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Christiane Passevant
Belleville Cafés
Anne Steiner et Sylvaine Conord (L’Échappée)
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Vous descendez au métro Belleville et, le livre d’Anne Steiner et de Sylvaine Conord dans les mains, vous remontez la rue en suivant les pistes et les repères des deux auteures… Surprise et plaisir garanti ! L’impression de découvrir ou de redécouvrir un quartier, un territoire de l’échange, des rencontres grâce aux textes d’Anne et aux superbes clichés de Sylvaine. Vous connaissez le coin de ce XXe arrondissement ? Et la brasserie de la Vielleuse avec ses dames tunisiennes qui s’y retrouvent ?

« Vêtues de couleurs vives, maquillées, cheveux teints, ce n’étaient pas de placides grand-mères, mais plutôt de sympathiques vieilles dames indignes. Elles formaient des grappes volubiles et s’interpellaient d’une table à l’autre dans un français mâtiné de Judéo-arabe. Il y avait des clans et des fâcheries, des commérages, des médisances et une grande joie de vivre qui s’exprimait bruyamment : "Faut niquer la vie avant qu’elle vous nique. On est rien sur terre." »

Belleville cafés d’Anne Steiner et Sylvaine Conord, une vraie balade dans l’un des derniers quartiers populaires de Paris, Belleville, et dans ses cafés. Jadis anciens lieux de la canaille et du « populo » dans l’imaginaire et les idées reçues, les cafés de Belleville sont encore des lieux de retrouvailles et de paroles, de clins d’œil complices… Ah les cafés du quartier, M. Arnoult — figure de Belleville — les raconte dans une "belle langue", à la fois poétique et historique.

« Alors voilà, c’est une tradition, c’est très bien s’il reste des cafés comme ça. Ce café-tabac Tafanel, Un Auvergnat, je crois, mais vraiment le type débonnaire, gentil comme tout. Alors ces jeunes gens-là, tout en étant des fils de bourgeois, ils se disaient tous anarchistes, ah les anars !, croyaient-ils. Alors moi, bien entendu, j’ai été obligé d’ingurgiter le système et j’avalais tout, ils bouffaient du curé tout cru. »

Belleville cafés est aussi l’histoire d’un quartier mythique retracée dans la première partie, avec ses cafés et ses habitué-es hauts en couleurs… On pense au livre du journaliste Henry Leyret, En plein faubourg. Notations d’un mastroquet sur les mœurs ouvrières [1]. Précurseur de l’enquête sur le terrain, Henry Leyret s’était fait bistrotier durant plusieurs mois, à la fin du XIXe siècle, dans le quartier populaire de Belleville.

Anne Steiner et Sylvaine Conord n’ont pas choisi d’ouvrir un bistrot comme Henry Leyret, mais elles ont visité les cafés de Belleville, elles ont pris leur temps… Elles ont parlé avec les clients, les clientes, les serveurs, les patrons, les gens du quartier… Elles se sont immergées dans le quartier de Belleville et dans les cafés « du coin » qui sont encore des endroits d’amitié, de musiques, des parenthèses de réconfort et des refuges pour les plus démuni-es… Des lieux souvent cosmopolites et attachants.

Belleville cafés d’Anne Steiner et Sylvaine Conord… Regards croisés et livre-itinéraire qui brasse les images, les rencontres, les mots, les regards, les connivences, les sourires… Bon, alors on va boire un coup ?

Anne Steiner : Nous avons choisi un périmètre et, pour faire un bon travail, il faut devenir une habituée. Pendant deux ans, j’ai fréquenté très assidument quatre ou cinq établissements du quartier et, de ce travail pour des livres et des colloques, il est resté des notes, un journal de terrain, des récits. Sylvaine avait beaucoup de photos dont finalement peu avaient été publiées ou exposées et le projet d’un livre s’est construit avec les éditions de l’échappée.

Belle étude de ce quartier en effet, mais qui n’a rien d’académique. C’est plutôt un périple et des ambiances qui donnent l’envie de s’asseoir en terrasse, de parler avec les autres… Entretiens et photos racontent la vie du quartier.

Sylvaine Conord : Je tiens absolument à créer une mise en relation avec les personnes que je photographie, c’est-à-dire une prise de paroles, une approche assez lente, je ne sors pas tout de suite l’appareil photos… Ça peut arriver quand je vois une scène vraiment intéressante, mais la plupart du temps il y a une prise de contact et je crois que cela produit des photos plus expressives. […] Pour la Vielleuse [2 rue de Belleville], qui était un des cafés sélectionnés, j’ai choisi de m’intéresser à une population de dames juives tunisiennes qui fréquentaient ce café depuis des années, depuis leur arrivée en France dans les années 1950. Elles y retournaient tous les après-midis, très régulièrement, alors qu’elles n’habitaient plus le quartier, pour se retrouver, pour échanger des paroles en judéo-arabe, en se disputant parfois, ou faire du troc de vêtements, de produits. J’ai donc décidé de les fréquenter, mais ce n’était pas facile au début, car je ne suis ni tunisienne, ni de confession juive. Mais ensuite, elles m’ont adoptée et j’ai pu les suivre à partir de Belleville jusqu’en Tunisie. […] Elles sont issues de milieux populaires et parlent de leur vie familiale, des difficultés rencontrées, en fait elles viennent au café pour se changer les idées.

Anne Steiner : La Vielleuse est un endroit d’où l’on voit venir les gens.

Sylvaine Conord : Les Folies [8 rue de Belleville] est un café très fréquenté, très ouvert sur l’extérieur, qui a une clientèle qui rajeunit d’année en année, mais qui reste très mélangée. Il y a souvent des concerts, des soirées poésie…

Anne Steiner : Il y a moins d’animation à présent, mais ce café est comme une ruche. En face, c’est le Vieux Saumur [10 rue de Belleville], beaucoup plus calme.

Et le café Culture rapide et ses soirées slam, animées par Pilote le Hot qui se dit poète performeur : « La différence, c’est qu’ici, c’est plus une scène qu’un débit de boisson. Notre choix a été de faire une programmation autour de la poésie, c’est une maison des poètes. Après on compose avec des trucs qui peuvent être plus du théâtre, de la musique. »

Anne Steiner : Dans ce café, il y a des portraits au pochoir, celui de Louise Michel, de Rosa Luxembourg, mais aussi ceux d’écrivains comme Kafka. C’est un décor insolite. C’est surtout le choix des couleurs, des lumières qui pourraient agresser les vieux habitants et, en fait, ils ne sentent pas mal du tout. Le café se trouve à l’entrée de la rue Julien Lacroix et est ouvert toute la journée jusqu’à 2 heures du matin. […] Les gens viennent s’inscrire en début de soirée et ce sont beaucoup des jeunes. Les soirées slam, c’était le mardi. Et il y a aussi beaucoup de musique avec un programme en ligne. […]

Dans les entretiens, il y a celui de M. Arnoult, figure de Belleville, qui parle des anarchistes. Il a connu des membres de la bande à Bonnot [2]. Le quartier de Belleville a été marqué par les anarchistes. beaucoup ont vécu le quartier. Il y avait une université populaire juste en face des cafés dont on parle. Il y a d’ailleurs peut-être le projet d’un livre sur Belleville et les anarchistes.

Notes :

[1Henry Leyret, En plein faubourg. Notations d’un mastroquet sur les mœurs ouvrières, éditions Nuits rouges.

[2Anne Steiner a publié également aux éditions de l’échappée, Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle époque », en 2007.

P.S. :

© Photos NB Sylvaine Conord.




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