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Nestor Potkine
La Galère n’est pas née de la dernière pluie
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Les galériens, vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France, 1680-1748, André Zysberg (Points Seuil),

Par Nestor Potkine, qui pense qu’il y a des coups de rame qui se perdent

L’exploitation brute, nue, le vol direct du travail d’un être humain n’a rien de neuf. Mais l’organisation savante, raisonnée, planifiée de l’exploitation brute, nue est plus vieille qu’on ne croit. On l’a vue dans les systèmes concentrationnaires nazis et bolchéviques. On l’a vue dans l’esclavage américain, qui n’était pas qu’américain, puisque l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, la Hollande ne dédaignaient pas acheter des êtres humains pour les faire travailler jusqu’à leur mort. Et n’oublions pas la France.

Un livre rappelle fort à propos que la France et son roi Louis XIV ne se contentèrent pas d’esclaves confortablement noirs de peau, et donc pas vraiment humains. Le Roi-Soleil ne rechigna pas à mettre en esclavage ses propres sujets, aussi blancs qu’on pouvait l’espérer.

Ce livre s’intitule Les galériens, vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France, 1680-1748 (Points Seuil). Il a été écrit par André Zysberg, un agrégé d’histoire qui a consacré sa vie à l’étude du premier système concentrationnaire français.

Le mot « concentrationnaire » provoque souvent des cris d’orfraie, s’il n’est pas utilisé, exclusivement, pour décrire les crimes du XXe siècle.
Mais lisez donc cette description, par un forçat de l’époque, de ce que l’on faisait aux hommes qui ne réussissaient plus à suivre le rythme de « la chaîne ». La chaîne, c’est le groupe de nouveaux forçats qu’on envoie aux galères. À pied. Enchaînés deux à deux par le cou, et chaque couple à une grande chaîne commune. De 15 à 20 kilos de fer sur le cou. 800 kilomètres à pied, si vous avez la malchance d’être arrêté à Dunkerque, pour être envoyé comme tout le monde à Marseille. Pas de parapluie, pas d’imperméable, voire pas de chaussures. Alors, si vous tombiez au sol, de faiblesse, on vous rouait de coups pour vérifier que vous ne simuliez pas. Puis « on les détachait de la grande chaîne, et on les traînait par celle qu’ils avaient au col, comme des bêtes mortes, jusques au chariot, où on les jetait comme des chiens, leurs jambes nues, pendantes hors du chariot, où dans peu elles se gelaient et leur faisaient souffrir des tourments inexprimables. »

Autre scène, qui évoque les monstrueux appels des camps : « On fit arranger la chaîne à un bout de cette cour, ensuite on nous ordonna, le nerf de bœuf à la main, qui tombait comme grelle sur les paresseux, de nous dépouiller entièrement de tous nos habits, et de les mettre à nos pieds… Après donc que nous fûmes dépouillés, nus comme la main, on ordonna à la chaîne de marcher de front jusqu’à l’autre bout de la cour, où nous fûmes exposés au vent de bise pendant deux grosses heures…. »

Les camps modernes servaient trois buts : intimider la population normale, assouvir la haine de dirigeants paranoïaques et mégalomanes, fournir une main-d’œuvre d’esclaves. Les galères louis-quatorziennes de même.
Le « crime » peut-être le plus répandu dans la France de cette époque était celui de contrebande du sel. Car la vente de sel était un monopole du Roi. Mais elle était affermée à un groupe de capitalistes, la Ferme Générale, qui avait créé sa police privée (quinze mille employés !) afin d’attraper les centaines de milliers de pauvres qui tentaient de vivre en vendant du sel sans le payer à ces messieurs. Les galères, punition irrévocable des faux-sauniers, servaient donc à intimider les autres. Punition des protestants, elles servaient à assouvir la haine d’un dirigeant.

Et elles fournissaient la main-d’œuvre nécessaire à l’usage d’une technologie maritime. Pages les plus belles, les plus fascinantes, les plus terribles que celles où Zysberg décrit comment la disposition des bancs et des avirons permettait d’obtenir les 170 watts, par galérien, pendant quatre heures, qui permettaient à cinq forçats de soulever les 130 kilos de l’aviron, et de donner à la galère les 9 km/h de son allure usuelle.
Pauvre technologie cependant, qui dépend de la chair humaine que, notoirement, il faut nourrir, désaltérer, vêtir. Et, qu’on le veuille ou non, laisser reposer et dormir. Et qu’il faut surveiller et battre à chaque instant, puisque le forçat n’a, en aucun instant, la moindre bonne raison de travailler.

Voilà la véritable cause de la disparition de l’esclavage direct, l’esclavage à la galérienne. L’esclave coûte en définitive plus cher que le salarié. Il faut, vraiment, faire survivre le premier, alors que l’on peut si souvent tromper le second, et le remplacer par un plus naïf, ou plus misérable, dès qu’il se réveille et se rebelle !



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