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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Thierry Périssé
Dans les bois
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Faut pas qu’j’arrête de penser. Non, faut pas... Dis, tu vas m’aider ?
Tiens, voilà la nuit qui s’amène. J’aime la nuit, j’vois plus ce qui se passe, mais je devine tout. Y’a qu à écouter. T’entends le vent dans les arbres ? Et le bruit des bagnoles au loin ? Y’en a plein, ça doit être l’heure de pointe. Depuis le temps que j’suis là, j’en ai repéré des bruits. Le chant des oiseaux surtout, c’est fou comme y’en a. Comme des sifflets, des longs, des courts, des rauques, des insolites et d’autres harmonieux. J’les connais pas mais je les imagine, ils se parlent entre eux. À cette heure-là, ils chantent pas, mais moi je les entends. Toi aussi ? Un vrai concert dans ma tête. Écoute ! Ah c’est beau ! Continuez, vous arrêtez pas. Encore, encore. Y’en a plein maintenant. C’est bon… Tiens te voilà toi ! Sale corbac, j’t’aime pas, tu me fais mal aux oreilles. J’entends plus les autres. Sale bête, barre-toi ! C’est quoi ce cri ? Ah une pie… qui jacasse. Oui jacasse, c’est comme ça qu’on dit. Y’en que pour elle, elle parle trop. Elle aussi, elle fait mal à la tête. Ferme-la ! Fermez-la !

T’es toujours là ? Eh ! Me laisse pas ! On parlait de quoi déjà ? Des
oiseaux ? Des bruits ? De la nuit ? Oui, c’est ça, de la nuit. Je te disais que j’aime la nuit. Y’a plus personne qui se promène. Personne pour me faire chier. Toute façon, du chemin, ils peuvent pas me repérer, je suis trop loin et bien caché. Mais leurs clébars, c’est pas pareil. Tu te souviens la dernière fois quand je suis rentré ? Tout était saccagé là-dedans, l’étagère renversée et ça sentait la pisse. Sont pas capables de les surveiller. C’est pas moi qu’aurait laissé faire un truc pareil. Les chiens, je sais les dresser. Sonny, il en faisait pas des conneries lui. Pourtant il était costaud le Rottweiler.

Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? C’était un berger allemand ? Sonny ? Non, tu déconnes… Ah ouais ! Le Rottweiler, c’était Tango alors, autant pour moi. C’est que, des chiens, j’en ai eu pas mal. M’en faudrait un maintenant, tu sais, je serai plus tranquille. Qu’est-ce que tu racontes ? Sonny il a mordu une gamine ? Et il avait pas de muselière ? C’est pour ça que les flics ils me l’ont pris ? Ouais, c’est vrai, j’avais oublié. Il était imprévisible le Sonny, mais quand j’étais là, il m’obéissait au doigt et à l’œil…

Je vois encore l’ombre des arbres sur le sol. Tu crois qu’ils vont venir les écureuils ? Je les aime pas, les supporte plus. Veulent bouffer tout ce que j’ai. Sont pourtant mignons, tout gris avec cette rayure marron sur le dos. Tu trouves pas, toi, qu’il y en a trop ? Font des petits comme des lapins. Sont si nombreux que les roux, y’en a plus. J’aime bien les roux, ils sont encore plus beaux que ceux-là. Sauvages aussi… comme moi. Tu te rappelles de celui qui venait rôder ici ? Avec le temps, j’aurais pu l’apprivoiser, il m’aurait tenu compagnie. Il venait toujours près du chêne creux quand le soleil caressait ses feuilles. Impossible de voir d’où il arrivait. Pourtant je le guettais. Il m’observait de ses yeux noirs espiègles. Comme il était beau assis sur ses pattes arrière. J’avais envie de le caresser. Pas toi ? Ça fait un bail que je l’ai pas vu. Qu’est-ce que tu dis ? C’est à cause des rayés, il a eu peur ? Ouais, y’en a vraiment trop. Comment ils sont arrivés là ? Y’en avait pas avant. C’est qui ces connards qui les ont fait venir ?

Faudrait que j’aille en ville, le réchaud, il est vide. Au Leader Price, ils en ont. Demain… ouais demain. Le matin, c’est là qu’il y a le moins de monde. Ça serait bien ça… Mais non, y’a l’autre con de vigile qui va me dire de déguerpir, et tous les autres qui vont me mater comme un monstre. Tiens, je vais boire un coup. L’en reste pas beaucoup non plus du pinard. Ah ! Si je pouvais rester ici tout le temps, j’aurais pas besoin de retourner en ville, y’a tout ce qu’il faut ici. Regarde ! J’ai des châtaignes, des pommes, et de l’eau aussi, l’eau de l’étang. Bon des fois, elle me donne mal au bide, ça me fait comme des crampes, mais on s’y fait. Et puis il y a les champignons, en ce moment, y’en a partout. Tu dois te demander pourquoi j’en mange pas. Ben, c’est que je les connais pas, à part les girolles et les trompettes de la mort. Mais dans le coin, y’en a pas beaucoup. Et puis, il y a les plantes. J’en ai bouffé pas mal jusqu’au jour où j’ai cru y passer. Mon estomac se tordait dans tous les sens et j’ai pas arrêté de dégueuler. Tu sais, faut s’y connaître, c’est vachement dangereux. Y’a que dans les films qu’on voit des gars vivre dans la forêt, en autonomie comme on dit. Je me rappelle, quand j’étais jeune, j’avais vu Rambo au cinéma. Une brute épaisse avec son couteau entre les dents qui vivait comme une bête féroce. Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Bientôt c’est l’hiver et il n’y’aura plus rien à bouffer ici ? Pas faux.

J’ai mal au dos. C’est à cause de ce foutu matelas, il est trop défoncé. Mais c’est rien à côté de mon pied. Tiens, regarde, ça s’est infecté. Pas beau à voir. Bon allez, ça passera. Je remets la chaussette, la couverture par-dessus… Putain, qu’est-ce que j’ai eu la trouille. Il faisait un bruit pas possible. Tu sais, comme je dors pas bien, j’entends tout. Un grognement terrible. Je suis sorti, je voulais pas qu’il défonce tout. J’ai pris le bout de bois que je garde au cas où. J’ai vu son ombre et j’ai attaqué en poussant des cris. Je sais qu’ils ont peur des hommes. Mais j’avais pas vu la souche, c’était la nuit. Je me suis relevé, il était plus là…
Je lui en veux pas, au fond, lui et moi, on est pareil. Des solitaires… Y’a quand même une différence, lui, c’est dans sa nature, moi, j’ai rien demandé. Mais pourquoi je dis ça ? Voilà que je commence à raconter des conneries… à force d’être tout seul. Non, je veux pas être comme lui, je veux pas vivre comme un animal !

T’es toujours là ? Je t’entends plus. Pourquoi tu réponds pas ? M’abandonne pas !

Janvier 2010

P.S. :

Nouvelle parue dans le n° d’été 2010 du Monde Libertaire




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