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Nestor Potkine
Ma Mercedes est plus grosse que le tienne
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Nkem Nwankwo, auteur de Ma Mercedes est plus grosse que la tienne (Le Serpent à Plumes, coll. Motifs), triche un peu. Le personnage automobile principal de son petit roman n’est pas une Mercedes, mais une Jaguar. La splendeur, puis la décadence de l’objet britannique, enfin son dépouillement ignominieux dans la nuit de la brousse, scandent le volume. Cela dit, c’est pour une Mercedes que, à la dernière page du livre, le personnage humain principal assassine.

L’histoire se déroule avec simplicité. Onuma a pour père un chef de tribu nigérian. Cette filiation lui a valu de travailler à Lagos, la capitale, comme chargé de relations publiques (lire, distributeur de pots-de-vin, et maquereau à l’occasion) pour une société blanche. Tiraillé par la double envie d’égaler les Blancs et d’écraser les Noirs, Onuma emprunte une somme considérable afin d’acheter, non pas une simple Mercedes, banale bagatelle de parvenu, mais une vraie preuve de supériorité, une Jaguar.

Enivré par la volupté mécanique, il commet l’erreur de revenir au volant de la merveille britannique au pays, évidemment dans le but de parader. S’ensuivent une succession de scènes de haut goût, au cours desquelles Nkem Nwankwo détaille tant l’inconfortable coexistence des traditions tribales et des sauvageries modernes que l’usage adroit ou maladroit, selon l’intelligence du personnage, des contraintes et des occasions engendrées par cette coexistence. Acheteurs de votes, politiciens effrénés, petits escrocs à la langue polyvalente, cohortes d’épouses trompées, cohortes plus nombreuses encore de travailleuses des fesses, féticheurs mi-paranoïaques, mi- cyniques, et vaniteux anciens : incroyable ébullition d’humains tentant de faire face au saccage, par un monde lointain et plus puissant, du monde traditionnel dont ils héritent et dont ils tentent, sans grand succès, de ralentir l’agonie.

Après quoi, au roman picaresque, Nkem Nwankwo ajoute la tragédie. La mort de la Jaguar (tout à son euphorie, Onuma conduit trop vite dans une route trop rude ) frappe le premier coup de pioche dans le piédestal d’Onuma. Comme un Orphée descendant aux Enfers, mais un Orphée qui ne sait pas qu’il n’en ressortira pas, Onuma revient à Lagos, permettant à Nwankwo de nous offrir une description dantesque des voyages des Africains pauvres, entre compagnons encombrants et terreur de l’accident avivée par les cadavres, abandonnés sur la route, des précédentes catastrophes. Plus humiliante encore, la nécessité de demander une avance sur son salaire. On la lui refuse, et Onuma accepte alors la tâche d’acheter des devises au marché noir, afin d’aider sa société à rapatrier ses bénéfices sans passer par le fisc. Il s’avère incapable de résister à la tentation d’utiliser les espèces soudain à sa disposition pour louer une dépanneuse et aller repêcher la Jaguar. Hélas, une fois arrivé sur les lieux, il lui faut se rendre à l’évidence. Du chef-d’œuvre métallique ne reste qu’un squelette vide. On ne laisse pas impunément des fauteuils en cuir, une climatisation, une boîte de vitesse à la disposition des appétits de la misère.

Onuma, incapable de rembourser son patron, perd son emploi puis, selon sa famille, sa raison. Bloqué en brousse, il s’aperçoit qu’il est retombé au niveau économique des pauvres entre les pauvres, le niveau de ceux qui vivent sans jamais apercevoir un billet de banque, ceux pour qui une carte de crédit n’est pas moins exotique qu’une soucoupe volante. Le lecteur occidental de 2010 ne peut s’empêcher de voir, dans la chute africaine d’Onuma le citadin en Onuma le bouseux, une préfiguration de la chute occidentale de la classe ouvrière en classe précaire, et de la classe moyenne en classe plébéienne. Affolé, terrifié, Onuma tente de remonter à la pente en mettant son bagout urbain au service d’un politicien local, honnête comme un Sarko, hâbleur comme un Berlusconi. Et, pour augmenter ses revenus, Onuma propose au politicien concurrent de l’informer des décisions de son employeur. Mais n’est pas agent double qui veut. Les gorilles de sa victime le battent comme plâtre, lui enlevant ce qui lui restait de santé mentale. Alors, quand une rutilante Mercedes entre dans la cour, et qu’Onuma se souvient que sur le mur pend un pistolet…




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