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Christiane Passevant
Réfractions N° 24. Des féminismes…
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Y’en a pas une sur cent et pourtant elles existent… Les féministes. Elles luttent contre les inégalités et contre un machisme latent et bien ancré dans les mentalités. En France, depuis des années, il est de bon ton d’ironiser sur le mouvement féministe en s’attachant à le caricaturer ou en soulignant les désaccords, les dissensions ou les contradictions qui le traversent… À croire que c’est l’unique mouvement qui serait en proie à ce type de problèmes !
Mais, finalement, est-ce un aspect important du mouvement féministe ?

L’aspect essentiel n’est-il pas d’infléchir un changement des mentalités et de s’opposer à des lois, qui ont relégué, et relèguent encore, les femmes dans un rôle secondaire ou subalterne ? Il faut changer des habitudes qui banalisent les inégalités dans les itinéraires professionnels et les font considérer comme naturelles. On sait bien la difficulté de faire évoluer des mentalités encombrées par des clichés et des idées reçues, anciennes et tenaces. La discrimination de genre est l’une des tares des sociétés, nourries par les religions bien sûr, mais aussi par l’hypocrisie des pouvoirs. De la même manière qu’il a été commode de présenter les « indigènes » comme des sous-hommes et des sous-femmes pour les coloniser, les dominer et les massacrer sans états d’âme, il allait de soi de circonscrire le rôle des femmes au service des hommes — père, mari, fils ou dieu —, et de décréter ensuite que les femmes n’étaient finalement que des moitié d’hommes, incapables d’aspirer à une autonomie, régies uniquement par l’affect et seulement bonnes à faire des enfants, à séduire ou à être le repos du guerrier.

Ne dit-on pas d’une petite fille qui refuse l’image qu’on lui impose — celle de future maman jouant à la poupée — que c’est un « garçon manqué » ? Manqué, vous voyez la nuance… Elle est ratée la fille qui rêve sans doute d’autre chose que de « petite maison dans la prairie », de faire des gosses ou encore du chevalier arrivant sur son destrier blanc pour lui révéler l’amour !

D’ailleurs, même au sein du mouvement anarchiste, les femmes ont souvent dû compter sur leurs propres forces pour imposer une égalité jugée trop théorique ou déconnectée de la lutte pour l’émancipation de tous. La revendication d’une égalité entre les sexes reste un sujet de controverse dans les mouvances révolutionnaires comme au sein de la société. Si l’élan révolutionnaire réapparaît épisodiquement suivant une logique conjoncturelle quasi imprévisible, les réalisations d’une pratique véritablement libertaire et égalitaire en matière de rapports entre femmes et hommes sont encore plus épisodiques.

Dans ce numéro de Réfractions, il est question des débats qui animent le mouvement féministe (à noter cependant qu’il a fallu attendre le numéro 24 pour parler de féminisme).

Dans ce contexte, il est bon de rappeler que les anarchistes revendiquent la liberté et l’égalité pour tous les individus, ce qui induit entre les sexes, et que la plupart des théoriciens anarchistes sont à ce propos sans ambiguïté, si l’on excepte évidemment Proudhon, par exemple :

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes, femmes, sont également libres. » Bakounine, Dieu et l’état.

« […] Combattons la prétention brutale du mâle qui se croit maître de la femelle, combattons les préjugés religieux, sociaux et sexuels. » Errico Malatesta, « Le problème de l’amour ».

1970 : La revue Partisans titrait Libération des femmes, année zéro. Quarante ans plus tard, où en sommes-nous ? Il ne s’agit pas ici de tirer un bilan de ces années de lutte des femmes ni des transformations, tangibles dans certains secteurs, ni non plus de pointer les limites de conquêtes toujours fragiles. Nous voulons plutôt, en cette année anniversaire, partir d’un constat : l’extrême diversité aujourd’hui des approches de la question féministe, et à partir de là, nous focaliser sur les thématiques débattues actuellement dans les milieux libertaires.

L’acquis de ce mouvement politique, collectif, imaginatif a été en effet de faire reconnaître par la société tout entière la question de l’inégalité de la condition des femmes comme question centrale, et de donner une légitimité aux revendications d’égalité et de visibilité, portées par le féminisme. Au fil du temps, la radicalité originaire s’est un peu émoussée, et les innovations théoriques se sont parfois affadies, cédant le pas à des travaux plus universitaires et spécialisés (sur l’égalité professionnelle ou le droit de la filiation) tandis que perduraient des pratiques de lutte soutenues, même si moins spectaculaires, dans les domaines syndicaux, de vie quotidienne ou de présence des femmes dans l’espace public.

Mais surtout le mouvement féministe a été traversé par les évolutions qui ont affecté les débats théoriques ; en particulier, il s’est produit depuis une dizaine d’années un déplacement des problématiques qui s’inscrit dans un courant plus large d’analyse des problèmes de société, où l’approche en termes d’inégalités sociales s’est vue supplantée par les questionnements identitaires. Les retombées en ont été l’installation dans le paysage féministe des théorisations en terme de genre (même s’il s’agit de le déconstruire), et l’apparition des théories queer. Alors que précédemment le courant « égalitaire/universaliste » était largement représenté, l’émancipation envisagée comme « déconstruction des genres et des sexes » est apparue au cœur des nouvelles théorisations. Certains courants aussi, le féminisme matérialiste actuel par exemple, hybrident les approches en termes d’inégalités et de déconstruction. Ce phénomène recouvre un clivage générationnel pour une part, mais ces nouvelles problématiques rejoignent aussi celles de la postmodernité et de la destitution du sujet (présentées dans notre n° 20 : « De Mai 68 au débat sur la postmodernité »).

Les mutations et débats qui affectent le mouvement féministe se retrouvent dans le courant libertaire, c’est ce que reflète ce numéro qui se veut donc pluriel, et où apparaît moins directement la controverse entre féministes « égalitaires » et « déconstructionnistes » que la présence de ces différentes positions comme soubassement aux différents textes. L’enjeu est de donner un éclairage sur ces débats dans une double dimension : voir si ces travaux nourrissent de nouvelles possibilités d’analyser les formes actuelles de domination et de les combattre ; et essayer de confronter les différentes théories féministes contemporaines aux conceptions théoriques anarchistes et féministes de l’émancipation, pour voir si elles fécondent les luttes et pratiques féministes libertaires aujourd’hui.

Le dossier principal est organisé en trois séquences, historique, théorique et pratique. Dans la présentation de l’histoire du féminisme Françoise Picq parle de l’évolution qui a conduit des « Années-Mouvement », caractérisées par l’émergence des femmes comme sujet politique collectif aux formes actuelles de conception d’une émancipation située dans la « déconstruction » des identités, au risque de pratiques plus individuelles. Puis Marianne Enckell nous rappelle que des femmes anarchistes ont souvent été à la pointe des luttes émancipatrices, en particulier dans cette « Belle Époque » analysée par Anne Steiner.

La partie théorique fait la place au pluralisme des approches. Les compagnes de la Fédération anarchiste présentent les réflexions et les luttes qui traversent l’anarcha-féminisme aujourd’hui. Eduardo Colombo nous donne une analyse anthropologique et symbolique de la domination masculine (avec en clin d’œil la réédition d’un texte de La Lanterne noire) tandis qu’Irène Pereira inscrit une conception anarchiste de l’émancipation des femmes dans les contours des théories du constructivisme social. L’entretien avec Geneviève Fraisse par Heloisa Castellanos ouvre une perspective sur le devenir de l’égalité dans une société où les formes de domination patriarcale ont évolué, et Monique Boireau-Rouillé met à jour, sous l’apparence libertaire des positions d’une Marcela Iacub, un substrat libéral bien conforme à l’air du temps.

Différents articles et entretiens sur les pratiques et les luttes permettent de donner un éclairage nouveau sur ces controverses théoriques. Ils permettent de voir si les conceptions actuelles de la déconstruction des genres, de « l’indifférentialisme » (ou de l’individualisme radical) nourrissent les pratiques d’aujourd’hui, si elles offrent de nouveaux outils pour lutter contre les dominations bien réelles, les inégalités sociales que subissent les femmes et qui perdurent, si elles aident à mieux déjouer les enfermements étatiques ou patriarcaux. Ainsi Corinne, militante syndicaliste, nous dit comment son militantisme anarchiste a pu nourrir sa pratique féministe. Francis Dupuis-Déri nous introduit dans les débats et les combats contre la domination masculine dans les groupes canadiens ; Irène Pereira et Simon Luck montrent la permanence des formes de domination dans la culture politique anarchiste.

Les interviews de Pilar et Sophian réalisés par Daniel Colson donnent à voir la pertinence de l’approche en termes de genre, mais aussi du féminisme matérialiste, pour structurer de nouvelles pratiques qui bousculent les normalités/normativités. Enfin, Helen Álvarez Virreira fait un point sur les luttes féministes en Bolivie, donnant à voir une imagination rebelle qui interpelle le pouvoir dans tous les domaines.

La « transversale » est double dans ce numéro. Le texte de Diego Paredes prolonge des réflexions déjà entamées précédemment dans Réfractions sur les conceptions anarchistes du politique et de la liberté. Ce texte interroge ces conceptions en regard des conceptions libérales et de celles qu’il est convenu d’appeler « machiavéliennes » du politique. Il est discuté par René Fugler, Jean-Christophe Angaut et Edouard Jourdain.

Un texte de René Fugler sur les « refusants » nous replonge dans la question toujours présente posée par La Boétie : Qu’est-ce qui fait que les hommes se soumettent, jusqu’à commettre le pire… et qui sont ces « refusants » ?

La commission de rédaction




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