux, ce qu’il est et sera pourtant toujours.

Voilà quelques pistes de réflexion pour s’expliquer peut-être l’inexplicable, la publication d’un pamphlet réactionnaire et antisémite en 2016, à l’extrême gauche. Dans la suite du présent ouvrage, on proposera, après un récit bonimenté de la prestation de promotion du livre de Bouteldja au Lieu Dit avec son éditeur Hazan et une « discutante », Maboula Soumahoro, un certain nombre d’analyses sous des angles plus précis, ou « intersections », ainsi qu’un « Parcours de lecture » commenté, qui permettra peut-être aux lecteurs d’en comprendre davantage à propos de cette bizarrerie de l’époque et de s’armer de courage – plus que de patience, on n’a que trop attendu ! – pour y résister.

Reste quand même l’incompréhensible appel au meurtre de la préface. Au-delà de ces calculs inavouables, en effet, pourquoi faudrait-il donc de toute urgence appeler à « fusiller Sartre » en publiant ce mauvais brûlot ? La mise en concurrence des trois figures liées de manières très différentes les unes les autres, à la décolonisation, parmi lesquelles on cherche une référence tutélaire, Camus, Sartre et Genet, est explicite. Camus est discrédité d’avance, Sartre pourrait concourir mais ses positions résumées à un soutien à l’État d’Israël le condamnent, c’est pourquoi on le fusille, reste Genet, qu’on adoube comme le « Blanc décolonial », la solution, en somme. On y reviendra, et en détail dans les pages qui suivent. On fusille donc Sartre pour laisser toute sa place à Genet et, ce qui intéresse chez Genet, ce ne sont même pas ses prises de positions pro-palestiniennes, dont on parle finalement assez peu, mais bien son « indifférence » face à Hitler, dont on fait résolument l’éloge. Enfin un homme libre.

Plus encore, si Sartre mérite l’exécution sommaire c’est sans doute parce qu’il n’a pas dit ce que Houria Bouteldja ose enfin affirmer en bricolant une citation (déjà peu ragoûtante) de sa préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon : « Abattre un Israélien, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé, restent un homme mort et un homme libre. » [i]

Voilà qui est courageux. Reste à faire la jonction entre le passé évoqué et le présent de la publication du livre, résolument lié à son époque puisqu’il accompagne un projet politique clairement identifié comme étant la conquête de l’hégémonie sur la représentation de ceux qu’on essentialise comme « non-Blancs ». Dans le contexte, et si on cesse de tout deshistoriciser pour avoir les coudées franches dans la manipulation et la menace, on évoque et on justifie ici sans vergogne et apparemment avec une certaine délectation, ce que certains qualifient de « troisième intifada  », celle dite « des couteaux », une « intifada  » à dominante « raciale », qui vient continuer le parcours allant de la première, une intifada de la révolte sociale, à la deuxième, déjà religieuse et à visées politiques. L’émancipation des Palestiniens passe par le meurtre des Israéliens, tous responsables de la politique de l’État qui les gouverne. Voilà effectivement qui campe le sinistre décor de ce qu’elle appelle d’un air malin « amour révolutionnaire ». L’amour au couteau contre ceux qui ne sont pas de sa « race », les habitants d’un pays tous responsables de sa politique, jusqu’à en mourir, voilà la perspective révolutionnaire et amoureuse qui manquait à cette sinistre époque : la responsabilité collective et sa punition nécessaire.

Hannah Arendt, que Bouteldja s’empressera bien un jour de fusiller, nous n’en doutons pas, s’était exprimée avec simplicité sur ces fameuses responsabilités collectives que les racialistes ne cessent de distribuer (aux « blancs », aux « juifs », aux « Israéliens », aux « Français », etc.), s’agissant de la situation américaine, terre promise des racialistes : « Il existe une responsabilité pour des choses que nous n’avons pas commises, mais dont on peut néanmoins être tenu pour responsable. Mais être ou se sentir coupable pour des choses qui se sont produites sans que nous y prenions une part active est impossible. C’est là un point important qui mérite d’être clairement et vigoureusement souligné à un moment où tant de bons libéraux blancs avouent leurs sentiments de culpabilité face au problème noir. » [10] Au-delà même de ne pas se sentir coupable de ce à quoi on n’a pas pris une part active, quand il s’agit des politiques d’État, quelles qu’elles soient, on peut même dire que c’est en refusant d’en revendiquer l’héritage et d’en endosser la responsabilité qu’on peut commencer à ouvrir une perspective révolutionnaire. Dénier cette possibilité de refus aux autres c’est les considérer de manière aberrante comme un corps social homogène en osmose absolue avec ce par quoi ils sont gouvernés, leur interdisant ainsi toute possibilité émancipatrice. L’accusation fonctionne donc comme une assignation spécifique. En plus d’assigner comme « blanc », elle assigne comme nécessairement associés, bénéficiaires et partie prenante de l’État.

Alors, on peut dire pour conclure et avant de passer à une lecture plus fine des recoins de cette prose maladive, que ce livre montre à quel point le racialisme c’est aussi, et vraiment, la radicalité des lâches. C’est la porte ouverte sur les tréfonds obscurs du ressentiment et de la culpabilisation, sur l’antisémitisme et la haine des autres. Ce qu’Houria Bouteldja reproche à Sartre c’est d’avoir considéré que la « question juive » après la Seconde Guerre mondiale est un « problème humain » (page 17). On pense à l’anecdote avec laquelle elle introduit son allocution lorsqu’elle revient, encore une fois en compagnie de Maboula Soumahoro, sur sa prestation télévisée dans l’émission Ce soir ou jamais [11]. Elle a une amie juive (rires) donc racisée (nouveaux rires) que des amies blanches ont contactée pour savoir si elle pensait que Houria était antisémite. Elles espéraient bêtement que l’amie juive qui fait rire Houria et la salle aurait répondu par des grandes déclarations sur le fait qu’il n’y aurait qu’une seule humanité (éclats de rire) et qu’il n’y a qu’à faire une farandole autour de la terre. Elle n’en a rien fait (c’est l’amie d’Houria, donc forcément elle refuse l’universalisme blanc) et a perdu ses amies blanches (c’est la leçon de la parabole). Qu’une seule humanité ! Voilà qui est du dernier ridicule quand on défend la race (pas si construite que ça donc…), voilà qui fait rire à gorge déployée une assistance baignant dans une connivence infecte. L’anecdote suscite ces mêmes rires d’extrême droite qui se font entendre à de nombreuses reprises pendant la soirée du Lieu Dit [12] : les moments où le public rit ne trompent pas, c’est une soirée antisémite, entre soi, dans les couloirs comme au bar, au micro comme dans la salle, on ne s’en départira pas. Hazan seul, moins inhibé ou ayant peut-être plus à prouver que les autres, avec le zèle des convertis sans doute, l’explicitera, heureux qu’on puisse enfin traiter les juifs pour ce qu’ils sont et donner toute sa place à la race pour ce qu’elle prétend être, comme il le dira avec satisfaction à plusieurs reprises.

Face à tant d’ignominie, mise en scène, assumée, publiée et portée aux nues par un éditeur d’extrême gauche, et pour convaincre les derniers sceptiques, ceux qui se demanderaient encore si le livre vaut ses 9€ en librairie ou ceux qui voudraient l’oublier pour sauver le reste de son catalogue, ou qui penseraient qu’on a mieux à faire que de le critiquer, il suffira peut-être de rappeler à la mémoire des lecteurs distraits quelques « détails ». La fin du livre déjà, et son appel à la conversion, ou encore cette citation de Césaire, reprise en fin de préface et simplifiée par Bouteldja (les coupures sont de son fait et lui permettent de mettre Hitler de son côté, ce que ne faisait pas Césaire) : « Une civilisation qui justifie la colonisation […] appelle son Hitler, […] son châtiment. » [i] Au-delà de l’usage abject comme menace du retour possible, et justifié, du nazisme, qui reviendrait pour châtier toute une civilisation, « blanche » sans doute, elle propose ici une vision terrible de l’histoire en faisant une référence pour initiés aux déclarations de Youssef al-Qaradâwî quand il affirme que le nazisme est une punition divine contre ces mécréants particuliers que sont les juifs [13]. Transposée aujourd’hui, actualisée dans cette préface, c’est la menace finale avant la conversion.
Qu’on se le tienne pour dit !

Les Amis de Juliette et du Printemps.

[Introduction au livre La race comme si vous y étiez ! Une soirée de printemps chez les racialistes, Les amis de Juliette et du printemps, novembre 2016.]

Notes

[i« Un autre grand merci à mes éditeurs. D’abord, à Éric Hazan pour son enthousiasme et sa confiance précieuse et généreuse, ainsi qu’à Stella Magliani-Belkacem pour son professionnalisme, son amitié et son grand dévouement », p.11, op. cit.

[1Dans une « chronique » de quelques lignes publiée en page principale sur le blog de La Fabrique éditions.

[2cf. l’intersection n°6 « Être ou ne pas être "décolonial’ ? ».

[3La voix des Rroms est une organisation politique communautaire dont le projet est contenu dans le nom qu’elle s’est donné : être la voix des Rroms. Son but est de défendre une identité culturelle et ethnique : « Être Rrom est une valeur positive indiscutable, autant qu’être Chinois, Argentin ou Français » nous dit la présentation. Fondée en 2005, « notre association œuvre pour la reconnaissance de l’identité du peuple rrom ». Suite à quelques tractations politiques avec la direction du PIR qui avait besoin alors de se prémunir des critiques et d’accroître son leadership racialiste en élargissant le panel des communautés dont elle pourrait représenter les intérêts victimaires, le PIR a rajouté à son catalogue des phobies la rromophobie : « Il est temps d’en finir avec tous les visages du racisme républicain dont l’islamophobie, la négrophobie, la rromophobie et cet étrange philosémitisme » (extrait de l’article Non au(x) racisme(s) d’État, non au philosémitisme d’État !, 17 mars 2015, PIR).

[4« La Shoah ? Le sujet colonial en a connu des dizaines. Des exterminations ? À gogo. Des enfumades, des razzias ? Plein. » Op. cit., p. 111.

[5Ce qui s’est appelé au départ le Mouvement des indigènes de la république se constitue à partir de janvier 2005 par le lancement de l’« Appel des Indigènes de la République » pour la tenue d’« assises de l’anticolonialisme post-colonial » sur le site religieux et communautariste Oumma.com. L’association est créée officiellement dans la foulée par des militants universitaires de diverses obédiences anti-impérialistes et altermondialistes, des associations s’opposant à la loi de 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école, ainsi que des trotskystes et des militants « antisionistes ».

[6Voir p.181 du « Parcours de lecture » à ce sujet.

[7Cf. p. 55 dans Les Blancs, les Juifs et nous et « Une Soirée de printemps chez les racialistes », p.66.

[i« C’est une femme, elle a un maintien noble et fier, elle s’exprime avec tranchant, et en plus elle est arabe. C’est trop. » Extrait de Une haine, une cible, Éric Hazan sur Lundi Matin, 28 mars 2016.

[8In Le Bouc émissaire, René Girard, 1982.

[9Gentil surnom par lequel Houria Bouteldja désigne « les Juifs », voir le « Parcours de lecture » et l’intersection n°2 « "Eux" les juifs, "chouchous de la République" ».

[i« La bonne conscience blanche de Sartre… C’est elle qui l’empêche d’accomplir son œuvre : liquider le Blanc. Pour exterminer le Blanc qui le torture, il aurait fallu que Sartre écrive : "Abattre un Israélien, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre." Se résoudre à la défaite ou à la mort de l’oppresseur, fût-il Juif. C’est le pas que Sartre n’a pas su franchir. C’est là sa faillite. Le Blanc résiste. Le philosémitisme n’est-il pas le dernier refuge de l’humanisme blanc ? » p. 17-18, op. cit.. La citation d’origine, dans la préface de Sartre à Fanon datée de septembre 1961, bricolée ici en toute décolonialité, est la suivante : « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. »

[10Hannah Arendt, « La responsabilité collective » in Ontologie et Politique, édit. Tierce, p. 175.

[11Décryptage Ce soir ou jamais sur l’antiracisme, par H. Bouteldja, M. Soumahoro, N. Guénif. Disponible sur YouTube, à propos de l’émission du 18 mars 2016 « La lutte contre le racisme a-t-elle échouée. »

[12Accessible sous forme d’extraits vidéos sur le compte YouTube de La Fabrique, relayé par Lundi Matin.

[iOp. cit. p. 28, avec omissions, car voici la citation originale de Césaire dans son Discours sur le colonialisme, édition Présence Africaine, 2004, p. 18 : « Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » Notons que le Discours sur le colonialisme, est paru avec une préface de Jacques Duclos. Césaire qui a rompu avec le PCF en 56 au moment de l’invasion de la Hongrie, a été maire et député pendant des décennies, pour finir « apparenté socialiste », gauche blanche quand tu nous tiens…

[13Sur la chaîne Al Jazeera, le 30 janvier 2009, Youssef al-Qaradâwî tient les propos suivants : « Tout au long de l’histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu’il leur a fait – et bien qu’ils [les juifs] aient exagéré les faits –, il a réussi à les remettre à leur place. C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants. » Ce brave homme n’a pas seulement participé en 1998 à un meeting de soutien à Roger Garaudy quand il était accusé de négationnisme, il est aussi président de l’Union internationale des savants musulmans, membre du Conseil européen pour la recherche et la fatwa, animateur d’un programme dont le titre est « La voie vers Dieu et la vie » sur la chaîne Al Jazeera, auteur de plus de 120 livres, primé de nombreuses fois au niveau international pour ses recherches, il est considéré comme l’un des chercheurs musulmans les plus influents vivant aujourd’hui. Il a longtemps tenu un rôle de premier plan au niveau intellectuel et théologique chez les Frères musulmans même s’il a refusé d’être le responsable de l’organisation.




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