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Pierre Sommermeyer
L’Égypte et ses pyramides de problèmes
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Mardi 1er février, la place de la libération au Caire est noire de monde. Le pari de rassembler un million de manifestants semble avoir non seulement été gagné mais il aurait été dépassé.
La tempête tunisienne est devenue un ouragan et a touché l’un des plus vieux pays du monde. Faut il rappeler que les premières mentions de l’Égypte, comme entité, datent d’il y a environ 5000 ans ? Ce qui s’y passe a donc une importance qui dépasse de loin le seul pays du Nil. Il suffit de regarder une carte géographique mondiale pour se rendre compte que ce pays est un verrou entre l’Asie et l’Afrique. Il est difficile de prévoir ce qui va se passer dans les jours et semaines qui viennent. Pour comprendre ce qui peut arriver, quelles difficultés le peuple égyptien va devoir affronter il faut passer en revue un certain nombre de données, historiques, intérieures et extérieures. Tentons d’en faire l’énumération.

Le problème de la succession

Le slogan repris des manifestants tunisiens « Dégage Moubarak ! » pose ce problème.
Bien que multi-millénaire ce pays n’est réellement indépendant que depuis peu. Au début de notre ère, il a été romain, puis byzantin, puis sous domination arabe et enfin sous domination turque jusqu’au début du XIXème siècle, mais sous influence de la Grande Bretagne. C’est avec Nasser que le pays accède à la pleine indépendance en 1954 en détrônant le roi Farouk. La nationalisation du canal de Suez annonce triomphalement l’importance internationale de l’Egypte. Depuis le règne des Mamelouks toutes les successions se sont passée dans les heurts. Le fils n’a jamais succédé à son père. En envisageant de léguer sa place à son fils Gamal le président a franchi un interdit.

Importance idéologique de l’armée

Elle a géré l’Égypte pendant près de trois cent ans (1250-1517) sous l’ère de cette dynastie non-héréditaire que fut celle des Mamelouks. Composée d’esclaves, l’armée d’alors ressemble beaucoup à celle d’aujourd’hui, forte de plus d’un demi million d’hommes, plus autant de réservistes, provenant pour la plupart des couches les plus défavorisées des campagnes. C’est la même armée qui a tenté de résister à l’attaque concertée menée fin octobre 1956, par la France, la Grande Bretagne et Israël. Résistance suffisante, pour permettre aux États-Unis et à l’URSS d’obliger les attaquants à évacuer le pays. Cette agression était la conséquence de la décision de Nasser, colonel de son état, de nationaliser le canal de Suez qui jusque là appartenait à des actionnaires britanniques. L’idée même de reprendre le canal doit être abandonnée. L’armée tient donc sa légitimité de cet épisode. Sa défaite lors de la guerre de Kippour en 1973 ne change rien. La remettre en cause c’est trahir le nationalisme et le patriotisme égyptien.

Importance économique de l’armée

La place économique de l’armée dans l’économie égyptienne est peu connue. Il est probable que,comme dans tout pays où l’armée est aussi puissante, son empreinte économique doit être à la dimension de son importance politique. Selon Joshua Stacher, un spécialiste américain de l’institution militaire égyptienne, l’armée contrôle entre 33 et 45 pour cent de l’économie du pays. Il est difficile de savoir les choses exactement. Il en fut déjà de même en Union soviétique. Mais là comme ailleurs les informations distillées par Wikileaks apporte des informations importantes, un « cable » publié en décembre dernier nous apprend que les forces armées fabriquent toute une gamme de produits allant des bouteilles d’eau à l’huile d’olive, des tuyaux aux câbles électriques, comme des appareils de chauffage dans des usines, toutes contrôlées par les militaires. En plus de nombreux hôtels et des entreprises de construction leur appartiennent comme des grandes étendues de terre.

La place de la religion

Elle est non seulement présente depuis les origines du pays, elle irrigue tout le pays des monuments archéologiques aux plus récentes mosquées. La plus vieille synagogue du monde ( 5ème siècle avant notre ère) a été localisée dans le sud du pays sur l’ile d’Éléphantine. La seconde religion de l’Egypte est chrétienne, copte, et elle est bien plus ancienne que la religion musulmane arrivée dans les fourgons des conquérants arabes en l’An 640. Depuis la religion musulmane est prépondérante. Au sommet de la hiérarchie religieuse il y a l’université Al Azhar et ses imams. C’est de cet endroit que la théologie musulmane la plus orthodoxe provient. C’est en son sein que sont formés la plupart du clergé musulman. Un homme bien connu dans notre pays, Tariq Ramadan, en est issu.
La hiérarchie copte comme musulmane est d’un conservatisme à tout crin. Dans ce pays enfermé dans un système autoritaire, la religion est un refuge, un remède, une explication à sa misère.

Le monde politique

Sa composition au fond est assez simple mais en même temps elle est très opaque. La composition de l’assemblée nationale est sans intérêt, la participation aux élections n’étant pas libre, les résultats étant truqués au su et au vu de tout le monde. Au pouvoir il y a le : Parti national démocratique avec autour de petits partis plus concernés par leur propre survie que par une réelle activité militante. Il y a surtout l’épouvantail des Frères musulmans, parti officiellement en liberté...provisoire. Du fait de leur situation personne n’est sûr de leur importance réelle. Le pouvoir a tout intérêt à leur donner une dimension de danger islamiste maximum. Ce que l’on peut déduire des informations qui filtrent c’est que la structure de direction est divisée entre d’une part des conservateurs qui ayant payé un prix très lourd avec leur passage en prison ne veulent pas prendre de risques et désirent se consacrer à la prédication, d’autre part une tendance plus jeune, plus radicale plus engagée dans les syndicats rassemblant les journalistes, les avocats ou les ingénieurs. Ce travail d’infiltration leur donne en même temps l’occasion d’entrer dans la modernité ce qu ne peut que provoquer des tensions dans un groupe politico-religieux que l’on soupçonne de vouloir imposer la charia. Cette situation dans l’entre deux est apparue au grand jour avec les manifestations de ce derniers jours.

Le rôle géopolitique de l’Egypte

C’est là que l’angoisse occidentale est la plus forte. Le changement de régime serait acceptable pour tout le monde s’il avait lieu ailleurs. Celui qui a eu lieu en Tunisie a été accueilli avec beaucoup de sympathie et d’indifférence. La place historique du pays des pharaons est sans commune mesure. Le Moyen-Orient est une poudrière et l’Egypte en est le garde. Elle fut sous Nasser un héraut de l’unité arabe en créant la République Arabe Unie (Egypte et Syrie) en 1958 et qui dura seulement trois ans Bagdad ne supportant pas l’autoritarisme égyptien. En 1973 on remet ça sous une forme militaire en tentant avec le même pays etg l’assistance du Pakistan, de l’Algérie et de l’Arabie Saoudite de prendre Israël en tenailles. C’est l’échec. Les conséquences sont au contraire positives. La solidarité arabe a pour conséquence le choc pétrolier de 1973. Des négociations de paix ont lieu aux USA sous la présidence de Jimmy Carter. En 1979 la paix est signée, le Sinaï revient dans le giron égyptien. Le signataire, Anouar el-Sadate est assassiné deux ans plus tard et Moubarak, militaire comme son prédécesseur, lui succède. Depuis le régime du Caire est le garant de la paix dans la région.

Le tournant ?

Le mercredi soir 3 février des contre-manifestants pro-Moubarak sont intervenus violemment contre les ceux qui depuis plusieurs jours ont fait vaciller le régime. Que se passe-t-il ? Avant d’avancer des hypothèses, examinons qui sont les protagonistes. Ce que l’on appelait jusque là la révolution égyptienne se passait comme en Tunisie sans révolutionnaires patentés. Elle était l’œuvre de jeunes gens, mobilisés par des mots d’ordre propagés par les réseaux sociaux. On peut parler de là comme ailleurs de nouvelles couches sociales de diplômés ouverts à la mondialisation. Leur manifestations se caractérisent par le plaisir d’exister, la rue leur appartient, ils peuvent enfin dénoncer ce qui leur apparaît comme une barrière les empêchant d’entrer dans la modernité. Leur revendication de la démocratie en est l’expression la plus politique. Rappelons pour les plus radicaux de nos lecteurs que ce pays n’a jamais connu un tel régime.

Simultanément deux choses se passent. Le tourisme est bloqué et les Frères musulmans rejoignent les manifestants. Le blocage touche les plus pauvres qui tentent de vivre d’aléatoires commerces avec les touristes. Sans touriste il n’y a plus rien à manger. Ceux qui manifestent ont tant soit peu des réserves. Cassure sociale, disponibilité de main d’œuvre pour d’éventuelle contre manifestations.
La participation des fondamentalistes fait resurgir le spectre qui hante l’Égypte depuis une trentaine d’année et qui sert de justification habituelle à la répression tout azimut. Le régime ne pouvait pas se renier.

A partir de là deux éléments sont a prendre en compte. Les policiers qui ont été chassés de la rue par l’armée ne pouvaient qu’être tenté de prendre leur revanche. C’est chose faite. L’opposition à laquelle ils se sont heurtée les a fait reculer , pour combien de temps ?

Peut on dire pour autant que « the game is over » ? Rien ne le permet aujourd’hui. Le problème reste entier. Les manifestants du début ne représentent pas le peuple d’aujourd’hui, mais celui de demain. Ils préfigurent un pays, une région nouvelle, un changement en profondeur. Mais la grande misère du petit peuple reste entière. Le salaire minimum est de six dollars américains par mois, en Tunisie il est de 69 dollars. Le chemin reste long et les explosions probables.



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