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Giovanni Costantino
La culture en Italie aujourd’hui
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Parler de la culture en Italie a toujours été une occasion excitante, mais depuis trop d’années, ce n’est plus ainsi.

L’Italie vit depuis plus de vingt ans sur les lauriers de ce qui a été une période extraordinaire. Le XXe siècle fut un siècle riche de mouvements artistiques et intellectuels, grâce auxquels l’Italie, avec la France, l’Angleterre, l’Allemagne, était une référence mondiale. L’Amérique était une référence aussi, elle représentait un rêve, mais l’Italie était plus proche de l’Europe.

Elio Petri et Alberto Sordi

Aujourd’hui, paradoxalement, le rêve est terminé en Italie parce qu’il s’est réalisé.

L’Amérique est ici. À Rome on peut rencontrer et serrer la main de “stars” sortant d’une émission de téléréalité, on peut même danser avec l’une d’elles dans une discothèque et, surtout, tout le monde peut devenir une célébrité. Car, moins vous en savez, plus c’est facile… Le « ridicule » est devenu le seul talent requis.

De la même manière que la douleur d’un malade en phase terminale est anesthésiée par la morphine, les « médias » agissent sur le cerveau d’un patient afin de le lobotomiser. L’Italie est une nation d’une énorme richesse historique et artistique mais, désormais, le pays ne semble plus distinguer l’éthique de l’absence d’éthique, ni d’ailleurs de la loyauté morale.

Berlusconi et ses acolytes, bien que très justement critiqués, font souvent figure de bouc émissaire. Mais ceux et celles qui les critiquent se comportent-ils/elles si différemment ? Le comportement des dirigeants est en fait souvent devenu prétexte pour se comporter aussi mal, sinon pire. Il faut reconnaître à Berlusconi un incontestable talent de surfer encore et encore sur la médiocrité ambiante.

L’Italie est comme l’Oronte du Misanthrope de Molière qui désire réciter sur scène ses poèmes pour être loué. Mais, aujourd’hui en Italie, où sont les “Alcestes” prêts à crier leur indignation ?

Les intellectuels et les artistes, qui devraient être l’épine dorsale de l’intelligentsia du pays, sont rares et trop faciles à récupérer, à acheter avec des espaces à la télévision, des postes au parlement ou à contrôler avec le financement de leurs projets, à condition bien entendu que ceux-ci ne soient pas trop gênants.

Où sont les intellectuels comme Pasolini, Petri, Moravia et Sciascia ? Bien qu’ils aient disparu depuis peu, cela paraît des siècles. Où sont donc aujourd’hui les artistes courageux prêts à exprimer leur art sans contrainte et sans autocensure ?

Un système d’aides a eu pour résultat la compromission et la peur de perdre la chance de se retrouver sur le devant de la scène. Il n’y a plus aucun conflit d’ordre idéologique, mais seulement des conflits d’intérêts où la manière de gagner n’est guère importante du moment que l’on gagne. Cela serait sans doute différent si l’on conservait une ouverture sur l’étranger. Être "autoréférentiels" et sans grande connaissance du reste du monde aboutit à se féliciter de sa propre médiocrité tout en accusant le monde de ne pas reconnaître une grandeur, en vérité perdue.

Pourquoi cette inconscience du déclin ? Pourquoi cette perte de mémoire critique, si féconde il y a seulement quelques décennies ? L’ignorance générale est-elle acceptée comme un signe des temps ? Il faut se souvenir des luttes afin d’en instruire la mémoire.

Aujourd’hui, l’ignorance en Italie n’est plus considérée comme un danger grave. Donc, pourquoi ne pas sacrifier la culture ? Dans les différents secteurs, c’est la course aux financements comme s’il s’agissait d’un "Eldorado". Une course le plus souvent déjà marquée et programmée.

Pier Paolo Pasolini

Le théâtre n’est produit que lorsqu’il est financé par l’État. Avec la réglementation en vigueur, il est impossible pour les compagnies de théâtre privées de se produire. La logique est de "vous ne pouvez pas avoir le bilan en actif sinon vous risquez de perdre le petit trésor annuel du ministère”.

Le cinéma est un grand « mystère ». En Italie, on produit plus de 150 films par an, entre les indépendants et les autres, mais seulement une vingtaine est distribuée dans les salles. En moyenne, seulement dix obtiennent la nomination aux David di Donatello. Est-il possible que des 150 films réalisés, seulement une quarantaine soient dignes d’être distribués et une dizaine puissent aspirer aux David di Donatello ?

L’opéra en Italie est aussi important que le théâtre et les comédies musicales en Angleterre ou aux États-Unis. Partout dans le monde, l’opéra est chanté en italien. Mais aucune file d’attente devant les salles d’opéra en Italie, comme à Londres ou à Broadway !

J’aimerais penser que des esprits supérieurs sont à la tête du plan machiavélique visant à la désintégration de notre conscience culturelle. Mais en vérité rien de tout cela. Nous vivons dans un système fondé sur le clientélisme et le népotisme. Avec pour assaisonnement une logique d’aides créées pour maintenir le pouvoir de quelques-uns et qui a abouti à la création d’une myriade de lobbyings, parfois occultes, parfois déclarés et dispersés dans tous les secteurs. Ces logiques se sont immiscées dans les esprits et font à présent partie de notre culture.

En Italie, combien de personnes, nommées à la direction d’un théâtre ou d’autres institutions, résistent à la tentation de fonctionner en réseaux au lieu de sélectionner ou rechercher de nouveaux talents ? Très peu. Désormais, la plupart appliquent une logique d’intérêts, devenue naturelle en Italie. Paradoxalement, c’est aussi une logique de défense. Pourquoi ? Pour se préserver d’un système d’injustice, construit non pas sur des individus de qualité mais sur des personnes auxquelles nous faisons confiance ... et la confiance on la pèse avec l’ancienne et classique loi du « do ut des" !

Cela résume à présent la culture italienne.
Baudelaire a écrit "entre le sublime et le ridicule, il y a un souffle”. Nous avons choisi d’être ridicule après avoir été sublimes pendant des millénaires.

Dans l’espoir des jours meilleurs…



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