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Les Terrasses
Sortie le 06 mai - Distributeur : Les Films de l’Atalante - www.lesfilmsdelatalante.fr
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Cinq terrasses qui surplombent Alger et où se déroulent, le temps d’une journée rythmée par les cinq prières quotidiennes, cinq histoires qui disent, pour partie, le présent algérien.


Tourner un film sur l’Algérie et en Algérie relève toujours de la gageure : dernier exemple notable, les prises de vue de Loin des hommes, le film très camusien de David Oelhoffen (2014) ont été réalisées au Maroc. En Algérie, il n’existe plus de salles quant à la télévision, elle est soit publique et donc inféodée à un pouvoir autoritaire et corrompu, soit privée et financée pour l’essentiel par des affairistes liés au régime ou par les monarchies obscurantistes du golfe (« les radios des mille collines dédiées à fabriquer une guerre civile à venir » pour Kamel Daoud, dans Le Quotidien d’Oran, le lundi 06 avril 2015). En conséquence, aucune chaîne n’est prête à diffuser des œuvres qui n’épousent pas le discours dominant et sa vision du monde arabo-islamique (version wahhabite). Alors, a fortiori, un film qui propose une critique du quotidien d’un point de vue laïque n’a aucune chance de trouver ni financeur, ni distributeur. Avec un modèle économique aussi aléatoire, la possibilité d’amortir l’investissement relève de la pure spéculation. Des cinéastes continuent cependant de tourner malgré tout dont Mersak Allouache qui se refuse à renoncer à son métier et à son art. Ces cinéastes dont ce n’est vraiment pas le choix, n’échappent pas cependant au reproche récurrent et un peu facile de faire des films pour l’exportation ou pour les festivals, des films pour plaire ailleurs pour El Watan. De fait, produit en 2013 et après avoir fait le tour des festivals, Les Terrasses ne sort en France qu’aujourd’hui dans une combinaison de salles réduite.

Par ailleurs les problèmes de sécurité sont hélas loin d’être résolus même si la capitale semble préservée. Il faut donc à la fois assumer et esquiver le risque majeur d’être pris en otage (au sens propre) ou pire de perdre sa vie d’autant que des collaborateurs français participent à l’aventure (l’image a été réalisée par Frédéric Derrien et le son par Julien Perez). Les Terrasses d’Alger permettent de tourner pratiquement presque toutes ces contraintes : elles constituent une réponse astucieuse au budget extrêmement serré et à l’impossibilité pratique de tourner dans la rue. Disposant d’un espace privé et ouvert sur la ville, le cinéaste devient l’ultime utilisateur de ce lieu emblématique de la capitale algérienne. Déjà squattées par des réfugiés de l’intérieur, les terrasses d’Alger sont, en effet, devenues des lieux d’habitation (plus bidonville en hauteur que penthouse évidemment), mais elles servent aussi d’espace de liberté ou de trafic… Ainsi comme dans Retour à Ithaque (Laurent Cantet, 2014), les différentes terrasses offrent un champ à la fois ouvert et protégé.

Le temps du récit est resserré, comme l’a été celui du tournage (11 jours seulement), sur une seule journée de l’aube à la nuit. Cette symphonie d’une grande ville mais en terrible détresse est scandée par les cinq prières quotidiennes qui constituent, pour les Sunnites, un des cinq piliers de l’Islam. De Belcourt à Notre-Dame d’Afrique en passant par le Télémly sans oublier la Casbah et Bab el-Oued, Merzak Allouache effectue un panoramique d’Est en Ouest sur les quartiers historiques d’Alger. Mais il se garde bien d’esquiver les plans qui fâchent comme la cinéaste de sa fiction qui demande à son opérateur d’oublier les cimetières chrétiens et juifs dans son panoramique pour montrer « Alger, la perle du monde arabe ». Merzak Allouache pose sa caméra sur cinq terrasses qui surplombent la capitale pour tisser, en entremêlant les fils, cinq récits qui disent Alger aujourd’hui.

Un Alger aussi délabré que la Havane mais bien plus violent que la capitale cubaine. Violence des affairistes qui torturent et assassinent en toute impunité dans une maison en construction dont le chantier est arrêté. Ces « travaux bloqués » en raison d’un « problème d’héritage » constituent une métaphore pertinente de toute l’Algérie. La légitimité du pouvoir conçu comme un droit au pillage du pays relève de la captation d’héritage de la lutte de libération nationale et, d’autre part, l’économie de la rente et la gabegie généralisée ont ruiné toute opportunité de développement réel. Violence ordinaire d’un mari qui cloître sa femme, la bat et ne lui laisse plus comme issue que de sauter dans le vide. Violence des témoins qui préfèrent détourner le regard pour éviter de s’impliquer. Ces témoins sont pourtant jeunes, branchés, « libérés » : ce sont les musiciens qui répètent et, à leur répertoire, ils ont notamment une chanson dénonçant l’atomisation égoïste, chanson écrite par Mersak Allouache...

Réminiscence enfin des guerres qui ont déchiré l’Algérie. Sur une terrasse, un homme est enchaîné dans une niche. On ne le verra pas, on le devinera à peine, mais on l’entendra délirer sur la bataille d’Alger et sur son héros trop souriant pour être honnête et qu’il accuse d’avoir vendu les siens. Drôle de résonnance aujourd’hui : le scandale de la filiale suisse de la HSBC n’a pas épargné l’Algérie et les Algériens ont pu apprendre que Yacef Saadi faisait partie des clients de la banque. La dernière guerre civile est également présente. Sur une terrasse, une vieille femme héberge sa fille violée par les djihadistes et chassée de chez elle en raison de ce déshonneur ainsi que son fils, produit du viol, et toxicomane. Sur une autre, les salafistes se réunissent pour une prière accompagnée d’un prêche musclé et de petits arrangements pour de fructueux trafics (il faut bien financer la juste cause !)... Une seule personne échappe curieusement au jeu de massacre : un commissaire à la retraite que l’on devine fort bien doté et qui revient dans le quartier où il est né comme un retour aux sources en quelque sorte. Son parcours et sa réaction aux événements (je laisse les spectateurs les découvrir) sont la seule petite lueur dans la nuit qui vient de tomber sur les terrasses.

Ce tableau peu réjouissant est brossé à grands traits ; 11 jours ne laissent guère le temps de reprendre et de peaufiner mais l’accusation de ne montrer de l’Algérie que le côté noir n’est pas complètement injustifiée (A Touch of Sin de Zhang-ke Jia à l’algérienne en quelque sorte). Mais Les Terrasses est servi par le talent, la générosité de Merzak Allouache qui, depuis Omar Gatlato en 1976, n’a jamais renoncé à ses convictions humanistes. Le réalisateur est secondé par des comédiens qui lui sont fidèles, comme Adila Bendimerad ou Nabil Asli, présent déjà dans Harragas (2009) et Le Repenti (2012) de Mersak Allouache mais aussi dans l’excellent film d’Amor Hakkar, La Preuve (2014).

Les Terrasses permet d’effectuer, le temps du film, une plongée sur la réalité de la capitale algérienne. Le moins que l’on puisse écrire est que cette perspective sur Alger ne prête guère à l’optimisme.
Mato-Topé
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