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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Cinq jours en Janvier
Pierre Esse
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Paru dans Réfractions N°34

VINGT MORTS, LES UNS EMBLÉMATIQUES, LES AUTRES ORDINAIRES.

Vingt morts et des scènes de guerre dans un pays qui semblait bien éloigné de toute ligne de front. Vingt morts à qui l’« on » célèbre des morts bien différentes. Il y a les meurtriers et leurs raisons, les inconnus, morts collatéraux et les célèbres. Ces derniers sont en tête et dans la tête de tous les cortèges, ils incarnent la liberté de parole assaillie, bafouée, menacée. Parmi les autres, il y en a quatre dont le sort dérange, ils n’étaient pas partie prenante dans l’histoire. Ils n’étaient pas de la police nationale ou municipale. En allant faire leurs courses, ils étaient bien loin de penser qu’ils ne rentreraient pas chez eux les bras chargés de victuailles. Ils sontmorts parce qu’ils étaient juifs. Ceux-là comme les treize autres sont les victimes d’un acte de terrorisme, conçu, inspiré, perpétré, à la fois bien loin et ici. Cet acte a été un succès. Dans les jours qui ont suivi une déferlante de décisions, proclamations, cris d’effroi ont submergé la France. Pour peu que notre voisin soit un peu ou beaucoup bronzé il devenait un terroriste potentiel, surtout s’il avait 8 ou 9 ans. Des militaires, fusil d’assaut aux poings, arpentaient les trottoirs de nos villes. Pour ceux qui comme moi ont vécu la guerre d’Algérie, une certaine puanteur commençait à apparaître.

Beaucoup d’analyses ont été faites à ce propos. Certains ont parlé de guerre des pauvres contre les riches, d’autres de guerre révolutionnaire ou de guerre asymétrique. Qui fait la guerre à qui ? Ce qui est clair dans la guerre qui nous concerne actuellement, c’est qu’elle n’a pas été déclarée. Il ne s’agit pas d’une opposition entre deux nations. Comme pour beaucoup de conflits elle a des origines bien lointaines qu’on peut dater de l’intervention soviétique en Afghanistan qui se termine en 1989 et signe de fait la fin de l’Union soviétique. À partir de ce moment, ce que l’on peut appeler l’islamisme radical devient le nouveau vecteur international portant le vent du changement dans des pays dits musulmans, qu’ils soient laïques ou pas. Avant l’attentat contre les Twin Towers il y eut la sale guerre civile algérienne que la France regarda de loin sans trop y croire. L’intervention des USA avec G.W. Bush sonna la fin de la stabilité des États moyen-orientaux. Aujourd’hui, il n’existe plus une frontière stable sur cet arc qui va de la Turquie au Nigéria africain en passant par la Somalie. Tout ce qui avait succédé au traité de Sèvres (1920) comme à la décolonisation est en ruine. Seul surnage le discours révolutionnaire appelé « islamisme radical » qui se nourrit à la fois de l’islam traditionnel et de la misère et de l’humiliation des populations auxquelles il s’adresse. Son ennemi est ce monde qui l’oppresse, à la fois chrétien, juif, féministe, homosexuel, laïcard, capitaliste, etc. Les populations concernées se trouvent à la fois au Moyen-Orient ou en Afrique comme dans nos villes et banlieues. Poser l’origine sociale des acteurs terroristes comme explication de leurs actes, en une espèce de fausse justification, est une erreur. D’aucuns ont fait cela à propos d’Hitler dont l’enfance n’avait rien à envier à celles des frères Kouachi et de Coulibali. La prédestination n’existe pas sauf en théologie. Il faut au moins respecter ce qui reste de libre arbitre chez ces gens.

Aujourd’hui, la guerre entre les puissances de cemonde, dont la France, et l’islamisme radical est ouverte. Dans un monde repu, l’engagement radical est la seule respiration possible pour des jeunes en quête d’absolu comme on l’est autour de la vingtaine. Pour certains, c’est le djihad, pour d’autres ce sont les squats, l’autonomie, Notre-Dame-des-Landes et les ZAD à venir.Anarchiste, je me reconnais dans ces derniers malgré certains désaccords ; anarchiste, j’ai peur de ceux qui partent rejoindre un quelconque califat. Dans cette guerre qui dure, qui n’aura pas de fin, nous libertaires ne pouvons choisir notre camp au risque de nous perdre.

Pourtant, quand ce qui ressemble à la liberté de parole, même imparfaite, est menacé nous devons parler. Il fut courant dans bien des milieux révolutionnaires d’opposer libertés formelles et libertés réelles. Nous devons affirmer que sans les libertés formelles il ne peut y avoir de libertés réelles. Ceux qui pensent autrement sont en fait partisans d’une société autoritaire, de même que ceux qui pratiquent le terrorisme. Dans les deux cas, il s’agit de faire peur, de menacer, de soumettre aux forts, aux autorités. Il faut sortir de cette espèce de tiers-mondisme pour qui il suffit d’être opprimé pour avoir raison, pour être porteur d’une liberté nouvelle. La question de savoir si les caricatures étaient justifiées ou pas est secondaire. Les assassinats de Toulouse ou de Bruxelles n’avaient pas besoin de ce type d’excuses.

La couleur des assassins est secondaire, Breivik est bien blanc de chez blanc, il a 77 morts à son actif. À Toulouse comme à Bruxelles, il s’agissait surtout de juifs. Vu le nombre demanifestations qui suivirent, ces victimes n’étaient pas peut être si innocentes que cela ? Faut-il à ce propos reprendre encore le texte de Niemöller ? Au Pakistan, il n’est nul besoin de caricatures ou de droits de l’homme pour tuer ou massacrer qui n’est pas d’accord. Le monde qui se reconnaît dans le nom de « musulman » ne cesse de mourir sous les coups de ceux qui prétextant une religion « vraie » ne visent qu’un pouvoir totalitaire. Il n’y a plus de société isolée, nous vivons dans un monde globalisé. Ce monde produit des tueurs, légaux pour certains, « illégaux » pour d’autres, qui tous mangent aux râteliers des fabricants d’armes.

Personne ne mérite de mourir sous leurs coups. Je refuse cette espèce de culpabilité collective que l’on veut nous faire porter. Je ne suis pas concerné par la banalité du mal, banalité sociale ou individuelle. Je ne me sens pas coupable de n’avoir pas été une assistante sociale ou un volontaire dans une ONG de banlieue. Quand le tonnerre gronde, quand lemal arrive, quand la mort rôde, la tâche des révolutionnaires, c’est de survivre jusqu’à l’aube suivante. Il nous faut continuer à parler, écrire, penser malgré tout, c’est le sens du défaitisme révolutionnaire. Il nous faut maintenir le fil rouge de l’espoir de quelque chose de neuf.




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