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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Daniel Pinós
Je quitte la CNT
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Lettre ouverte aux adhérent-es du syndicat CNT de l’Éducation de Paris.

L’ÉCHAPPÉE BELLE

Je suis fils de l’exil espagnol, d’un ouvrier anarchiste catalan et d’une paysanne aragonaise. C’est en 1969, à l’âge de 16 ans, que j’ai adhéré à la CNT et aux JAS (Jeunesses anarcho-syndicalistes) de Lyon. À cette époque, je suis devenu ouvrier de la métallurgie, par la suite, j’ai participé à la création de l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste). À cette époque, sur la lancée de mai 68, dans les facs, dans les usines, dans les quartiers, dans les AG et sur les barricades… le pouvoir, la hiérarchie et le capitalisme étaient contestés par des millions de grévistes, d’étudiants et de salariés. L’utopie était en marche, les ménagères, les retraités, les illuminés, les enragés, les immigrés, les étudiants, les syndicalistes portaient en eux les rêves les plus fous, les plus audacieux.

1er mai 2001

Plus tard, en 1971, j’ai adhéré, comme beaucoup de révolutionnaires de ce temps-là, à la CFDT. Nous pensions alors que l’engagement de cette organisation dans le camp autogestionnaire et dans le soutien aux luttes ouvrières les plus avancées, comme à Lip, pouvait permettre le développement d’un courant révolutionnaire dans la classe ouvrière… C’était sans compter sur la capacité des bureaucraties syndicales à empêcher le développement de toute tentative d’autonomie ouvrière et à pouvoir recycler des mots d’ordre comme : « L’imagination au pouvoir », « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie », « L’autogestion sociale passe par l’autogestion des luttes »…

À 20 ans, je suis devenu insoumis à l’armée, par refus du militarisme, du colonialisme et de la résignation. Insoumission totale, civile et militaire, j’ai rejoint ceux de Paris, de Barcelone et d’Amsterdam, toutes les tribus de la conscience autonome, tous les réfractaires au vieux monde : les irréductibles, les indigènes, les poètes maudits, les flibustiers, les hérétiques, les squatteurs, les saboteurs, les guérilleros du quotidien, les artisans du Vrai Art Nouveau, les résistants au fascisme… Exils, clandestinités, pirateries en tout genre, huit années de cavale, de liberté envers et contre tout.

Je me suis installé à Paris en 1983, où j’ai entamé ma carrière universitaire. Puis, j’ai ré-adhéré à la CNT en 2000, en rejoignant un certain nombre de mes vieux amis de la CNT et de l’ORA au sein du syndicat de la communication, de la culture et du spectacle.

En mai 2000, j’ai participé avec enthousiasme au projet « Un Autre futur » de la CNT. À cette époque, de nombreux travailleurs adhéraient à la CNT, la rue des Vignoles était un havre fleuri et accueillant (tout le contraire d’aujourd’hui !) pour tous ceux qui rejetaient le pouvoir, ses courroies
de transmission et le syndicalisme d’accompagnement, de cogestion : le syndicalisme réformiste. La semaine « Un Autre futur » avait rencontré un immense succès médiatique et l’affluence aux concerts, aux projections, aux expositions, aux meetings et à la manif du 1er mai était massive.

1er mai 2000

Hélas, l’équipe d’organisation du projet « Un Autre futur » se heurta très vite aux critiques de ceux qui avaient des difficultés à s’inscrire dans le cours du temps et à comprendre la nécessité pour la CNT de s’ouvrir, de sortir du ghetto dans lequel elle restait enfermée. Quel péché avaient commis les organisateurs d’« Un Autre futur » ?

Je pense encore aujourd’hui avec émotion au décès de Gérard Mélinand, un vieux copain de l’ORA, quelques jours après la semaine « Un Autre futur », alors qu’il avait été la cheville ouvrière de ce projet. Gérard, meurtri, épuisé, contre qui un acte d’accusation avait été dressé, contre qui des insultes vengeresses avaient été proférées. Les instigateurs de cette campagne calomnieuse ont agi avec arrogance, mais aussi par ignorance et avec beaucoup de mépris.

1er mai 2000

C’est dans un climat détestable au sein du syndicat de la Comm’ que
nous avons créé, en 2001, la revue sociale et culturelle « Un Autre futur ». J’en suis devenu le directeur de publication. C’était pour nous comme
une continuation de la semaine de mai 2000, pour permettre à la CNT
de renforcer son audience et d’intervenir sur notre champ d’activité principale : la culture. Mais la machine à briser les rêves s’était emballée, comme la semaine « Un Autre futur », la revue du même nom allait très vite trouver ses détracteurs au sein même du syndicat de la Comm’. En fait les mêmes qui quelques mois plutôt avaient tenté de saborder le projet « Un Autre futur », plus quelques autres. « Revue culturelle pour bobos », « pas assez d’articles sur la question sociale écrits par de vrais travailleurs » (mais qui étions-nous ?!), « trop de signatures de célébrités, trop d’intellos... » Eh oui, notre péché avait été d’avoir intégré dans notre rédaction Tardi, Michel Boujut et Dominique Grange, de pouvoir compter parmi nos dessinateurs, entre autres, Siné et Pétillon. « Adèle Blanc-Sec, Jack Palmer, un régent du collège de pataphysique et les Nouveaux partisans à la CNT, mais vous n’y pensez pas camarades, il ne faut pas désespérer les limonadiers de la rue des Vignoles ! » Si nous avions écouté les mous du cigare qui nous critiquaient, Cartier-Bresson, Tardi, Gatti, Jean-Michel Carré, Jean-Louis Commoli, Noir Désir, Nilda Fernandez, François Béranger, l’ami Serge Utgé Royo, la fanfare des mineurs gallois de Tower Powery et tant d’autres n’auraient jamais du pouvoir participer
à la semaine « Un Autre futur » !

1er mai 2000

Ensuite, vint l’heure de la scission au sein de la Comm’, inévitable et nécessaire pour certains. Sous prétexte que le secteur presse et médias étaient en plein développement, les instances (le bureau confédéral) labellisèrent le SIPM (Syndicat indépendant de la presse et des médias). Les pourfendeurs de l’ombre s’affichaient au soleil, impasse des Vignoles. Qu’importait le fait que la Comm’ soit affaiblie par cette scission et qu’elle ne s’en remette jamais. C’était l’un des plus gros syndicats de la région parisienne, à l’époque il était composé de sections actives à la Cité des sciences, à la FNAC, à la BNF, ou à la Cinémathèque française. Il allait être victime une nouvelle fois des manœuvres, des scissions et des accusations. La question est de savoir aujourd’hui qu’est devenu le SIPM et combien de véritables sections syndicales il représente ?

Quand la revue « Un Autre futur » fut sabordée par la Comm’, j’ai rejoint le syndicat de l’Éducation de Paris. En 2005, nous avons créé, avec mes amis Hervé et S. (des compagnons valeureux), la section syndicale de l’université Paris 3, où je suis technicien depuis 1999. C’est donc tout naturellement que j’ai rejoint l’Éduc’.

1er mai 2001

Six belles années d’engagement lors de toutes les grèves et les blocages contre le CPE et la LRU, mais aussi pour la défense des étudiants, des personnels non-enseignants et enseignants. Six années durant
lesquelles nous avons démontré aux personnels et aux enseignants
que la CNT n’était pas au niveau local, contrairement à l’image que l’on donnait dans nos manifs, une organisation de mélomanes amateurs de street-punk-rock, de pogoteurs enfiévrés, de buveurs de kro, de paradeurs virilistes, mais une organisation de travailleurs.
Nous avons été à l’origine au sein de la fac, du ciné-club « Les écrans rebelles », du RUSF, d’AG, de meetings, de débats, de concerts et même de cours de salsa… Le départ de nombre de nos adhérents (et en particulier celui d’Hervé Naveau, le meilleur d’entre nous tous !) et les difficultés à en syndiquer de nouveaux, ont fait que la section est aujourd’hui moribonde, sans secrétaire, sans trésorier et sans cotisants…
Ce n’est pas la démonstration de force d’une trentaine de jeunes français issus des classes moyennes (voir supérieures pour certains) et en plein bouleversement hormonal, dans les couloirs de Censier, lors de la réunion antifa du 1er juin dernier, qui rendra possible de nouvelles adhésions. Depuis cette parade, la CNT est définitivement grillée syndicalement sur Paris 3. Comment cet antifascisme germanopratin qui ne franchit jamais le périph’, peut-il s’opposer aux développements des thèses autoritaristes et xénophobes, à une extrême-droite revigorée par l’échec de Sarkozy,
à « la bête immonde » comme l’appelait Baudelaire ?

Petite anecdote, le lendemain de la parade musclée des antifas, le concierge de mon université, connaissant mon appartenance à la CNT,
est venu m’interroger : « mais je ne comprends pas, pourquoi tu invites les fascistes à un débat sur l’extrême-droite ? » Ce n’est qu’après-coup
que j’ai compris qu’il voulait parler de mes petits camarades du SO.
Antimilitariste et antiautoritaire convaincu, je réprouve depuis de nombreuses années toute forme de violence et de virilisme. « L’illusion de nos paroles radicales occulte la misère de nos actes » écrivait le MIL espagnol en 1973, peu avant son auto-dissolution, une phrase hélas toujours d’actualité.

Le climat qui règne au sein de la régionale parisienne est délétère. J’ai l’impression qu’un désastre se prépare avec les manœuvres visant le syndicat du nettoyage de la région parisienne. Le seul syndicat dans la région ayant une réelle présence dans son secteur d’activité. Il regroupe plusieurs centaines de travailleurs, africains pour la plupart, il existe depuis 20 ans et il a été à l’origine de nombreuses grèves victorieuses, dans le métro notamment. Et voilà qu’une poignée d’individus, qui s’est emparée de l’union régionale, s’apprête à faire le ménage au Nettoyage et à demander l’exclusion d’Étienne Deschamps, le salarié du syndicat pour les questions juridiques.

Et pourquoi ? Parce qu’Étienne est un permanent et qu’à la CNT on refuse les permanents. Il est facile de dire cela lorsqu’on fait partie d’un syndicat regroupant 4 ou 5 personnes et que l’on a aucune pratique syndicale de terrain, mais que faire lorsqu’il s’agit d’un syndicat regroupant des centaines de travailleurs ? Qui prend en charge les questions juridiques et administratives ? Les travailleurs, après leur journée de labeur ? Le problème est là, la CNT n’est pas une organisation de travailleurs, elle campe sur des positions idéologiques qui empêchent tout développement syndical. La CGT espagnole et la SAC suédoise sont des organisations syndicales révolutionnaires composées de véritables syndicats de travailleurs, il y a longtemps que ces organisations ne se posent plus le problème d’avoir des permanents ou pas. Et ce par nécessité, afin de permettre à l’organisation de fonctionner et de se développer. Les tenants d’une orthodoxie anarcho-syndicaliste dépassée feraient bien de rendre visite à nos compagnons espagnols et suédois.

Manifestation anti-pape, 22 septembre 1996

Étienne Deschamps a fait parti du groupe de compagnons qui a redonné vie à la CNT française il y a une trentaine d’années, je connais son engagement politique et syndicale, je connais le courage de ses choix, il se bat aux côtés des travailleurs du nettoyage depuis 20 ans et je trouve immonde le procès qui lui est fait.

Enfin, je voudrais finir en vous parlant des éditions CNT-RP dont je fais partie depuis plusieurs années en y publiant de cravachant livres anarchistes. Face aux éditions, nous retrouvons les inquisiteurs de toujours, ceux qui depuis des années remettent en question le groupe qui anime les éditions. Nos choix éditoriaux et le type de fonctionnement que nous avons adopté sont contestés. Mais parmi nos détracteurs, et dans la CNT plus généralement qui propose des ouvrages, qui les achète, qui les promotionne, qui les diffuse ? Très peu de cénétistes parisiens, seuls les compagnons de province s’intéressent à nos publications.

Je n’admets pas le mépris affiché contre certains vieux compagnons, comme Solange Bidault, Eduardo Colombo, Miguel Chueca, Franck Mintz et Jean-Louis Phan Van. Ce sont des compagnons valeureux, leur engagement passé et présent ne mérite pas une mise au pilori incessante. Je tiens à leur témoigner avant mon départ toute mon amitié et toute ma solidarité. Mais je connais leur combativité, ils feront face à leurs liquidateurs et, à mon avis, il sera bien difficile de les chasser de la rue des Vignoles.

Les gens qui s’attaquent à nos vieux compagnons ont une responsabilité écrasante dans l’échec de la CNT au niveau parisien. Vae victis… Malheur au vaincu, mais il doit être entendu par tous les militants de la CNT que les responsables de cette situation doivent prendre leurs responsabilités et assumer toutes les conséquences d’un fiasco historique pour le syndicalisme révolutionnaire en région parisienne. Je ne veux pas m’acharner sur les personnes, de toutes manières, elles ont je pense conscience de l’étendue du désastre. Pour preuve de ce désastre, il y a quelques jours aux Vignoles la fête de la CNT s’est soldée par un échec total sur le plan de l’audience. Aujourd’hui même, lors de la grande manif sur les retraites, l’incapacité de la CNT à mobiliser sur la région parisienne était évidente. Le petit groupe de cénétistes rassemblé en bordure de manif sur le boulevard Beaumarchais avait beau avoir une sono tonitruante, le fait est qu’il donnait plus l’image d’un groupuscule que celle d’une organisation de travailleurs. C’était pathétique...

Il y a dans la vindicte de ceux qui demandent des têtes quelque chose de profondément malsain. La faillite programmée de la CNT parisienne, c’est aussi la conséquence d’un certain cynisme qui empoisonne la CNT comme l’ensemble de cette société malade. Le real-syndicalisme efface toute élégance, tout respect, toute considération pour les autres et finalement toute valeur collective, il faut en finir définitivement avec ce fléau.

1er mai 2010

Je suis lassé, profondément déçu depuis quelques mois par l’évolution de l’organisation. Héritier de ceux de Barcelone et du Front d’Aragon, je demeurerai syndicaliste révolutionnaire, mais je considère que la CNT n’a plus les moyens d’organiser les travailleurs sur les bases de l’autonomie et du syndicalisme de lutte. Cette situation m’amène à quitter la CNT.
Le travail accompli par le syndicat du Nettoyage, le syndicat du Bâtiment, les sections de la Cinémathèque française, de la Cité des sciences, de People and Baby, l’excellent travail effectué depuis des années par nos compagnons de l’éducation (chose qui est visible à travers une publication de qualité comme « N’Autre école »), tout cela montre le potentiel de certains militants de la CNT…
Quel gâchis !

Comme le disent les mutants de l’Atelier anarchiste de La Havane :

Con amor, imaginación y autonomia.

Vive la flibuste !

Paris, le 24 juin 2010

Daniel Pinós,
ex-membre de l’équipe éditoriale des éditions CNT-RP,
ex-membre du syndicat CNT de l’Éducation de Paris.

1er mai 2000

P.S. :

Photos archives Christiane Passevant




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