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Christiane Passevant
Indices. Film documentaire de Vincent Glenn
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La pollution planétaire, le mal vivre, la misère, la paupérisation des populations, la dépression collective… Si ces phénomènes ne se traduisent pas en révoltes, ils ne sont pas considérés par les pouvoirs comme une urgence à traiter. Ce qui prime, c’est l’indice du taux de croissance et le PIB — jauge obligée des États. Il faut d’ailleurs souligner que le PIB augmente avec la guerre, la guerre sociale contre le monde du travail ou encore la pollution comme le montrent les premières images du film de Vincent Glenn, Indices.

« L’absurde, c’est l’appel humain face au silence déraisonnable du monde. » Albert Camus

Sur les 6 milliards d’êtres humains dans le monde, 1 milliard au moins souffre de malnutrition et beaucoup d’autres vivent dans des conditions de vie déplorables. Pourtant, d’après les chiffres officiels, il est produit 12 milliards de rations alimentaires par jour, mais le gaspillage atteint les
26 % en Europe et jusqu’à 50 % aux Etats-Unis, c’est-à-dire dans les pays riches où toutefois le chômage atteint des chiffres record et où l’écart se creuse de plus en plus entre riches et pauvres. Mais les dépenses pour l’armement sont de 1400 milliards et, en 2008, 4 000 milliards ont été donnés aux banques pour les renflouer alors que, seulement 40 milliards étaient consacrés au développement pour éradiquer la sous-alimentation.

Le PIB — produit intérieur brut — est discuté, analysé quotidiennement par les économistes dans les médias et pourtant « qui a décidé qu’une société riche est celle qui a un gros PIB ? » demande Dominique Méda, philosophe et sociologue, dans Indices de Vincent Glenn. Les sociétés sont jugées à partir du PIB qui est la somme de toutes les valeurs produites, marchandes et monétaires. Et si la croissance du PIB est l’objectif suprême, il n’en demeure pas moins « un thermomètre et un cache qui masque beaucoup d’autres choses ». Autrement dit, comment cette jauge est-elle utilisée au plan politique ? Et qui décide des indicateurs de richesse ? Pourquoi en effet ne pas choisir l’indicateur de développement humain ? En 1990, les Nations Unies ont intégré l’espérance de vie, le taux de scolarisation, le revenu par habitant-e, le pouvoir d’achat…

Indices de Vincent Glenn est construit en neuf chapitres, neuf énigmes à élucider pour comprendre les prémisses et le fonctionnement du système actuel. Jean Fabre, autre intervenant du film, fait la démonstration simple et claire d’un monde absurde, basé uniquement sur l’économie, sur les indices de production et de consommation :

Quand vous rencontrez une connaissance, vous demandez , « Comment vas-tu ? » et non, « Qu’est-ce que tu as produit ? »

Dans l’indifférence notoire des États, des enfants meurent de faim en Afrique, en Asie et partout dans le monde, ou encore faute d’hygiène et de soins, alors que l’on jette des denrées alimentaires aux ordures. Avec la
« crise », ce phénomène s’amplifie. L’idée donc que le volume de production entraîne l’opulence pour tous et la démocratie est un leurre. Au « tout est marchandise » — l’eau, l’air, l’humain… — il faut substituer d’autres critères en ce qui concerne les richesses collectives : « l’eau, l’air, le soleil, les forêts, la connaissance sont les premiers biens communs publics mondiaux. »

Pour démonter l’idée d’une conception orientée de la richesse, uniquement basée sur la notion de production, Vincent Glenn donne la parole à des voix alternatives qui analysent et clarifient la construction du système actuel. Si ce qui cause des souffrances aux individus profite au système, il faut sans doute s’interroger sur le choix d’autres indicateurs de richesse et prendre en compte les critères sociaux et environnementaux, comme le suggère Ricardo Petrella : « ce serait révolutionnaire, mais cela suppose un progrès en matière d’émancipation. »

Vincent Glenn : J’ai commencé le tournage de ce film en mars 2008. Je suis parti de cette évidence que le PIB est partout, quotidiennement énoncé en terme de croissance, puisque la croissance est la boussole principale des gouvernants. D’après eux, s’il y a de la croissance, c’est bien et cela permet de résorber le chômage, d’où la volonté constante d’augmenter la production pour répondre à une évidence. Mais cela ne concerne que la croissance du PIB. Cet indicateur du PIB étant omniprésent, on ne le nomme même plus, on dit la croissance et à chacun de traduire. Or, il y a déjà une dizaine d’années, j’ai entendu un économiste dire qu’un accident de la route n’est pas mauvais pour le PIB puisqu’on additionne dans le PIB toutes sortes de créations monétaires. À partir de l’accident, il y a des frais monétaires pour faire réparer la voiture, faire marcher les assurances, il y a des frais hospitaliers ou des pompes funèbres.

Et si l’on est cynique, on constate qu’à partir de cet accident, il y aura des dépenses monétaires qui seront additionnées dans le PIB, contrairement à des activités qui n’ont pas de répercussions directes en termes de création monétaire comme aider son voisin à réparer sa voiture ou accompagner une personne âgée pour traverser la rue.

Ainsi, des tas de choses ne sont pas comptabilisées et cela m’a fait tiquer à l’époque. Cela signifie que toute une série d’activités humaines, en premier lieu la guerre, qui génèrent des produits financiers. Pour la guerre, on sait depuis longtemps que l’industrie de l’armement profite d’une manière extraordinaire des situations de conflit. Ce qui est nouveau dans ce contexte, c’est qu’aujourd’hui la croissance et le PIB fonctionnent comme une boussole. C’est-à-dire qu’au nom du PIB, les gouvernements déterminent et appliquent des politiques. C’est le critère central.

En 2008, j’ai découvert à l’occasion d’un débat que, d’une part, certains contestaient cet ordre des choses, mais disaient aussi qu’au-delà de la contestation nécessaire et fondamentale, il fallait lui associer une logique d’anticipation, de propositions et de prospectives. Sans quoi, l’on patine et l’on finit par laisser faire les professionnels de la politique et décliner jusqu’à la nausée la soumission à l’ordre existant.

Comment fait-on alors pour associer à cet ordre contesté de nouvelles règles du jeu, pour proposer de nouveaux critères collectifs ? Les critères individuels, tout le monde en a, mais comment faire pour qu’ils deviennent collectifs ? Il s’agit de réfléchir en termes de repères. D’où la citation de Woody Allen, « Dieu est mort, Marx est mort et moi-même je ne me sens pas très bien. » Citation qui invite à prendre du recul par rapport à l’absurde. La notion de repères est très forte et implicite, car l’anomie — la perte de repères partagés — est l’un des problèmes de notre époque.
Nous sommes paumés, ensemble, sans savoir où aller et comment faire.

[…] Cette réflexion sur les indicateurs nous fait poser la même question : par quoi on les remplace ? Le caractère obsessionnel du capitalisme est certes délirant. D’innombrables textes critiques ont été écrits sur le sujet, mais, au-delà de la nécessité de briser un ordre existant, reste la question récurrente de son remplacement. Et il faut s’accorder sur ce qui doit être prioritaire. Mais qui peut dire légitimement ce qui est bien ou ne l’est pas ? Qui peut définir le bien être pour tout le monde ?

Un film, une réflexion multiforme : Indices de Vincent Glenn.

P.S. :

Extrait d’un entretien avec Vincent Glenn sur Radio Libertaire, dans l’émission des Chroniques rebelles, le samedi 19 février 2011.




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