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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Delon Madavan
Carte postale de Batu Caves (Malaisie)
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Le choix du lieu n’est pas anodin. Batu Caves, avec sa grande statue en or du dieu Murugan, est l’un des plus grands temples hindous en dehors de l’Inde. C’est de ce lieu sacré, situé à 13 km de Kuala Lumpur, que les Tamouls de Malaisie se mobilisent pour dénoncer le génocide dont sont victimes ceux de Sri Lanka. Ainsi, des photographies d’enfants et de femmes victimes des bombardements font échos aux banderoles explicites dénonçant, en tamoul ou en anglais, les atrocités qui ont été délibérément commises à l’encontre des civils ("Stop genocide of Tamils in Sri Lanka", "Punish Sri Lankan State Terrorism", "Your silence smacks of approval of genocide"). Les organisateurs souhaitent attirer l’attention de l’opinion publique malaisienne et internationale sur la catastrophe humanitaire qui frappe la principale minorité de ce pays. En effet, la dernière phase du conflit, qui a opposé l’armée sri lankaise aux séparatistes du L.T.T.E. (Liberation Tigers of Tamil Eelam), a coûté la vie à 20 000 civils. Par ailleurs, malgré la proclamation de la victoire de Colombo, 280 000 civils se retrouvent, après plusieurs mois de combats, enfermés dans des camps d’internement surpeuplés et sans la moindre présence d’observateurs internationaux.

La communauté tamoule de Malaisie entend également faire pression pour que son gouvernement retire son soutien à l’État sri lankais qui cherche l’appui de pays tiers pour présenter un projet de résolution empêchant l’ONU d’ouvrir une enquête sur de possibles crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis durant les derniers mois du conflit.

Les portraits du défunt leader historique des Tigres, V. Prabhakaran et les drapeaux des Tigres arborés par les manifestants ne laissent aucun doute quant à leur engagement en faveur de la création d’un État indépendant pour les Tamouls à Sri Lanka : l’Eelam.

À l’inverse, les dirigeants de certains États sont clairement présentés comme des ennemis objectifs de la cause séparatiste. Plusieurs banderoles caricaturent comme des démons les leaders politiques sri lankais (le Président Rajapakse) et indiens (le Premier Ministre indien M. Singh et Sonia Gandhi, Présidente du Parti du Congrès et femme de l’ancien Premier Ministre Rajiv Gandhi assassiné par les LTTE). Le chef de l’État sri lankais est comparé à Hitler et est présenté comme le principal responsable du génocide tamoul alors que les manifestants reprochent aux dirigeants indiens le soutien apporté à Colombo pour son projet de résolution, empêchant ainsi l’ouverture d’une enquête internationale et indépendante contre Rajapakse et son état-major. Les pancartes appelant au boycott des produits fabriqués dans ces deux pays expriment également la colère des manifestants ("Boycott ! Boycott !! Boycott !!! Air travels to India by Indian air lines, Tours to India, Relationship and Dealings with Indian High Commission").

Pour compenser l’absence du soutien d’un État souverain, les militants pro Eelam insistent sur la mobilisation de la communauté tamoule transnationale. Plusieurs pancartes la présentent comme une entité unique et solidaire. Mais l’observation de certaines banderoles met vite en lumière son caractère artificiel. On peut ainsi lire sur certaines d’entre elles « N°1 Tamils ennemis traitors » avec les portraits de deux personnages. Le premier représente Karuna, ancien responsable militaire du LTTE pour la province Est de Sri Lanka qui a fait scission et a rejoint le gouvernement Sri Lankais. Le second portrait représente M. Karunanidhi, Chief Minister de l’État du Tamil Nadu (Inde), qui est accusé de n’avoir rien fait pour forcer l’État Central indien d’intervenir pour arrêter l’offensive militaire de l’armée sri lankaise et avoir ainsi permis le massacre des Tamouls et favorisé la défaite des Tigres. Ainsi malgré le discours des manifestants, la communauté transnationale tamoule est bien diverse et les militants présents à Batu Caves n’en sont pas les porte-parole.

Si cette mobilisation est présentée comme une réaction spontanée de défense des Droits de l’Homme en faveur d’une population civile en détresse, la manifestation n’en reste pas moins un instrument politique pour le L.T.T.E qui veut faire valoir ses positions. Pour preuve, de nombreuses manifestations se sont déroulées à travers le monde avec les mêmes slogans et la même mise en scène. À Batu Caves, le mouvement transnational tamoul pro LTTE donne une dimension religieuse à son combat politique. En organisant leur protestation dans ce temple sacré, les Tigres font également appel à la foi des fidèles pour croire, malgré la défaite militaire, à la naissance future d’un autre territoire qui a été sacralisé, celui du Tamil Eelam. Ce dernier regrouperait les parties septentrionale et orientale de l’île, considérées par les séparatistes comme le foyer historique des Tamouls à Sri Lanka. Ainsi, le LTTE présente l’obtention d’un État indépendant, non pas comme l’aboutissement du rêve des seuls Tamouls sri lankais mais comme celui de la nation tamoule dispersée à travers le monde.

P.S. :

Delon Madavan est doctorant en géographie à l’Université Paris-Sorbonne.

Photographie de Devon Delon Madavan

Article paru sur :

http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1981




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