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« Féminisme intersectionnel » : Antiracisme & Anticapitalisme au service de la domination masculine
Francine Sporenda
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En ce moment, on entend beaucoup l’expression « féministe blanche bourgeoise » dans les débats féministes. L’expression « féministe bourgeoise » n’est pas nouvelle puisqu’elle a été inventée par la gauche marxiste historique mais plus récemment, des « féministes intersectionnelles » l’ont reprise à leur compte sous la forme doublement péjorante de « féministe blanche bourgeoise ».

Le « féminisme intersectionnel » dont elles se réclament est un concept qui a été développé aux Etats-Unis à la fin des années 1980 par la juriste Kimberlé Crenshaw (spécialiste du droit antidiscrimination) dans la foulée du « black feminism » et exposé dans son article de 1991 sur les violences subies par les femmes de couleur pauvres aux Etats-Unis. La sociologue Patricia Hill Collins l’a repris un peu plus tard et a analysé « l’interlocking oppression » (les oppressions imbriquées) dont sont victimes ces femmes. Ces théories n’ont fait leur apparition en France qu’au cours des années 2000, mais depuis quelques années, elles ont suscité un véritable engouement et le mot « intersectionnalité » est devenu un buzzword faisant l’objet de débats clivants dans le mouvement féministe. Différents groupes féministes s’en inspirent, explicitement ou implicitement, mais une fraction de ce mouvement (entre autres les militantes « féministes » proches du Parti des Indigènes de la République) semble avoir perdu de vue ses objectifs originels et concentre l’essentiel de ses analyses sur une attaque en règle des « féministes blanches bourgeoises ».

Au départ, ce concept d’intersectionnalité est parfaitement valide et nécessaire : que certaines femmes subissent des discriminations multiples qui se combinent synergiquement pour les placer en situation d’extrême vulnérabilité est une évidence. L’impact sur les femmes de ces discriminations interactives n’a pas été appréhendé pendant longtemps dans les mouvements féministes, de même que les problèmes spécifiques concrets qu’elles impliquent—parce que ces mouvements ont été construits par défaut autour du prototype de la « femme blanche » de la classe moyenne.

Il est cependant inexact d’affirmer que ces situations de « double peine » n’y ont pas du tout été reconnues : les féministes « lutte de classe » de la deuxième vague par exemple ont été solidaires des femmes immigrées au moment où l’immigration devenait numériquement importante en France ; des intellectuelles comme Simone de Beauvoir ont soutenu par principe le combat des « black feminists » (Beauvoir, enthousiasmée par les lettres d’Angela Davis, les a fait connaître en France en les publiant dans Les Temps modernes). Et de nos jours, on peut considérer que le lien indissociable entre féminisme, antiracisme et justice sociale est maintenant intégré dans le mouvement—au moins théoriquement. Ceci posé, ce recyclage des accusations de « féministe bourgeoise/féministe blanche » par certaines « intersectionnelles » est véritablement stupéfiant, étant donné que le féminisme européen (au moins pour ce qui est de l’élaboration théorique) a été souvent une affaire de femmes de la classe moyenne/moyenne supérieure. Et de femmes « blanches » bien entendu, puisque la présence de femmes de couleur dans la France métropolitaine au moment du féminisme première vague (fin XIXème siècle) était infime.

C’est un fait : les femmes issues des milieux populaires ont joué un rôle moins visible dans le féminisme–et la raison en est évidente : sans instruction, sans capital culturel, sans sécurité financière, sans temps libre, l’accès à la réflexion théorique vous est à peu près fermé. Des conditions de survie et de précarité permanentes requièrent toutes vos énergies et ne laissent aucune disponibilité pour des activités spéculatives ou militantes sans utilité immédiate (1).

On reproche au film « Suffragette » de ne pas avoir montré les militantes de couleur qui ont soutenu ce mouvement ; il y a eu par exemple des militantes indiennes qui se sont très investies dans le combat pour le vote des femmes en Grande-Bretagne. Mais à ma connaissance, la plupart de ces femmes étaient aussi issues des milieux privilégiés de leur culture d’origine (2). Et il faut rappeler aussi, comme explication de cette moindre participation des femmes des couches populaires au féminisme historique, que le Parti communiste les a constamment mises en garde contre ce mouvement qui, d’après certains de ses leaders, n’était qu’une exportation culturelle de l’impérialisme américain et divisait la classe ouvrière. Une majorité de féministes de toutes les vagues appartiennent donc à ces catégories de population moyenne/moyenne supérieure, avec une importante proportion de femmes ayant fait des études et/ou exerçant la profession d’enseignante. Les suffragettes étaient souvent des bourgeoises aisées, les féministes françaises connues de l’entre-deux guerres et de la Seconde vague sont presque toutes des universitaires issues de familles financièrement confortables ou au moins secures : Simone de Beauvoir, Luce Irigaray, Christine Delphy, Colette Guillemin, Antoinette Fouque, Geneviève Fraisse, Benoite Groult, Nicole Claude Mathieu, Florence Montreynaud etc.–aucune de ces femmes ne vient d’un milieu populaire. On a le droit de le déplorer mais c’est un fait : la théorie féministe occidentale a été largement une invention bourgeoise.

Mais c’est aussi le cas du socialisme : presque tous les grands créateurs conceptuels ayant contribué à l’élaboration de cette idéologie sont des bourgeois. On sait que Marx en était un, Engels de même. On sait moins que c’était le cas de Vladimir Oulianov dit Lénine, qui comptait dans sa famille médecins, mathématiciens, nobles et divers notables locaux. Idem pour Trotski, issu (comme Mao Tsé Tung) de gros propriétaires terriens, pour Liebknecht (universitaire, petit fils d’un parlementaire), Boukharine, Rosa Luxemburg, Bebel, Fidel Castro, Che Guevara etc. Et pourtant, je n’ai jamais entendu personne traiter Marx ou Lénine de « socialistes bourgeois ».

Pourquoi les hommes de la gauche de la gauche qui, il y a peu, ne manquaient pas une occasion de fustiger le « féminisme bourgeois », n’ont-ils jamais été gênés par les origines identiquement bourgeoises des pères fondateurs du socialisme ? Pourquoi le fait d’avoir des origines bourgeoises n’est-il reproché qu’aux féministes ? On a la réponse à cette question si on comprend à quoi sert cette accusation de « féministe bourgeoise ». Clairement, elle sert d’abord à discréditer la parole des féministes et à empêcher qu’elle soit prise en compte. Vous êtes contre le voile, contre la prostitution, contre la pornographie–atteintes graves aux Droits des femmes qui concernent en majorité des femmes pauvres et/ou « racisées » ? Votre opinion est invalide parce que vous êtes une « féministe bourgeoise » : par définition, puisque vous êtes leur « ennemie de classe », vous ne connaissez rien à la situation de ces femmes et vous n’avez aucune légitimité à en débattre. De plus, vous manifestez un comportement paternaliste/néo-colonialiste car vous prétendez savoir mieux qu’elles ce qu’elles veulent et cherchez à les libérer de force du joug d’une domination masculine dont elles ne souhaiteraient pas s’émanciper. Mais si vous ne vous intéressez pas à leurs problèmes, vous êtes taxée de les invisibiliser par racisme : pile tu perds et face tu ne gagnes pas. Il s’agit donc de rendre inaudible le discours féministe.

Mais une autre implication encore plus dérangeante de cette expression est qu’elle nie l’existence d’une oppression spécifique subie par toutes les femmes–quelle que soit leur classe sociale. Traiter une femme de « féministe bourgeoise blanche », c’est récuser qu’elle puisse être opprimée–discriminée, victime de violences et même tuée– sur la seule base de son appartenance de sexe ; c’est donc nier la légitimité politique du féminisme et ne valider comme catégories d’oppression que le classisme et le racisme. Les hommes de gauche ont pendant longtemps ignoré ou nié cette oppression spécifique des femmes, oppression exercée activement et/ou passivement par TOUS les hommes–qu’ils soient prolétaires, bourgeois ou « racisés »–sur toutes les femmes–qu’elles soient bourgeoises, « racisées » ou prolétaires (rappelons en passant que le statut de bourgeoise peut être précaire, puisque c’est surtout le fait d’avoir un mari bourgeois qui fait d’une femme une bourgeoise).
Aux yeux de ces hommes, cette affirmation d’une oppression féminine spécifique n’était qu’une fiction mensongère, une théorie fumeuse élaborée par des bourgeoises oisives, privilégiées et pourtant perpétuellement mécontentes de leur sort propageant le mythe d’une aliénation féminine imaginaire pour défendre leurs intérêts de classe et détourner les autres femmes de la seule véritable lutte d’émancipation qui vaille– la leur. Les femmes du peuple, celles qui « travaillaient dur tout en s’occupant de leur famille », étant présentées comme n’ayant évidemment pas de temps à perdre avec ces balivernes.

Cette indignation sélective des hommes de gauche envers le « féminisme bourgeois » est directement liée au fait que le socialisme a défini l’oppression sur un schéma essentiellement masculin : l’exploitation économique du salarié. En conséquence, la figure de l’opprimé a été identifiée par défaut à celle du travailleur mâle rémunéré—puisqu’une grande partie du travail féminin est non rémunérée ; de ce fait, toute revendication des femmes à faire reconnaître leur oppression comme classe de sexe a été reçue par les hommes de gauche comme une imposture, voire une concurrence déloyale : car identifier l’oppression au travail rémunéré masculin revient quasiment à réserver aux hommes le monopole du statut d’opprimé. De même, lorsque le processus d’immigration a commencé, l’immigré a été stéréotypé comme de sexe masculin. Vous êtes une bourgeoise, vous avez été harcelée, violée, battue, porno-torturée ? Cela ne compte pas comme situation d’oppression, ce qui compte, c’est si le préjudice subi relève des types d’oppression qui affectent les individus de sexe masculin : racisme, classisme- (d’où par exemple le fait que la torture politique est reconnue comme crime mais que les tortures infligées aux femmes dans le porno hard sont dénommées « adult entertainment »). Et dans les textes marxistes classiques, les femmes ne sont généralement reconnues comme opprimées qu’en tant que travailleuses ou femmes de travailleurs, la même définition « par procuration masculine » de l’oppression fonctionnant initialement pour les femmes immigrées.

Sur la situation de ces femmes, les seules censées revendiquer à bon droit le statut d’opprimée, le « féminisme bourgeois » n’aurait par définition rien à dire, puisque le postulat est qu’il existerait un fossé de classe infranchissable entre femmes des classes moyennes/supérieures et femmes prolétaires et « racisées », les problèmes, préoccupations et intérêts de celles-ci différant radicalement de ceux de leurs consœurs privilégiées. Ce qui est faux : à côté de la « double charge » d’oppressions interactives subie par certaines catégories, les femmes de toutes les classes et de toutes les cultures partagent bel et bien un socle d’expériences d’oppression communes : viols, violences physiques, inceste, pédophilie, harcèlement sexuel, mutilations corporelles, discriminations multiples, exclusion des postes décisionnels et de la vie publique, confinement à des emplois sous-payés, hétérosexualité et maternité plus ou moins obligatoires etc. Toutes conséquences résultant du fait fondamental qu’elles sont sous domination masculine du haut en bas de l’échelle sociale et partout dans le monde—même si cette domination masculine revêt selon les cultures et les classes des formes variables.

Adrienne Rich a écrit que « le sujet politique porté par le mouvement (féministe) a été construit sur une identification à ses catégories les plus privilégiées ». Le problème avec cette analyse est qu’elle semble impliquer que le « white privilege »/privilège de classe protègerait les femmes « blanches bourgeoises » des abus de pouvoir patriarcaux —ce qui n’est malheureusement pas le cas : les études et sondages portant sur les violences masculines font apparaître que le viol, les violences physiques et psychologiques, le harcèlement sexuel, l’inceste, la pédophilie etc concernent toutes les femmes pratiquement au même degré, quelles que soient la classe sociale et l’appartenance ethnique : comme le note Mona Chollet : « la violence touche les femmes des beaux quartiers tout autant que celles des banlieues. »

Et contrairement à une autre implication de la citation d’Adrienne Rich, le fait d’être l’épouse/fille/mère d’un dominant ne vous confère en rien la qualité de dominant : il ne faut pas confondre les quelques avantages que concèdent les hommes aux femmes qui les servent avec la détention effective du pouvoir. En fait, même si elles bénéficient de bonnes conditions matérielles, la famille bourgeoise traditionnelle place davantage ses femmes sous la domination du père ou mari parce qu’elles ne sont pas supposées travailler (voir à ce sujet les études sur le statut réel des « plantation mistresses » dans la société esclavagiste du Sud des Etats-Unis).
Pourtant, en aucun cas, et même encore de nos jours, cette domination masculine n’est pleinement reconnue comme système d’oppression majeur à gauche et dans les mouvements antiracistes–car alors il faudrait que les hommes appartenant à ces mouvements s’identifient comme oppresseurs. Ce qui fait que vous ne trouverez jamais chez la plupart des théoriciens de ces mouvements une reconnaissance intégrale des multiples violations de leurs Droits humains dont les femmes sont encore victimes–parce qu’il faudrait alors reconnaître que des courageux militants, des héros de la lutte anticapitaliste/antiraciste battent leurs femmes ou incestuent leurs filles tout comme les dominants. Certes, certains leaders anticapitalistes commencent maintenant à se dire féministes—mais est-ce que l’on peut croire au féminisme de ces « rebelles » style Jeremy Corbyn (généralement en couple avec des femmes ayant en moyenne 20 à 30 ans de moins qu’eux) qui soutiennent la « liberté d’expression » pornographique et la décriminalisation de la prostitution ?
Il y a toujours eu une tache aveugle dans les analyses marxistes et antiracistes–le refus de reconnaître cette ambiguïté fondamentale : qu’un homme exploité et écrasé par son patron ou victime de discrimination raciale pouvait aussi exploiter, discriminer et écraser les femmes. Dans ces analyses, la face sombre du militant exemplaire a été totalement occultée—car pour l’homme de gauche, l’oppresseur ne peut être que l’Autre, il lui est ontologiquement impossible de se reconnaître comme agent et bénéficiaire d’une situation d’oppression–sauf à détruire la supériorité morale qu’il dérive de penser sa cause comme absolument juste. Et c’est ainsi qu’on retrouve, à gauche comme à droite, la même omerta sur le tabou patriarcal suprême : ne jamais nommer les hommes comme agents des multiples violences et discriminations qu’ils infligent aux femmes.

Street art : « l’harcèlement des femmes n’a jamais prouvé ta masculinité »
Au final, l’accusation de « féministe bourgeoise » est une stratégie objectivement masculiniste parce qu’elle permet de légitimer les pires violences patriarcales en discréditant celles qui les dénoncent. Par exemple, le combat abolitionniste n’étant soi-disant mené que par des « féministes blanches bourgeoises »–(ce qui est faux), il irait nécessairement à l’encontre des intérêts des femmes pauvres et/ou « racisées » qui constituent les gros bataillons de la prostitution. Un tel discours a pour conséquence de cautionner le droit des hommes de violer ces femmes hyper-vulnérables sans états d’âme, puisque la parole de celles qui désignent cet achat comme une violence est par définition sans valeur. Et le même argument fonctionne à l’identique dans le contexte intersectionnel pour le port du voile et de la burqa, pour la GPA, l’excision etc.

De plus, en affirmant qu’il n’y aucune communauté d’expériences entre bourgeoises et femmes de milieux populaires, cette expression annule toute possibilité d’universalisme féministe. Les Droits des femmes sont alors présentés comme des privilèges de classe plus ou moins exorbitants ne concernant que la catégorie des bourgeoises/occidentales et inapplicables aux autres—un peu de la même façon dont l’athéisme est vu comme une invention européenne qui ne saurait concerner les individus « d’origine musulmane ». Par contre, les luttes de gauche et anti-raciste sont posées comme authentiquement universalistes, et la solidarité entre membres de ces groupes (et celle des femmes avec les hommes) est constamment invoquée. Tandis que, la notion de classe de sexe étant niée, les femmes sont renvoyées aux catégories masculines de classe sociale et de communauté et sommées de définir leur identité par rapport à elles.

L’universalisme féministe est récusé parce qu’il a été défini autour du cas particulier des femmes bourgeoises privilégiées. Qu’il ait été défini à partir de ces femmes est un fait—mais le mouvement anticapitaliste a pareillement été construit autour du cas particulier du prolétaire « blanc » de sexe masculin—tout aussi privilégié par rapport aux prolétaires mâles « racisés » et aux femmes prolétaires. Qui eux aussi ne vivent pas l’exploitation capitaliste de la même façon que les hommes « blancs » du fait de leur appartenance ethnique et de sexe. Mais cette situation d’oppression « multicartes » qui est vue comme posant problème dans le cas du mouvement féministe au point de justifier sa division en fractions, curieusement n’en pose aucun lorsqu’il s’agit de mouvements défendant des intérêts masculins. On ne parle pas d’intersectionnalité pour ces mouvements, il n’y a pas de partis anticapitalistes spéciaux pour les femmes prolétaires ou les prolétaires « racisés »—et ce double standard devrait interroger : si la question de l’intersectionnalité se pose pour le mouvement défendant les droits des femmes et ne se pose pas pour les mouvements « unitaires » centrés sur les intérêts masculins—c’est justement parce que –même prolétaires ou « racisés »—les individus de sexe masculin restent néanmoins des dominants solidaires entre eux. Et s’il y a une chose qui prouve que les femmes –même privilégiées–ne le sont pas, c’est ce double standard dont elles sont victimes. L’accusation de « féministe bourgeoise blanche » est une tactique de division.

Par ce dispositif d’enfumage, on empêche les femmes de voir qu’elles ont réellement des intérêts communs, on occulte ce qui les unit et on dirige leur attention sur ce qui les divise, ce saucissonnage de leurs luttes en fractions multiples et séparées, voire concurentielles ayant pour conséquence de les rendre impuissantes—car incapables d’actions communes. Et en désignant à ces multiples sous-sections féministes des « ennemis principaux » aussi divers que fictifs (bourgeoises, femmes « blanches ») pour détourner l’attention des vrais, ce discours anti-féministe « progressiste » permet d’occulter le fait que toutes les oppressions subies par les femmes ont une seule et même cause, les hommes patriarcaux : l’accusation de « féministe bourgeoise blanche » est une tactique de diversion.

Empêcher ainsi les femmes d’identifier les hommes patriarcaux comme agents uniques de leur oppression permet de les désinvestir de leurs luttes ou de rendre ces luttes inopérantes parce que ciblées sur de faux adversaires. Elle permet en outre de stigmatiser comme étant divisives, de droite, voire réactionnaires (ou « occidentalisées ») celles qui ne voudraient pas renoncer à leur cause pour s’enrôler dans celles des hommes anticapitalistes/antiracistes et refuseraient de militer dans des mouvements dirigés par eux sur des objectifs fixés par eux
Au final, mettre l’accent sur le devoir impératif de solidarité de classe/communautaire pour les femmes et exclure par définition qu’elles puissent être opprimées par des hommes de leur groupe rend la domination des hommes non-occidentaux inexpugnable. C’est exactement le but de la manoeuvre et c’est ce que font des militantes féministes autour du PIR quand elles dénoncent les « féministes blanches bourgeoises » qui voudraient les séparer de « leurs frères, leurs fils, leurs maris ». Pour ces militantes, la loyauté envers « leurs » hommes et la défense de leur groupe passe avant la solidarité avec les autres femmes, et on se heurte chez elles un refus absolu et explicite de mettre en cause leur propre patriarcat. Houria Bouteldja le dit elle-même : « je suis obligée d’être solidaire des hommes », et elle propose un « féminisme paradoxal de solidarité avec les hommes »–concept véritablement ubuesque. Position d’autant plus incompréhensible que la figure de proue du PIR reconnait qu’« il n’y a pas de réciprocité » et que les femmes de couleur n’ont rien à attendre en retour des hommes qu’elles soutiennent. Self sacrifice, abnégation, dévouement à sens unique aux hommes de son groupe : Houria Bouteldja nous présente l’image l’image parfaite de l’aliénation féminine la plus archétypique. En fait, le « féminisme décolonial » qu’elle propose est intégralement colonisé par l’idéologie patriarcale la plus archaïque et sa version de l’intersectionnalité n’est qu’un dispositif visant à ramener sous contrôle masculin des femmes qui seraient en train de s’en libérer : l’accusation de « féministe bourgeoise blanche » est une tactique de reprise en main des femmes de couleur par leur patriarcat.

Cette priorité donnée à la solidarité avec les hommes va jusqu’à faire dire à Houria Bouteldja qu’il ne faut pas stigmatiser les individus « racisés » qui violentent des femmes—ils le feraient parce qu’ils sont opprimés et subissent une « castration virile, conséquence du racisme culturel ». Et selon elle, le port du voile serait un acte de sédition contre le système néo-colonialiste et les femmes palestiniennes ne devraient pas avoir accès à l’IVG, parce que leur devoir serait de mettre au monde de nombreux enfants pour défendre leur communauté ; dans ce schéma orwellien d’inversion de réalité où la soumission aux prescriptions patriarcales est présentée comme une insoumission, il est inacceptable que les femmes voilées se dévoilent parce que ça serait obéir aux « féministes blanches » mais il est parfaitement ok qu’elles se voilent pour obéir aux hommes « racisés ». Logique spécieuse qui garantit la perpétuation des traditions patriarcales les plus misogynes : non, contrairement à l’approche que proposent les féministes autour du PIR, il n’y a pas un bon patriarcat et un mauvais patriarcat—et la responsabilité première des féministes est de dénoncer ce système d’oppression partout où il existe.

Mais pourquoi tant de haine contre la « féministe bourgeoise » ? C’est parce qu’elle est assignée au rôle de sorcière moderne dotée du pouvoir maléfique de « dévoyer » les autres femmes et de les soustraire au contrôle masculin. Si on lui rajoute le qualificatif de « blanche », elle incarne l’influence pernicieuse censée entraîner les femmes de couleur sur la voie de « l’occidentalisation », d’où s’ensuivrait immanquablement leur insoumission aux hommes de leur groupe–perspective suscitant la panique morale dans les milieux communautaires et ultra-religieux. Et pour boucler la boucle, l’argument marxiste du « féminisme bourgeois invention de l’impérialisme américain » est repris sous la forme à peine différente du « féminisme blanc pur produit de l’histoire coloniale » (de même que le mariage pour tous). On imagine très bien les généraux Massu et Salan, adeptes du dévoilement, en ardents propagandistes des droits des femmes auprès des Algériennes.

Vu le rôle joué dans le féminisme par les « féministes blanches bourgeoises », il est évident que les attaquer revient à priver le féminisme d’une part de ses ressources théoriques et militantes. C’est donc bien au féminisme en soi que l’on s’en prend, c’est à lui que l’on porte atteinte quand on utilise à tort et à travers cette expression. Et vu l’insistance avec laquelle ce lynchage symbolique des « féministes bourgeoises » est pratiqué actuellement, il est clair qu’il est crucial pour la régression patriarcale en cours (via les mouvements masculinistes, religieux fondamentalistes, etc) de les déconsidérer et de limiter ainsi l’impact « subvertisseur » qu’elles pourraient avoir sur les femmes non-occidentales. Et le fin du fin est bien sûr d’amener des féministes manipulées par ce discours crypto-masculiniste à se charger elles-mêmes de ce travail de destruction du féminisme.

C’est que font actuellement DES « féministes intersectionnelles » dont l’objectif prioritaire paraît être de porter les coups les plus destructeurs au féminisme et qui y consacrent plus d’énergie qu’à dénoncer les violences masculines Ce qui amène à conclure que ce mouvement –comme d’autres mouvances féministes–a été en partie détourné de sa finalité initiale et récupéré par ses adversaires. Et que ce féminisme qui se dit « intersectionnel » avance masqué et ne se réclame du féminisme que pour mieux le détruire : c’est une tactique de récupération / instrumentalisation.
Ca n’a jamais vraiment gêné les militants d’extrême gauche que leurs intellectuels soient des bourgeois. Et cette gauche qui a toujours prôné qu’il existait une communauté de situation et d’intérêts entre les prolétaires ou « racisés » de tous les pays et qui refuse encore obstinément d’admettre qu’une telle communauté existe également entre les femmes, a l’audace d’accuser les mouvements féministes de manquer d’inclusivité envers les Women of Color. Pourtant leurs propres mouvements n’ont pas été davantage inclusifs envers les hommes de couleur. De même, il n’a jamais été reproché aux leaders masculins des Black Panthers ou autres mouvements antiracistes de parler au nom des femmes de couleur et de ne pas prendre en considération leurs formes spécifiques d’oppression en tant que femmes. Pourquoi la question clivante de l’intersectionnalité n’est-elle posée qu’aux féministes—et pas aux mouvements de gauche dominés par des hommes ?

Les féministes cohérentes –et conscientes des ruses infinies du patriarcat— n’ont aucune raison de jeter sous le bus les « féministes blanches bourgeoises », ce qui revient à saisir stupidement les « bâtons pour se faire battre » que leur tendent les masculinistes « progressistes » alliés aux communautaristes et aux fondamentalistes religieux. Ces femmes ont joué un rôle utile dans le mouvement en mettant à profit leur situation relativement privilégiée pour forger les armes théoriques qui ont impulsé les luttes féministes. Parce que oui, comme le dit Mary Daly, si les féministes « privilégiées », ont une responsabilité particulière dans le mouvement féministe, et c’est de mettre leur privilège—leur temps, leurs moyens matériels, leurs capacités– au service de toutes les femmes, en particulier au service d’une solidarité sans faille avec leurs sœurs moins favorisées.

Les hommes progressistes ne se tirent pas dans le pied, ils savent très bien que la contribution des socialistes bourgeois au socialisme a été et est encore séminale– il est donc hors de question pour eux de jeter Marx, Yannis Varoufakis ou Jeremy Corbyn à la poubelle à cause de leurs origines de classe. Mais ils n’ont aucun scrupule à utiliser cet argument à géométrie variable pour décrédibiliser le féminisme. Argument que certaines féministes intersectionelles—qui sont parfois des « féministes bourgeoises » –s’empressent de reprendre à leur compte.
Il est profondément navrant de voir une idée juste, l’intersectionnalité, ainsi kidnappée par la réaction patriarcale en cours. Car il existe une intersectionnalité défendant vraiment les droits des femmes « non blanches », portée par des associations respectées qui prennent des positions sans ambiguité sur des violences majeures envers les femmes, comme la prostitution, le porno, la GAP, et même le voile. Tandis que d’autres « féministes intersectionnelles » — celles qui répètent l’accusation de « féministe blanche bourgeoise » comme un mantra–se retrouvent aux côtés de ceux qui légitiment ces violences : le STRASS et les pro-industrie du sexe, les fanatiques religieux misogynes, les homophobes et les antisémites. Sur la base de ces critères, il n’est pas difficile de discerner de quel côté se trouve l’imposture.

- (1) Des suffragettes « féministes bourgeoises » étaient proches des ouvrières et soutenaient leur cause, par exemple Sylvia Pankhurst, issue d’une famille socialiste et féministe, co-fondatrice du Parti Communiste de Grande-Bretagne (CPGB), directrice de « Worker’s Dreadnought », un hebdomadaire pour les femmes de la classe ouvrière, et avocate enthousiaste de la Révolution russe.
- (2) Par exemple Sophia Duleep Singh (princesse indienne)

Sources :
- http://indigenes-republique.fr/feministes-ou-pas-penser-la-possibilite-dun-feminisme-decolonial-avec-james-baldwin-et-audre-lorde/
- http://indigenes-republique.fr/pierre-djemila-dominique-et-mohamed/
- https://www.erudit.org/revue/rf/2012/v25/n1/1011119ar.html
- https://cedref.revues.org/731
- http://sebastienchauvin.org/wp-content/uploads/Chauvin-Jaunait-Intersectionalit%C3%A9-contre-intersection-RP2015-PUB.pdf



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