Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
La police manifeste dans la rue
logo imprimer

Dans un pays ou la police et ses affidés étaient, selon certaines sources, au nombre de un pour cinq habitants, que faire de ces policiers qui protestent maintenant de leurs souffrances ? Ce récit a le mérite de poser cette question.

Divergences

La Presse — Incroyable mais vrai ! L’avenue Habib-Bourguiba a connu hier une manifestation insolite. Les policiers sont descendus dans la rue non pas pour parader mais pour manifester. Les Tunisiens n’en revenaient pas. Les yeux grands ouverts, ils suivaient du regard le défilé qui comptait plusieurs centaines d’agents en civil et en uniforme, brandissant leurs badges et scandant des slogans.

Une femme drapée dans son "safsari", le couffin encore vide à la main, confie ne rien comprendre. « C’est le monde à l’envers », a-t-elle lancé. En effet, au son des youyous lancés par des femmes-flics, la marche en direction du ministère de l’Intérieur entraînait dans son sillage des citoyens lamda qui suivaient le cortège et prenaient en photo les manifestants.

Le rassemblement a eu lieu à la Place Mohammed- Ali, devant le siège de l’Union générale des travailleurs tunisiens, où pour la première fois depuis plus de cinquante ans, la voix des policiers retentit. En effet, la dernière fois où ils avaient manifesté remonte, selon une source digne de foi, à 1955, réclamant un syndicat de base affilié à la centrale syndicale.
Avec l’avènement du régime de Bourguiba, tous leurs espoirs ont volé en éclats. Depuis, la loi du silence a été imposé à ce corps de métier pour mieux mater les troupes. Sous le régime de Ben Ali, l’étau s’est davantage resserré sur les policiers réduits à de simples bras de fer du régime.
Mais avec l’usage de la force démesurée lors des évènements survenus pendant le soulèvement populaire, les membres des forces de l’ordre, toutes catégories confondues, ont été conspués par le peuple. Par contre, les militaires, qui ont fait montre de retenue, ont vu leur cote de sympathie augmenter.

C’est ce qui a poussé les policiers à descendre dans la rue non seulement pour se réconcilier avec le peuple, mais aussi pour demander pardon à des citoyens qu’ils ont opprimés pendant de longues années. « Nous demandons pardon pour toutes les bavures policières qu’a connues le peuple tunisien. Nous mêmes étions à la merci du dictateur Ben Ali », a lancé Hichem qui exerce depuis 17 ans dans les forces de l’ordre. D’ailleurs, des slogans scandés par les policiers au cours de cette manifestation, filtrait un goût amer. « Nous ne subirons pas d’humiliation à cause du lâche Seriati », « Innocents, innocents du sang des martyrs ». Des slogans imbibés de courage, teintée de bravoure ont ponctué la marche sur le parvis du terre-plein de l’avenue Bourguiba. Tantôt ovationnés, tantôt encouragés, les policiers entourés dans une foule bigarrée n’hésitaient pas à s’adresser aux médias, qu’ils fuyaient auparavant comme le diable fuit l’eau bénite.

« Les auteurs de ces attentats mal vécus par les Tunisiens doivent être épinglés un par un et traduits en justice. Les forces de l’ordre ne sont point impliquées dans les meurtres et les actes de saccage et de vandalisme », assure Mongi, un policier en civil.

En effet, les policiers se sentent ulcérés par les rumeurs qui ont circulé à propos de la responsabilité des forces de l’ordre dans la mort d’une centaine de citoyens dans des manifestations pacifiques. Et même si jusque-là ils ont eu bon dos, il n’est nullement question de leur faire porter le chapeau. « Nos femmes ne peuvent pas porter le voile, nous ne pouvons faire la prière dans les mosquées au risque d’être étiquetés, nous aussi crions à l’injustice », explique Chiheb, qui exerce dans la garde nationale.
En effet, ce ne sont pas uniquement les salves de syllogismes quelque peu réducteurs à l’encontre des forces de l’ordre qui ont poussé les flics à manifester dans la rue. Leurs conditions d’exercice et leur situation sociale ont connu une forte régression ces deux dernières décennies. En effet, la détérioration de leur situation matérielle se chuchotait uniquement dans des cercles fermés.

Libérés du joug de l’ancien régime, leurs langues se sont subitement déliées. Au cours de leur rassemblement devant le siège de l’Ugtt, ils ont demandé à l’Ugtt de les soutenir pour créer un syndicat qui défende leurs droits professionnels et sociaux, en scandant à maintes reprises "Dignité, liberté, syndicat pour les policiers". L’Ugtt, qui a priori préfère voir les forces de l’ordre se regrouper sous la bannière d’un syndicat indépendant de la centrale syndicale, a exhorté les manifestants à dissoudre au plus vite la mutuelle des agents de la Sûreté nationale. Laquelle mutuelle a été montrée du doigt lors de ce rassemblement et taxée de mauvaise gestion.
Il n’empêche, Tunis ne fut pas l’unique théâtre de ces marches de protestation. En effet, la valse des manifestations des membres des forces de sécurité intérieur a continué à travers les régions.

Ainsi, à Sidi Bouzid, à Bizerte, à Sousse, à Médenine, à Jendouba , à Gabès, à Nabeul, au Kef, à Gafsa, garde nationale et police ont manifesté main dans la main pour exprimer leur rejet de l’oppression et de l’injustice qu’ils ont subies sous l’ancien régime et pour faire part de leurs revendications qui consistent notamment en la régularisation de leur situation matérielle et sociale.


flèche Sur le web : Origine


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.86.39