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Jean-Manuel Traimond
Les blanchisseuses de l’égout
Guide méchant [et parfois moche] de Paris
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La Bièvre, souillée par les tanneries, les équarrisseurs et les teinturiers, inspira le texte qui suit à Joris-Karl Huysmans :

« Ils ne l’ont donc jamais regardée, cet exutoire de toutes les crasses, cette sentine couleur d’ardoise et de plomb fondu, bouillonnée ça et là de remous verdâtre, étoilée de crachats troubles, qui gargouille sur une vanne et se perd, sanglotante, dans les trous d’un mur ? Par endroits, l’eau semble percluse et rongée de lèpre ; elle stagne, puis elle remue sa suie coulante et reprend sa marche ralentie par les bourbes. (…) Là des cages sans volets pour les mégissiers , des brouettes, les quatre fers en l’air, un trident, un râteau, des vagues figées de laine morte(…). En l’air, des toisons secouées par le vent, des peaux raclées qui s’étirent et se détachent avec leur blancheur crue sur la pourriture verdie des claies ; par terre, des baquets hydropiques, des futailles énormes où marine dans des teintes de feuille morte et de bleu sale la croûte liquéfiée des cuirs ;(…) Eh ! oui, la Bièvre n’est qu’un fumier qui bouge ! »

Un peu en amont des Gobelins, les rives de la Bièvre étaient percées de trous dans lesquels on avait ajusté d’anciens tonneaux, 498 en 1841.
Là se tenaient des blanchisseuses, qui pouvaient y tremper et battre leur linge sans se courber, car les tonneaux plantés dans le sol des berges ne dépassaient l’eau que d’une dizaine de centimètres. Le Conseil de Salubrité, cité dans Sur les traces de la Bièvre parisienne (Parigramme), avait observé en 1821 : « Que penser du linge qu’on trempe pour le laver dans ces eaux chargées de pourriture ? Quoi de plus insalubre ? Quoi de plus propre à développer, à transmettre, à fomenter des germes de maladies ? ».

Un rapport en 1794 présentait « l’état d’infirmités habituelles auxquelles sont sujettes les blanchisseuses que leurs occupations journalières forcent à respirer chaque instant l’air insalubre de la rivière. »

De plus, elles devaient « transporter au loin d’immenses fardeaux qui les accablent, et souvent après des fatigues au-dessus des forces de leur sexe, elles ont la douleur d’essuyer, de la part de ceux qui les emploient, des reproches amers, parce que les eaux bourbeuses de la Bièvre n’ont pas secondé leurs sueurs pour donner au linge toute la blancheur qu’il aurait acquise dans des eaux limpides et détersives. » Comme souvent, le pire travail échoit à qui est le moins capable de l’accomplir. Huysmans dresse ce terrifiant tableau des vieilles blanchisseuses des baquets de la Bièvre :

« Quand l’âge a éteint les rumeurs de leurs chairs et fait se dresser devant elles comme consolation suprême le verre de casse-gueule, alors qu’elles ont inutilement erré jusqu’à neuf heures du matin, dans le marché de la rue aux Ours, en quête d’une patronne pressée d’ouvrage, elles vont s’échouer, catarrhales, dans ce quartier que la Bièvre trempe de ses eaux malades, couleur de cachou et de nèfle. Accroupies là, depuis les rougeurs de l’aube jusqu’aux fumées du crépuscule, auprès de monstres, vêtues de guenilles, coiffées de marmottes et enterrées jusqu’aux aisselles dans des futailles, elles savonnent à tour de bras, frappent à tour de battoir le linge qui s’égoutte sur la planche (…) hurlant comme des louves après les gamins qui les insultent, redressant leur squelette courbé sous la hotte de linge, un poing sur la hanche, l’autre à la bouche en guise de porte-voix, jetant sur tous ceux qui passent ces gueulées d’injures qui leur ont mérité le surnom de l’argot, les baquets insolents. »




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