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Paulo A. Paranagua
À Cuba, des jeunes activistes prônent une alternative au socialisme d’État
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Avant le congrès du Parti unique, le réseau Observatoire critique a rassemblé près de La Havane des associations qui s’expriment sur le Web pour nourrir une réflexion sur la société cubaine.

Mario Castillo Santana, 36 ans, travaille à l’Institut cubain d’anthropologie, dans la Vieille Havane. Il est un des animateurs de l’Observatoire critique, un réseau de jeunes activistes qui utilisent le Web pour renouveler la politique dans un pays qui ne compte qu’un seul parti. Ce réseau a réuni une soixantaine de participants, fin mars, dans la banlieue de La Havane.

« Le marxisme-léninisme soviétique, dont les manuels étaient utilisés dans les universités cubaines, considérait l’anthropologie et la sociologie comme des sciences bourgeoises », rappelle-t-il, pour marquer la distance parcourue.

« La mythologie révolutionnaire s’est effondrée avec la crise qui frappe Cuba depuis les années 1990, ouvrant ainsi la possibilité de débattre des problèmes réels du pays, assure l’anthropologue. Le gouvernement ne dispose plus du consensus des années 1960. La société cubaine est démobilisée, atomisée, elle souffre d’anomie. »

L’altermondialisme est une mouvance dont l’Observatoire critique se sent proche, sauf que, aux réunions annuelles du Forum social mondial, Cuba envoie des fonctionnaires, des officiels.

« Changer le gouvernement de Fidel Castro ou de Raul Castro ne servirait à rien si nous ne sommes pas capables de changer, nous-mêmes et notre entourage, précise Mario Castillo. Autrement, le caudillisme, le paternalisme, le machisme, la verticale du pouvoir resteraient intacts. Contre l’étatisme, l’Observatoire prône un socialisme participatif, autogestionnaire et libertaire. »

Cette perspective est assez éloignée du projet débattu au congrès du Parti communiste de Cuba (PCC), qui se réunit du 16 au 19 avril. « L’imaginaire néolibéral domine aujourd’hui les débats sur le tournant économique, admet l’anthropologue. Sans participation populaire, nous allons vers la restauration du capitalisme. »

« La transition vers le capitalisme est déjà en marche, renchérit son ami, le politologue Dmitri Prieto Samsonov, 38 ans. Lorsque Fidel mourra, si le PCC venait à disparaître, l’Etat resterait le même, car notre culture civique est nulle, et les mentalités ont la vie dure. »
La sensibilité de gauche prédomine au sein de l’Observatoire critique. Dmitri Prieto n’hésite pas à ranger la dissidence cubaine sous l’étiquette de la « droite », mais cette qualification est loin de faire l’unanimité parmi ses camarades.

L’Observatoire fédère des associations et des mouvements plus ou
moins radicaux. Ainsi, le biologiste Isbel Diaz Torres, 35 ans, est à
l’origine d’un groupe écologiste, le Garde forestier, né il y a quatre ans.
« Les organisations environnementales existent depuis peu de temps, affirme-t-il. Les entités liées au pouvoir évitent les conflits. À Cuba, nous n’avons pas de culture de la protestation, on nous a appris à nous tenir tranquilles. »

Le dénominateur commun des activistes de la blogosphère, des militants gays ou féministes, des animateurs d’expériences de décentralisation et autres membres de l’Observatoire, est de favoriser l’émergence d’une société civile digne de ce nom.

« Nous venons de milieux modestes, et nous avons conscience d’être une minorité, car l’immense majorité des jeunes ne songe qu’à quitter le pays », confie Mario Castillo.

Le pouvoir tente de coopter ou de récupérer les mouvements sociaux émergents, à l’instar de ce que fait le Centre national d’éducation sexuelle de Mariela Castro (la fille de Raul Castro) à l’égard des gays et des transsexuels.

« Nous avons commencé dans le cadre de l’Association des jeunes créateurs Hermanos Saiz (AHS), car une couverture institutionnelle était alors indispensable, raconte Dmitri Prieto. Mais l’AHS est devenue une sorte de mini-ministère de la culture pour la jeunesse. » L’Observatoire essaye donc de s’affranchir des tutelles, même si cela implique que des portes se ferment pour ses initiatives.

« Beaucoup de fonctionnaires sont mal à l’aise dès qu’ils perdent le contrôle des événements, mais il ne faut pas chercher l’affrontement avec les institutions », tempère Tato Quiñones. À 69 ans, cet animateur de la Confrérie de la négritude, intégrée à l’Observatoire critique, est une « référence » pour les jeunes militants.

« Les organisations de masses sont bureaucratisées, ankylosées, tandis que l’Observatoire est un espace de débat sans tabous, surgi d’en bas, dont les préoccupations ne figurent pas à l’agenda officiel », assure-t-il. Tato Quiñones compare « l’horizontalité » du réseau à la tradition de résistance des religions sans hiérarchie venues d’Afrique, dont il est un babalao, officiant et guérisseur.

La problématique raciale a fait un retour en force dans le débat public à Cuba. Mario Castillo, lui aussi d’ascendance africaine, est particulièrement fier de la manifestation organisée depuis cinq ans en plein centre de La Havane, tous les 27 novembre, pour revendiquer la mémoire d’un Afro-Cubain parmi les étudiants de médecine victimes de la répression coloniale, en 1871. « Notre historiographie avait occulté la présence parmi eux d’un membre de la société secrète d’entraide Abakua », souligne-t-il.

Dmitri Prieto vient de publier un livre préfacé par un altermondialiste réputé, John Holloway, auteur d’un ouvrage dont le titre semble résumer la démarche de l’Observatoire critique : Changer le monde sans prendre le pouvoir.

La Havane

P.S. :

Article publié dans Polemica Cubana

http://www.polemicacubana.fr/?p=2036#more-2036



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