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Lewis Mumford
Les fous gouvernent nos affaires
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L’énergie nucléaire vient à nouveau de se montrer pour ce quelle est :
une arme de destruction massive. Aujourd’hui comme il y a soixante
ans, les mêmes irresponsables décident de notre destin. Et toujours
les mêmes mènent ce monde au désastre. Que faut-il de plus pour
réveiller les consciences et reprendre en mains notre destin ?

Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité.
Les fous « en chef » se réclament du titre de général, d’amiral, de
sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de
président. Et le symptôme fatal de leur folie est celui-ci : ils ont
mené à bien une série d’actes qui, éventuellement, entraîneront la
destruction de l’humanité, avec la solennelle conviction qu’ils sont
des êtres normaux et responsables, vivant sainement et poursuivant des
buts raisonnables et justifiés.

Jour après jour, sans le moindre écart, les fous suivent leur route et
leurs habitudes d’inexorable folie : route et habitudes tellement
stéréotypées, tellement communes, qu’elles semblent être les voies
normales d’hommes normaux, et non pas les chemins perdus d’hommes
penchés sur la mort totale. Sans mandat public d’aucune sorte, les
fous ont pris sur eux de nous mener graduellement à ce dernier acte de
folie qui corrompra le visage de la terre, balayera les nations des
hommes, et, peut-être, mettra fin à toute existence sur la planète
elle-même.

Ces fous tiennent une comète par la queue, et ils croient faire preuve
d’équilibre mental en la traitant comme si c’était un pétard d’enfant.
Ils font joujou. Ils l’expérimentent ; ils rêvent de comètes plus
brillantes et plus rapides. Leurs professeurs ne leur ont transmis
aucune règle pour contrôler la comète. Alors ils prennent des
précautions d’enfants faisant sauter des pétards. Sans demander la
permission à personne, ils ont décidé d’organiser un autre jeu avec
cette force cosmique, juste pour voir ce qui arrivera en mer dans une
guerre « qui ne doit jamais venir ».

Pourquoi laissons-nous les fous jouer sans élever nos voix ? Pourquoi
demeurer calmes jusqu’à l’inertie en face d’un tel danger ? Il y a une
raison : nous sommes aussi fous qu’ils le sont. Nous considérons la
folie de nos dirigeants comme l’expression de la sagesse
traditionnelle et du bon sens. Nous les regardons placidement, comme
un agent de police drogué qui verrait d’un coup d’œil fatigué et
tolérant le vol d’une banque, le meurtre d’un enfant ou le placement
d’une machine infernale dans une gare. Notre création donne la mesure
de notre folie. Nous regardons les Fous et continuons notre petit
bonhomme de chemin.

En vérité, ce sont des machines infernales que les fous, par nous élus
et nommés, sont en train de placer. Quand les machines exploseront,
les villes sauteront, l’une après l’autre, comme un cordon de pétards,
anéantissant et brûlant les derniers vestiges de la vie. Nous savons
que les fous construisent encore de telles machines, et nous ne leur
demandons même pas pour quelles raisons ; bien plus, nous ne les
arrêtons même pas. Aussi bien sommes-nous aussi fous qu’eux : fous
vivant parmi les fous ; même pas émus par l’horreur qui s’approche
rapidement de nous. Nous ne pensons qu’à l’heure de venir, au jour
suivant, à la semaine prochaine, et c’est une preuve de plus de notre
folie. Car si nous continuons ainsi, demain sera plus lourd de mort
qu’un cimetière.

Pourquoi sommes-nous saisis d’une telle folie ? « Ne le demandez plus
 ; c’est un fait acquis. » Ne sommes-nous donc plus assez sains et
forts pour nous élever contre les fous, pour les combattre ?
N’avons-nous pas le pouvoir d’étouffer les machines infernales qu’ils
ont créées et d’enrayer le suicide de la race humaine ? Personne
n’a-t-il levé la main pour stopper les fous ? Si – ici et là, venant
des égouts et des toits, jetés dans une boîte aux lettres, glissés
sous une porte par une main silencieuse, parviennent des bribes de
message adressés à nous tous. Ces messages ont été écrits par les plus
fous d’entre eux, par ceux qui ont inventé cette machine
super-infernale. Ces hommes, que les derniers soubresauts de la
démence ont rendus sains d’esprit. […]

Les fous dirigeants n’osent pas nous laisser lire en entier le message
des emprisonnés, de peur que nous retrouvions notre lucidité. Le
président, les généraux, les amiraux, les administrateurs craignent
que leur propre folie devienne trop évidente si les mots éparpillés
que nous envoient les éveillés étaient rassemblés pour former une
phrase intelligible. Car le président, les généraux, les amiraux et
les administrateurs nous ont menti au sujet de cette machine
infernale. Ils ont menti dans leurs déclarations, et encore bien plus
dans leurs silences. Ils mentent parce ce que ce n’est pas une machine
infernale, mais des centaines de machines infernales ; et à ce jour,
non plus des centaines, mais des milliers. Ces fous débridés auront
bientôt assez de puissance pour démanteler, en appuyant sur un bouton,
la structure terrestre. De jour en jour, s’augmentent les réserves de
chaos.

La puissance que les fous détiennent est d’un tel ordre, que les seuls
sains d’esprit savent qu’elle ne doit pas être utilisée. Mais les fous
ne veulent pas que nous sachions que cette puissance est trop absolue,
trop divine, pour être placée dans des mains humaines : car les fous
font gentiment sauter la machine infernale sur leurs genoux, pendant
que leurs mains tremblent du désir de presser sur le bouton. Ils nous
sourient, ces fous. Ils posent devant les photographes toujours
souriants. Ils disent : « Nous sommes plus optimistes que jamais », et
leur grimace malsaine prophétise la catastrophe qui nous attend.

De même qu’ils nous mentent à propos du secret qui n’en est pas un,
les fous se mentent aussi à eux-mêmes, pour donner à leur mensonge une
plus grande apparence de vérité, et à leur folie les dehors de
l’équilibre. Ne connaissant à leur machine d’autre emploi que la
destruction, ils multiplient nos capacités de destruction. […] Les
fous agissent comme si rien n’arrivait, comme si rien n’allait arriver
 : ils prennent les précautions habituelles du fou avec la confiance du
fou. Les fous préparent la fin du monde. Ce qu’ils appellent « progrès
continuel » signifie l’extermination universelle, et ce qu’ils
appellent « sécurité nationale » est un suicide organisé. Il y a un
seul devoir pour le moment : tout autre tâche appartient au rêve ou au
cynisme. Arrêtez le nucléaire ! Arrêtez les constructions ! Abandonnez
la bombe atomique définitivement. Supprimez tous les plans
d’utilisation. Car les plans intelligents sont issus de la plus pure
folie. Détrônez les fous immédiatement en élevant une clameur de
protestation telle, qu’ils seront projetés dans l’univers de
l’équilibre et de la raison. Nous avons vu la machine infernale en
action, et nous affirmons qu’une telle puissance ne doit pas être
invoquée par les hommes.

Nous savons qu’on ne peut sortir de l’état de folie rapidement, car la
coopération des êtres humains ne peut s’acheter bon marché, au prix
d’une terreur quelconque. Mais le premier pas, le seul et efficace pas
préliminaire, est de détruire la bombe atomique. On ne peut parler
comme des hommes sains autour d’une table de paix pendant qu’elle fume
sous cette même table. Considérez la menace nucléaire telle qu’elle se
présente véritablement : la visible insanité d’une civilisation qui a
cessé de respecter la vie et d’obéir aux lois de la vie. Dites qu’en
tant qu’hommes, nous sommes trop fiers pour vouloir la destruction du
reste de l’humanité, même si cette folie pouvait nous épargner pendant
quelques instants dépourvus de signification. Dites que nous sommes
trop sages pour imaginer que notre vie aurait une valeur et un but,
sécurité ou continuité, dans un monde ruiné par la terreur ou paralysé
par la menace de la terreur. […]

Cessons de croire que la puissance cosmique que nous détenons est un
pétard d’enfant. Aucun de nous ne devra jamais utiliser la puissance
atomique. Laissons-la de côté, comme si elle n’était pas conçue, comme
si elle était inconcevable ! Car nous n’avons rien à craindre les uns
des autres en dehors de notre folie normale : la folie de ceux qui
amènent calmement la fin du monde en barrant leur « t » et en mettant
des points sur les « i », comme ils l’ont toujours fait. En dehors de
cette foi commune en notre cause commune, le monde est condamné.

En attendant, le système d’horlogerie à l’intérieur de la machine
infernale fait tic-tac, et le jour final se rapproche. Le moment de
l’action est venu. Les gestes automatiques des fous doivent être
brutalement arrêtés. Que les éveillés soient libérés, et que chacun
d’entre eux soit placé contre le coude de tout individu tenant une
haute fonction publique, de même que le prêtre fut un temps au coude
du roi pour chuchoter les mots « Humanité » et « Un seul Monde » dans
l’oreille du chef quand il glissait dans le langage de mort de
l’isolement tribal. Le secret qui n’est pas un secret doit être
dévoilé à tous. La sécurité qui n’est pas une sécurité doit être
abandonnée. Le pouvoir qui est annihilation doit laisser place au
pouvoir qui sera naissance. C’est à nous qu’incombe le premier pas à
faire vers un monde plus sain. Abandonnez le nucléaire ! Arrêtez-le
dès maintenant ! Tel est l’unique ordre du jour. Lorsque nous aurons
accompli cette tâche, le prochain pas sera évident, et la prochaine
tâche qui ajoutera une nouvelle protection contre l’automatisme bien
rodé des fous.

Mais nous devons faire vite pour surmonter notre propre folie. Déjà le
mécanisme d’horlogerie va vite, et la fin est plus près que quiconque
ose l’imaginer.

P.S. :

http://blog.agone.org/post/2011/03/24/Les-fous-gouvernent-nos-affaires

Paru le 2 mars 1946 dans The Saturday Review of Litterature [trad.
fr., sous le titre « Vous êtes fous ! », Esprit, janvier 1947.]

Lewis Mumford est notamment l’auteur de La Cité à travers l’histoire
(Agone, 2011).



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