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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
Je me révolte, donc nous sommes
Être anarchiste oblige d’André Bernard (ACL)
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« Je me révolte, donc nous sommes » ; cette belle et féconde phrase de Camus est citée dans la délicieuse autobiographie d’André Bernard Être anarchiste oblige, publiée récemment par l’Atelier de création libertaire. Féconde, parce qu’elle résume la morale anarchiste, pour qui liberté individuelle et libertés collectives vont de pair. Pour qui on ne saurait être heureux et libre tout seul. Pour qui l’antinomie société/individu n’a pas lieu d’être, car il ne convient pas de sacrifier l’un des deux termes à l’autre, mais de faire fleurir les deux ensemble.

Quant au titre de ce livre, son culot me plaît : dérober à une caste de brigands une belle devise — « noblesse oblige » — pour souligner un autre point essentiel de la morale anarchiste, c’est-à-dire qu’elle découle d’un sens individuel de… ne l’appelons pas l’honneur, le mot a depuis longtemps perdu sons sens, et celui qu’il avait était immonde. Disons, comme André Bernard, de la cohérence. Être moral, agir moralement, c’est agir en conformité, en cohérence avec l’analyse que l’on fait de la réalité et avec les projets que l’on a pour sa vie et pour celle de la communauté.

Pour autant, mon article va redescendre de ces nobles hauteurs et proposer d’ajouter, à la longue liste des grands slogans anarchistes, une phrase aussi simple qu’urgente : « Il faut botter le cul d’André Bernard ».
Ah. Je remarque des sourcils qui se lèvent, je vois des interrogations émerger des regards : « l’auteur de cet article est-il fou, ou est-il ivre ? »
Ni l’un, ni l’autre, je suis frustré. Car quoiqu’il en ait, André Bernard a eu une vie bien intéressante. Il répondrait aussitôt, à raison d’ailleurs, que toute vie est intéressante, que l’on peut tirer d’utiles enseignements de l’existence la plus monotone, la plus terne, la plus apparemment stérile.

Digression : l’une des plus grandes, plus sauvages, plus éblouissantes poétesses du monde, Emily Dickinson, a vécu en fille de pasteur protestant, ce qui est déjà un handicap certain dans la quête du sautillant et du burlesque. Mais en outre elle n’a, en gros, jamais quitté le trou à rats où ses années défilèrent sans le moindre événement. Fin de la digression.

Répétons-le, André Bernard a eu une vie extrêmement intéressante. C’est bien là que le bât blesse. Il naît dans une famille plus que modeste, où la mère croyante a épousé le père anticlérical. Ce qui n’empêche pas ledit père d’infliger parfois à ladite mère de telles torgnoles que le petit André Bernard se souvient de l’avoir attaqué au couteau. (Le père s’en est tiré en flanquant une magistrale baffe au petit). Les choses se compliquent car le père bouffeur de curé, baffeur de fiston, batteur d’épouse, est douanier. Or la guerre, puis l’occupation, arrivent. Papa rejoint les FFI. On lit là certaines des meilleures pages du livre. Et le bât blesse donc (bis). Parce qu’on en veut beaucoup plus !

O Bernard flemmard ! Que n’abandonnes-tu, un peu, juste pour cette fois, tes foutus principes ! En effet, le problème est que M. Bernard, au physique plutôt rustique, a en revanche les manières délicates. Il a du tact. S’il dit volontiers ce qu’il pense en matière de politique, on lui arracherait plutôt les dents qu’un jugement sur autrui. Je ne suis pas sûr de l’avoir jamais entendu prononcer le mot « salopard ». Et s’il faut absolument qu’il prononce un jugement sur quelqu’un, il s’agira en général d’un compliment. Voilà qui en fait un excellent compagnon, un charmant camarade, un autobiographe prodigieusement agaçant. O Bernard flemmard ! Un écrivain n’a pas de pudeur ! Strip-teaseuses et écrivains, même combat ! Effeuilleurs du monde entier, unissez-vous ! La seule délicatesse de l’écrivain est celle de son scalpel !

Parce que des tentations et des titillations pour le lecteur, dans ce livre, il y en a ! Tenez, croiriez-vous que notre anarchiste fut enfant de chœur ? Enfin, là au moins, nous avons le deuxième meilleur chapitre du livre ; Saint André y raconte qu’il pisse dans les bénitiers et bouffe des hosties pour voir, scientifique en herbe, s’il y a un abonné aux numéros cosmiques ; si Dieu va lui prouver son existence en le punissant pour ces horribles crimes. Savoureux à lire, mais Bernard-flemmard nous refuse ensuite toute description de ses camarades de péché, du curé, de la paroisse, de la congrégation à la messe, des anticléricaux au bistro, de ce qu’il pensait en servant la messe, et autres petites confiseries de l’esprit que nous aurions volontiers suçotées en sa compagnie.

Sans parler des charcuteries roboratives qu’il nous fait passer devant les yeux et les narines, et qu’il fait bientôt disparaître : il ne s’appesantit ni sur les descriptions de ses camarades dans la lutte des objecteurs de conscience, ni sur Hem Day, ni sur May Picqueray, ni sur la lutte syndicale des correcteurs, ni sur la création de la revue Réfractions, ni sur ce qui tourne dans sa tête quand il compose ses collages (et comment cherche-t-il et trouve-t-il les éléments de ces collages ? et en détruit-il plus qu’il n’en crée ?) ni sur les autres membres du groupe surréaliste de Paris. Merde, quel scandale, avoir eu une vie pareille et se permettre d’en raconter
si peu ! Bon, lisez quand même le livre, non seulement parce qu’il est d’une excellente facture et qu’il se lit avec plaisir, mais pour que je ne sois pas le seul à crier : « Il faut botter le cul d’André Bernard ! »

Nestor Potkine qui admet volontiers qu’il y a des culs qu’il est plus urgent de botter



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