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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Serge Utgé-Royo
Les Chats de Liège
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 Le premier jour

Le climat était pluvieux mais doux, ce printemps-là, et j’avais décidé de laisser la porte du jardin entrouverte chaque soir… Je pensais ainsi offrir plus de confort à Minette, la grosse chatte, sa fille Noisette, toutes deux
« écailles de tortue », et Balloche, le gros roux tigré. S’il pleuvait fort, les chats se mettraient à l’abri « chez eux » S’il faisait beau, la nuit des jardins serait leur domaine…

La chienne, elle, avait droit aux « appartements » des étages ; il n’était pas question qu’elle sorte de nuit dans le jardin pour aboyer sur les rumeurs nocturnes de la ville et les bruits de toutes sortes que peuvent faire les chouettes, les rongeurs, les chats ou les chiens voisins.

« Cela » commença un matin bien avancé… Vers onze heures, je descendis avec la chienne, ouvris la porte du salon puis traversai celui-ci en direction du jardin afin de prendre brutalement contact, dans cette aurore personnelle, avec la nature de cinquante mètres carrés coincée derrière la maison.

Il faisait gris, frais et doux, les oiseaux chantaient assez discrètement, la cité en contrebas faisait un vacarme de cité et les voisins, absents, n’importunaient pas mon lent réveil par d’absurdes civilités indigènes.

Je restai un court moment dans cette fraîcheur matinale, puis entrai et me mis en tête de préparer un thé régénérateur. L’eau chauffait doucement, je coupai un citron, préparai le sucre, les céréales, disposai la théière, le thé, une tasse. Puis je pensai soudain à ce monde réel qui se trouve perpétuellement – et quoi que je fasse – en ébullition de l’autre côté de mes nuits et de mes matinées embrumées : j’allumai donc vaillamment la radio… Les nouvelles, filtrées par de bonnes âmes, étaient comme ce matin gris et frais ; mon esprit commençait à s’accrocher aux images lointaines de l’Irak, des inondations printanières, des valses gouver-nementales. Je revins vers la cuisine en subissant, pêle-mêle, le cours du dollar et les résultats sportifs de la veille, ce qui me fit revenir à ma réalité, mon thé, l’eau qui frémissait en chantant…

J’étais debout au milieu du salon, les yeux fixés sur un curieux objet verdâtre posé sur le tapis. Ma lente course stoppée, je m’agenouillai pour examiner la « chose » de plus près. Une vague fugitive de dégoût céda rapidement la place à une curiosité et une perplexité somme toute normales : j’étais en présence de l’appareil digestif d’un petit animal, rongeur des jardins et victime des chats domestiques. Je levai les yeux vers le vieux canapé : la grosse Minette semblait continuer sa méditation, les yeux fermés, la tête enfoncée dans son cou et les pattes de devant repliées sous sa poitrine… Sous le canapé, sa fille Noisette s’étira, miaula et vint vers moi en ronronnant. Je la regardai avec stupeur : je découvrais la nature de mes chats ! La bouilloire se mit à siffler ; le thé…

 Le deuxième jour

J’avais passé une nuit blanche à tourner dans mon lit, me lever pour boire un peu d’eau, lire puis écrire, puis me recoucher, puis me relever pour enfiler un peignoir et descendre – seul : la chienne ayant levé la tête à ma sollicitation puis, après un soupir de bien-être, étant repartie dans un sommeil aussi bête que celui des humains…

Dans le salon, un rayon de soleil me donna du bonheur ; ma mauvaise humeur – il était six heures dix – en prit un sérieux coup… J’allai vers la porte du jardin et je regardai machinalement le tapis…

Cette fois, je fus intrigué par les restes du festin de mes chasseurs nocturnes : une petite patte avec ses griffes, un fragment de mâchoire minuscule, un petit œil et toujours un intestin vert… Les chats n’aiment pas les intestins !

Je pris un intérêt particulier à caresser le gros Balloche, ronronnant et doux comme si rien ne s’était passé ; après tout, il avait simplement déjeuné ! Je lui parlai doucement, pres-que à mi-voix : « Alors, chasseur, tu as la panse remplie ? Ta nuit était bonne ? Tu es si doux et tu as pourtant assassiné un petit mulot, ou une souris ou autre chose… Et tu n’aimes pas les intestins de tes victimes… » Le ronronnement du chat et le soleil sur la vitre de la porte du jardin, la nature à l’œuvre dans sa réalité cruelle, un lent désir de thé au jasmin… La radio… J’allume ? Non.

Il ne se passa rien le troisième jour.

 Le quatrième jour

Ce matin-là, je descendis avec une pensée en tête, celle du spectacle que j’allais peut-être trouver sur le tapis du salon.

Quel carnage ! Un pigeon avait subi la loi de la chasse et du plus fort ; des plumes jonchaient le sol, le gésier à moitié dévoré avait lâché son trésor de grains de blé et de petits pois ; du jaune et du vert au milieu d’un amas sanguinolent… Plus loin, les pattes de l’oiseau. Plus loin encore, le petit corps décapité d’un rongeur à peine déchiqueté, puis la tête de l’animal à quelques dizaines de centimètres de là : le crâne enfoncé, le cerveau apparent… L’horreur des restes de la chasse quand les chasseurs sont repus ! Il y avait un autre corps, un autre reste d’oiseau, plus petit ; seuls, le bec et les plumes émergeaient du néant de la disparition.

Ce qui me fascinait surtout était cette vie disparue si vite, comme si je devais la deviner ; et je tentais de reconstituer la nature des victimes, semblable aux enquêteurs de l’impossible devant les macabres coutumes des tueurs fous…

Il ne se passa rien les cinquième et sixième jours, du moins pas sur le tapis du salon…

 Le septième jour

Et puis tout bascula dans l’absurde.
Après être descendu tôt – vers sept heures – et, oubliant les découvertes sanglantes des matins passés, être sorti sur la terrasse pour écouter les centaines de cris, piaillements, jacasse-ries incroyables des oiseaux du printemps, je rentrai dans le salon.

Je dus faire un effort pour me sentir dans la réalité, me persuader que les oiseaux chantaient vraiment dans le matin d’un jour véritable… L’objet était palpable, l’odeur était perceptible : une masse de chair déchirée, rouge et rose, grosse comme deux poings fermés, méconnaissable, sans os ni griffes, ni poils ni plumes, sans bec ni dents, ni œil ni rien d’identifiable. Quel travail pour un enquêteur ! Le tapis, cette fois, était taché de sang. Je me sentis fâché : « Ouste ! Dehors ! » Les chats durent interrompre leur méditation digestive et courir sur la terrasse puis sous les feuillages du jardin. Je les voyais différemment, ce matin… Ils étaient un peu plus
« coupables » à mes yeux que d’habitude… La grosseur de la victime, probablement…

Avaient-ils mis à mort un de leurs congénères ? Était-ce un vol commis dans une cuisine voisine ? Ou un prélèvement de cadavre
« naturel » (je pensais brutalement : qu’est-ce qu’un cadavre
« naturel » ?) trouvé dans une décharge quelconque ?

Revenant vers l’objet de mes préoccupations, je m’agenouillai et, à l’aide d’une fourchette, le retournai. Un vol ! C’était un vol ! Sur ce qui avait été la peau, on distinguait nettement le bleu d’un tatouage de services vétérinaires, indéchiffrable, certes, mais éclairant : mes chats avaient chapardé une pièce de porc chez une voisine ou un voisin ! Quelle affaire…

Sorti respirer sur la terrasse, mon attention fut attirée par la blancheur d’un linge au fond du jardin, sous le feuillage ; j’y allai. C’était un morceau de tissu en coton blanc qui avait probablement servi à envelopper la viande volée.

Je commençais à trouver mes chats particulièrement grossiers, sales et sans-gêne… Pour couronner le tout, l’un d’entre eux avait même chapardé une casquette je ne sais où et jouait avec ! Une casquette verte. Un couvre-chef de chasseur !… Quelle ironie !

 Le huitième jour

Le crâne que j’avais hérité de mes géniteurs m’était insupportable, ce jour-là ; les deux comprimés d’aspirine avalés, je m’affalai sur le canapé, près de la Noisette. Le ronronnement me faisait du bien, et ma main, doucement, prenait plaisir à lisser le poil de l’animal. Le temps, sans être ensoleillé, était clair, et je sentais le soleil derrière le gris du ciel, prêt à chauffer le sol humide. Je pensais brusquement aux offrandes félines de ces derniers jours et tournai la tête vers le tapis du salon : rien.

Curieuse attitude, tout de même, que celle de ces carnassiers apportant le produit de leur lutte nocturne, afin sans doute que je les sache bien droits dans leur mission : les félins sont des chasseurs, ils chassent… Ce sont donc de bons chats ! Le maître juge et apprécie cela ou c’est un mauvais maître ! Je ris de mes monologues internes et me levai. La terrasse était jonchée de débris de tissus et de fils blancs et gris, ou gris bleu… « Qu’est-ce qu’ils ont en-core fabriqué, cette nuit ? Je vais finir par avoir des ennuis avec un autochtone voisin, nom d’un chien ! » Puis, tout à coup, une bagarre de chats miaulant et feulant emplit l’espace sonore derrière les buissons du fond du jardin. La chienne démarra ventre à terre : elle s’entendait à merveille avec « ses » chats, mais ne semblait pas tolérer que des « étrangers » fréquentent le pays ou molestent le trio de la maison… Je pressai le pas vers le lieu de l’affrontement.

Et tout bascula, cette fois, dans l’horreur…
La main sur la bouche, je restai médusé devant le spectacle. La chienne avait pris sa course au loin, derrière un matou filant comme le vent du désert, mais devant moi grouillaient vingt ou trente greffiers en folie se battant, miaulant comme des possédés, s’écartant du groupe central, patte en l’air, griffant et mordant, puis revenant brusquement vers le centre… Une bataille historique de matous guerriers ! Je n’avais jamais vu pareille guerre des gangs félins ! Le bruit que faisait cette mauvaise troupe était incroyable ! Je reculai prudemment, inquiet, cherchant des yeux la chienne, mes chats et l’objet de la convoitise de ces furieux…

La victime, cette fois, était de taille plus que respectable, à croire qu’un cerf ou un daim était venu se perdre dans les jardinets bien taillés des habitants de la rue des Artisans. Hypothèse hautement improbable, bien entendu. Revenant vers la maison pour y chercher un manche de pelle, éventuel symbole de mon autorité sur les combattants, je vis le gros roux et deux autres matous inconnus attelés à une besogne écœurante sous l’escalier de la terrasse : une masse informe de chair rouge tressautait sous les tiraillements des petits crocs acérés… Ici, nul miaulement, pas de bataille, aucun bruit hormis celui des mastications ou celui, très caractéristique, que font tous les chats lorsqu’ils mordent des objets ou
des aliments durs : une espèce de souffle discret ponctuant l’effort. Penché pour mieux voir la scène sous les marches de ciment, je constatai que la taille du morceau de viande était énorme : un chien moyen de douze ou quinze kilos ! Ahurissant !

Balloche, le gros roux tout doux, celui qui faisait des mamours à la chienne chaque matin, qui semblait être sous la haute autorité de ce petit caniche de sept kilos, était en train de bouffer un animal deux fois plus grand, plus gros et, sans doute de son vivant, plus fort que sa compagne canine ! Je me sentais flotter dans une atmosphère irréelle, comme si tout ça n’était qu’un mauvais rêve entre deux tranches d’insomnies. Mais les traces de sang sur la peinture grise de la terrasse étaient bien là, les trois matous mangeurs aussi, et la bataille invisible des bestioles en folie faisait toujours autant de boucan derrière moi. Je m’approchai du trio gastronome pour tâcher de récupérer un outil de jardinage : aucun mouvement de peur, je pouvais tendre la main sans les effrayer… Le râteau ? Pourquoi pas… J’étais armé ; j’allais tenter la conciliation, le rétablissement de l’Ordre, de la Civilisation sur la Barbarie ! Bref, j’allais me mêler des mœurs violentes de la vaste peuplade des chats du quartier.

La scène n’avait pas beaucoup changé ; quelques matous en moins, peut-être ; les absents devaient être en possession d’un succulent morceau personnel qu’ils cachaient comme un trésor ou dégustaient dans une cachette quelconque… Une chose me pétrifia soudain ; un élément nouveau, étonnant : la victime fumait ! En effet, du groupe d’animaux en furie dévoreuse s’élevait une fumée, celle de la chair et des entrailles chaudes déchirées… J’eus envie de vomir, de fuir, de hurler et de frapper les bêtes.
Je fermai les yeux un instant.

Les bagarres étaient moins nombreuses ; de temps en temps, deux mangeurs se dressaient l’un contre l’autre, mais chacun revenait à la principale occupation : dévorer, engloutir. Il y en avait assez pour tout le monde ! Je ne savais plus s’il fallait intervenir pour faire cesser ce repas où attendre quelques heures qu’il fût liquidé… Appuyé sur mon râteau, je regardais, médusé, la masse informe, sanglante et fumante qui diminuait méthodiquement. On distinguait bien maintenant cet étalement rouge et rose, car plus aucun chat n’était au centre : ils étaient tout autour, chacun déchirant et mangeant. Parfois, l’un d’eux se reculait pour dévorer un morceau à l’écart, puis il revenait à sa place…

Je décidai de m’approcher, pour voir l’effet de ma présence… Pour mieux voir…

« Nom de Dieu ! » Je venais de voir un objet qui me noua le ventre ; je fonçai vers le groupe en frappant de mon arme improvisée tous les matous qui ne fuyaient pas assez vite ! Ceux-ci s’écartèrent rapidement, mais restant tout autour, à une distance respectable d’une dizaine de mètres. Je m’approchai davantage : c’était bien ça ! Une chaussure de marche ! Avec, à l’intérieur, les restes sanguinolents d’une cheville et, sans doute, un pied ! Je me retournai, stupéfait et incrédule, vers les chats…

Des monstres ! Des bouffeurs de chair humaine ! « Nom de Dieu ! » Je fonçai vers les uns, vers les autres, frappant l’air ou le sol, ne pouvant les atteindre, hurlant des injures et élargissant le cercle. Puis je m’arrêtai, essoufflé, debout, les genoux tremblants, une irrépressible envie de pleurer et crier. Mais je tâchai de me calmer.

Je m’assurai d’un coup d’œil circulaire de l’éloignement et de l’immobilité des chats et je revins vers la victime. « La victime… » Je me rendais compte que je disais ça depuis le début des chasses de mes matous, que ce soit un petit rongeur, un oiseau, un gros pigeon, un chien… Un homme ! Et c’était bien là le paradoxe : une fois morte, la victime n’est plus qu’un tas de chair. Les poils, les plumes, le bec ou la chaussure ne sont que les attributs nécessaires à la vie, mais sans utilité pour les tueurs affamés… Encore que le plus grand d’entre eux, l’homme, sache utiliser les peaux des victimes à poils ou à plumes, les sabots, les cornes, les griffes, après avoir mangé la chair…

J’en étais à penser à l’époque noire où des hommes et des femmes utilisaient la peau humaine pour la tendre sur des abat-jour, lorsque j’entendis des aboiements près de la maison : la chienne ! Je courus, affolé.

Elle était en fureur, aboyant sur les greffiers étrangers de dessous l’escalier de la terrasse qui avaient reculé au fond de l’abri à outils en tirant avec eux leur repas… J’arrivai essoufflé et affolé à l’idée que les sept kilos de chair et de poils de la bestiole ne constituaient pas un argument vraiment convaincant face aux tueurs félins ! « Mélo ! Viens là ! Arrête ! » Je la pris sous un bras et grimpai sur la terrasse. Cinq secondes, hop ! Le salon. Un coup d’œil : pas de matou ! La porte vitrée : je la fermai.
« Ouf !… » Enfin, je m’écroulai sur une chaise, vidé, le cœur cognant contre la poitrine. Je regardai vers le fond du jardin. On ne voyait rien que les feuillages verts…

L’après-midi, je restai enfermé dans mon bureau à rédiger un compte rendu de cette étrange aventure. Le soir, je passai des heures à lire et relire un gros livre sur les félins, pour tenter de comprendre, de trouver une explication, d’accepter, en quelque sorte, l’inacceptable…

 Le matin du neuvième jour

Après avoir passé une nuit éprouvante à tourner dans ma tête les événements de la journée, j’avais décidé, avant toute chose, de revenir sur les lieux « du crime » au petit matin. À mon arrivée, un chat s’était enfui pesamment, me laissant seul face aux restes… Et quels restes !
Je devinai plus que je ne distinguai un vague vêtement vert, une sorte de vareuse, sous le squelette grouillant de mouches ; des lambeaux de même étoffe m’aidèrent à imaginer les pantalons de « la victime », lacérés et sanglants : la « viande » étant dedans, il avait bien fallu ouvrir l’emballage… Je frissonnai.

Je regardai autour de moi : pas un chat. Le doux frémissement des feuilles, les piaillements de quelques oiseaux, les premiers grondements lointains de la ville et le silence de ces ossements roses et gris… Une indicible angoisse montait en moi ; je ne savais plus quelle attitude
adopter ; j’étais paralysé et anéanti. Les chats avaient bouffé un
homme ! À trente mètres de chez moi ! Et maintenant, que fallait-il faire ? La police ? L’homme était irrémédiablement mort et les chats n’iraient jamais aux assises… Non ; l’idée de voir des gens d’armes grouiller dans mon jardin, après avoir vu les horreurs de la veille, m’était insupportable : pas de policiers. Alors ?

Un détail m’intriguait : le soulier que j’avais vu, avec les restes du pied sanglant, n’était plus là ; les chats l’auraient-ils avalé ? Je perdais l’esprit, je déraisonnais… Et pourtant, le soulier n’était plus là, pas plus qu’alentour. Je regardai le cadavre : il restait vraiment peu de chair, juste sous le squelette, là où les bestioles n’avaient pu l’atteindre. L’homme était couché sur le dos, mais il restait peu de chose de lui ; par contre, il restait beaucoup du squelette… « Tiens, qu’est-ce que c’est ? » Je me baissai vers une ceinture curieuse, à deux mètres du corps : « Une cartouchière ! » C’était bien ça : un morceau de cartouchière, avec des cartouches ; les chats l’avaient traînée là. Les chats n’aiment pas les cartouchières…

Et je compris brusquement : « Un chasseur ! » C’était donc un chasseur qui s’était fait croquer par les greffiers domestiques des jardinets du quartier, pourtant si paisible, des Artisans !… Je ne pus m’empêcher de glousser : L’arroseur arrosé, version négative de La Mère Michel…
Je comprenais enfin la présence de la casquette verte dans le jardin, et
le « linge » blanc en coton : les restes de la chemisette du bonhomme…
Je me frappai le front : « Et le morceau de bidoche avec le tampon
« vétérinaire » !… » Un demi-bras de chasseur, oui ! Avec un tatouage de guerrier : pauvre guerrier, mort au petit champ d’horreur et sans gloire…

Je sais bien, lecteur, et toi lectrice, que c’est parfaitement intolérable, antisocial, immoral… Mais je trouvais moins grave que des chats aient occis un tueur de tourterelles et de palombes que le contraire…

 L’après-midi du neuvième jour

Je pris quelques heures de réflexion. À quatorze heures, mes idées en place, je me dirigeai vers « le lieu ». J’avais sous le bras un rouleau de sacs en plastique et des vieux journaux, et dans la main un râteau. Arrivé devant les « déchets », j’entrepris d’étaler mes journaux sur le sol, à côté… Puis je ratissai les ossements, la chair et les lambeaux de vêtements et ramenai le tout sur les feuilles de papier. J’en fis plusieurs paquets et fourrai l’ensemble dans deux sacs de plastique que je triplai pour éviter les déchirures malvenues. « Demain, c’est vendredi, jour de passage des éboueurs… »

Ce soir-là, je mis à chauffer une casserole d’eau. « Une cure de riz leur fera du bien ; ils ont abusé, ces derniers jours. »

 Le dixième jour

Ce matin, levé tôt après une nuit agitée, je suis allé voir dans le
salon : rien. Je suis descendu dans le jardin, jusqu’au fond : rien. Je suis revenu vers la maison. Les chats n’étaient pas là.

Dans la cuisine, après avoir mis de l’eau sur le gaz allumé, je préparais machinalement la théière, le thé, le citron quand une douleur intolérable au mollet gauche me fit hurler et jeter la théière de terre rouge à travers la pièce : le gros chat roux était agrippé à ma jambe, les griffes et les dents incrustées dans ma chair au travers de mon pantalon d’intérieur ! Je secouai la jambe, le chat restait accroché en faisant entendre un miaulement étouffé – et pour cause : il avait la gueule pleine ! Je le pris par la peau du cou et tirai : il essaya de me mordre en miaulant ! Je dus le frapper avec la bouilloire pleine et enfin le chasser vers la terrasse, au milieu des cris – les miens – et de ses miaulements ! Je fermai la porte et restai un moment haletant, la jambe ensanglantée, derrière la vitre, regardant les deux chattes rejoindre le gros roux et se tourner vers moi…

Le cauchemar n’en était pas un, je le sais. Mes pensées s’entrechoquent, ma jambe me fait souffrir, ma vision de la nature est en pleine évolution… Je dois prendre des décisions difficiles. Mon amour des chats est aussi en difficulté.

Quoi qu’il m’en coûte, mes matins seront dorénavant sensiblement modifiés. Je ne caresserai plus la tête de Minette, Noisette ou Balloche à ma descente au salon, juste avant d’aller préparer le thé.

Dans certaines circonstances, tout de même, il faut parfois oser évaluer les réalités et prendre les dispositions nécessaires : malgré ce qu’il m’en coûte, j’ai donc décidé qu’aucun chat ne pénétrerait plus, désormais, dans la maison. Le jardin est bien assez grand…




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