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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
Ethnologie, Théorie anarchiste
Pour un anthropologie anarchiste
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Ne vous fiez pas au titre : « Pour une anthropologie anarchiste » [Lux, 15,20 euros] de David Graeber est un livre très riche, mais très simple. Si simple, que ce serait peut-être le premier livre que je recommanderais à qui voudrait comprendre l’anarchisme. Et à qui veut comprendre pourquoi une science sociale par nature contestataire possède si peu d’anarchistes en son sein. Bien sûr, l’université est trop hiérarchisée pour encourager beaucoup d’anarchistes à y faire leur nid.

Parmi les jolies choses qui abondent dans ce livre, Graeber note que si les clans marxistes sont nommés d’après des maîtres à penser, à commencer par le fondateur Marx, les léninistes, les trotskystes, les maoïstes, les althussériens, etc., les groupes anarchistes sont eux nommés d’après des pratiques, les anarcho-syndicalistes, les anarcho-communistes, les plateformistes, etc. A cela, il y a une : l’anarchisme est une éthique à traduire en pratiques révolutionnaires multiples, le marxisme est une théorie qui vise à une stratégie globale. Le marxisme veut être une analyse unique, l’anarchisme « se préoccupe de l’élaboration de plans que tous considèrent acceptables et qui ne violeront les principes de personne. (...) Une série de perspectives diverses, unies par un désir partagé de comprendre la condition humaine et de la faire avancer dans la direction d’une plus grande liberté. Plutôt que de reposer sur le besoin de prouver que les assomptions fondamentales des autres sont erronées, cette approche cherche à faire émerger des projets spécifiques qui se renforcent mutuellement ». Nous jouons si souvent au petit jeu de la définition de l’anarchisme : celle-ci a bien du charme !

Mais le titre parle d’anthropologie. La méfiance anarchiste contre l’anthropologie est aussi ancienne qu’injustifiée. Oui, bien sûr, Jacques Soustelle... la collaboration de certains anthropologues à la domination coloniale... les incursions anthropologiques des zoologues ou des paléontologues à la Konrad Lorenz, Richard Ardrey et autres suspects inspectant les espèces animales pour y trouver de quoi jurer que le mot vice est synonyme d’instinct et que l’instinct est chose indéracinable. Les sympathisants (de l’anthropologie parmi les anarchistes) citent alors le Guru Suprême, Pierre Clastres. Homme utile s’il en fut, le premier à signaler en un livre ce qu’anthropologues et ethnologues savaient déjà ; la planète regorge de sociétés sans le moindre Etat. La naïveté de Clastres lui fit oublier de signaler l’évidence. Ces sociétés oppriment les femmes et les jeunes. Parfois avec férocité. Graeber relance le débat avec astuce ; l’une des raisons pour lesquelles ces sociétés demeureraient non-étatiques n‘est pas un « retard », mais au contraire la conscience chez les hommes, chez les dominants donc, de la violence de la domination. Puisqu’ils l’exercent à l’encontre des femmes et des jeunes ! Et, comme les citoyens d’Athènes à qui l’usage de l’esclavage rappelait la douceur de la liberté, ceci leur permet de cultiver une saine répulsion envers le pouvoir d’un des leurs.

L’ouvrage ne comporte hélas ni notes ni biographie quant aux Piaroa de l’Orénoque étudiés par Joanna Overing, aux Tiv étudiés par Paul Bohannan, aux Bororo, Baining, Onodonga, Wintu, Ema, Tallensi, aux Vezo et aux Tsimihety de Madagascar étudiés par Graeber lui-même. Sa théorie de « l’exode révolutionnaire » fascinera. Il la tire du fait que les sociétés dites primitives sont constamment en état de flux, de scission, de sécession, de recomposition, ce qui permet un haut degré d’expérimentation sociale. Il cite l’exemple des « ... cultures Hopewell et mississipiennes (...), sociétés apparemment dominées par des élites de prêtres, de structures sociales fondées sur les castes et les sacrifices humains. Elles ont mystérieusement disparu et ont été remplacées par des sociétés de chasseurs-cueilleurs ou des sociétés horticoles beaucoup plus égalitaires. Chose intéressante, Peter Lamborn Wilson avance que la célèbre identification des peuples autochtones de l’Amérique du Nord avec la nature n’était peut-être pas tant une réaction aux valeurs européennes qu’à une possibilité dialectique existant au sein de leurs propres sociétés et qu’ils avaient fuie assez consciemment. ».
Le livre continue avec une description savoureuse de l’art de rendre les matraques inutiles, et se termine sur une explication claire et simple de la nécessité (comprise par les Christianites, qui tiennent depuis 35 ans) de prendre les discussions collectives par consensus et non par vote.

Nestor Potkine, qui espère que les cannibales n’iront pas le chercher dans son blog, bien caché sur le site de Divergences.




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