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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
Pompier, Concierge et champignons
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Biscornu. Bancal. Mal fichu. Mais inoubliable. L’Enfer des pompiers, témoignage d’un ancien pompier de Paris de Jean-Jacques Lubrina (Le Félin) secoue. Car les pompiers voient le pire, la fin de parcours, la misère, l’échec, la défaite des vies malmenées et mal menées ; les suicides. L’un des premiers textes du livre décrit ainsi l’entrée du jeune pompier tout frais tout neuf dans un appartement, le soir. Sur un fauteuil, une femme. Pâle, très pâle, très morte. Avant de mourir, elle avait vomi. Le vomi avait coulé sur sa robe grenat, de la bouche jusqu’aux genoux. Mais parce que personne ne s’était aperçu de rien pendant plusieurs jours, l’immonde coulée était devenue une prairie de moisissures.

Quant à une autre tâche fréquente de ces « bouche-trous du service
public » que sont les pompiers, je n’oserai pas reproduire le livre verbatim. Mais souvenez-vous que, après les suicides sous les roues du métro parisien, pour désenclaver les voitures (je tente l’euphémisme le moins violent) ce sont les pompiers qui descendent nettoyer les voies. À plat ventre. Dans le suicide comme ailleurs, la classe sociale joue : les pompiers des casernes des banlieues méprisées sont bien plus souvent contraints de nettoyer les restes du désespoir que les heureux sapeurs des casernes du 16e arrondissement. Mais ce qui a valu à ce livre stupéfiant une préface de Michel Foucault, outre la peu banale carrière de Jean-Jacques Lubrina (CAP de pâtisserie à 16 ans, pompier à 19, concierge, enseignant en philosophie, auteur d’un livre sur Vladimir Jankélévitch) c’est la longue et amère description des ravages exercés par les officiers.

En effet, depuis l’incendie du bal de l’ambassade d’Autriche en 1810, au cours duquel Napoléon faillit mourir et après lequel il décida de réorganiser les pompiers, la brigade des sapeurs-pompiers de Paris dépend de l’armée. Administrativement parlant, elle constitue une unité du génie de l’armée de terre, mise à la disposition de la préfecture de police de Paris. Par conséquent, une partie de ses officiers vient des autres unités de l’armée. Les pompiers se retrouvent donc souvent sous les ordres de gens dont le vrai métier consiste à tuer, pas à sauver.

Les pages du livre décrivant la formation, militaire, des jeunes pompiers sont d’ailleurs les seules banales : on a déjà lu, tant de fois, ces histoires de vexations stupides, de tricheries minables, de juteux bornés qui ne deviennent inventifs que pour brimer et punir ! Jean-Jacques Lubrina, bon petit gars, croyait naïvement entrer dans un corps de héros voués au seul salut des personnes. Il fut cependant témoin (il écrivit son livre en 1974) de l’arrivée des officiers furieux de l’abandon de l’Algérie française. Il en vit un harceler un jeune sapeur communiste, le prévenir « qu’en cas de troubles, je n’hésiterai pas à te descendre ». Nulle crainte d’expliquer ces menaces de mort ; « Je suis fasciste » révélait l’aimable gradé. L’officier recommandait aussi de ne pas éteindre les incendies dans les maisons des Noirs, « race inférieure qui n’a que le droit de crever ». On savait que ce langage est monnaie courante chez les culottes de peau, on savait peut-être moins qu’on l’entend dans les casernes de pompiers. Cela dit, au stand de tir, alors que le fasciste faisait tinter les cartouches brillant dans sa main et parlait de balles perdues, le jeunot répondit en substance que les balles perdues, ça ne part pas que d’un seul côté. On comprend mieux, dès lors, le contenu de l’extrait suivant :

« L’ennemi, dans ce métier, n’a jamais été le feu. C’est le gradé, celui de la vie de chaque jour, celui qui disparaît parfois au hasard des incendies, des flammes et de la confusion. Chacun se tait. Personne n’a rien vu. Un héros pour la famille. Un de plus sur la liste des morts au feu. Rien de plus, sinon le nom du plus célèbre d’entre eux, le lieutenant-colonel Froidevaux. Une poutre mal tombée mit fin à sa dictature. Cette histoire est d’un autre siècle. Mais une nuit, entre deux rondes, vers trois heures du matin, un fantôme de l’hôtel de ville qui avait bien connu l’un des témoins de cette scène est venu nous faire cette confidence. On crut bon à l’époque de lui faire des obsèques presque nationales. »

Le livre se termine par des annexes dont l’une raconte l’histoire du corps des sapeurs-pompiers pendant la Commune de Paris : les officiers avaient fui à Versailles, comme bien l’on pense. Et les nouveaux officiers, élus par leurs camarades, furent fusillés. Comme tous les sapeurs de la caserne de Château d’Eau.




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