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Fabien Ollier
Football et psychologie de masse
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Après les déclarations du président de la ligue italienne de ballon rond, ne trouvant rien d’autre à dire pour expliquer la violence criminelle des stades que : « La mort fait partie de ce formidable mouvement qu’est le football », après les multiples morts subites qui ont révélé combien le recul des limites corporelles devenait un véritable problème de santé publique au point d’équiper les stades de défibrillateurs, et enfin après les multiples manifestations ravageuses de bouffées délirantes collectives qui se produisent à chaque fin de match, il est important de rappeler cette proposition essentielle de Wilhelm Reich au sujet de l’institutionnalisation du caractère destructeur ou biopathique de l’être humain subissant, dès le premier jour de sa vie, la répression de son élan vital et de ses facultés infinies d’aimer : « Un organisme qu’on empêche depuis sa naissance de marcher normalement, développe des formes artificielles de déplacement ; il boite ou avance à l’aide de béquilles. De la même manière, un individu dont on a réprimé dès le plus jeune âge les manifestations naturelles autorégulatrices traînera à travers toute son existence une affectivité malade. Il boite pour ainsi dire affectivement. La peste émotionnelle est une biopathie chronique de l’organisme. […] Le trait distinctif de la peste émotionnelle réside dans le fait que la maladie se manifeste dans une attitude humaine, qui en raison de sa structure caractérielle biopathique se reflète dans les relations interpersonnelles, dans les rapports sociaux et qui prend une forme organisée dans certaines institutions . » C’est, selon moi, le cas du football en particulier, du sport en général, qui sont aujourd’hui les représentants institutionnels de la destructivité individuelle et de la logique thanatique des sociétés capitalistes.

Le football , tout le monde le constate aujourd’hui sans vouloir en tirer les leçons politiques et éthiques, se déploie dans un univers de plus en plus clos, ultra-sécurisé et rempli d’une odeur de charogne qu’il est impossible de vaporiser complètement. Les enjeux financiers colossaux, les magouilles multiples et les opérations mafieuses, les consommations exorbitantes de produits dopants en tout genre, les agressions de plus en plus sauvages ne sont pas des « dérives » ou des « déviations » de ce sport mais rendent compte de sa structure interne. Traiter l’autre — intrasubjectif et extrasubjectif — et la corporéité comme un paquet d’argent et donc in fine comme de la merde s’impose comme l’alpha et l’oméga, à tous les niveaux du système, d’une prétendue « culture foot » qui sert de paravent aux pires comportements individuels et collectifs, et qui banalise la passion de détruire de l’ensemble de ses acteurs.
Aujourd’hui pourtant, toute une classe de penseurs à patente sportive, une sainte famille idéologique, ni de droite, ni de gauche mais simplement fière d’être footballisée se sent positivement enfiévrée par les victoires des bleus ou des rouges. Elle se plonge régulièrement dans le bouillon transpolitique délirant des chaudrons surchauffés du chauvinisme, du délire collectif, du fascinus footballistique. Elle nous pilonne d’enthousiasme et de positivité obligatoires là où une « fureur de la disparition », une passion nihiliste est à l’œuvre. Voilà l’analyseur crucial de la fonction dépolitisante et grégaire du sport de compétition. Et c’est bien ce type de pensée désirante qu’il faut remettre en place en lui opposant la dure réalité des faits oubliés ou scotomisés. Car les cuirasses biopathiques (cuirasse intellectuelle, cuirasse musculaire, cuirasse bureaucratique) et la peste émotionnelle s’associent, dans le cas précis du football, pour générer un fascisme ordinaire plutôt qu’une joyeuse distraction populaire.

Le football repose sur une logique d’affrontements : l’engagement physique contre l’autre et contre soi-même est total et le déclenchement des hostilités une fois lancé ne supporte aucune remise en cause. Pour Arsène Wenger, manager général du F. C. Arsenal de Londres, l’évolution du football est effectivement de plus en plus impitoyable : « En 1966, nous dit-il, on avait 6 secondes pour contrôler un ballon. Maintenant, on a une seconde, sinon on est mort . » La tenue de combat crampons-protèges tibias est de rigueur pour des corps à corps qui n’ont rien de pacifique ou fraternel mais qui visent la reddition intégrale de l’adversaire. C’est bien parce que le football est traversé de part en part par cette volonté de nuire à l’autre, de nuire au corps même de l’autre, d’anéantir l’obstacle à la progression territoriale et à l’ascension vers la plus haute marche dominatrice, qu’il capte les pulsions d’emprises et de domination infantiles par ailleurs refoulées. S’il est donc un miroir, c’est celui de la haine de soi et du vivant qu’il institutionnalise, banalise, « culturalise » au point que ses manifestations finissent par ne plus choquer personne, mais par fasciner et satisfaire. Que l’on ne se trompe pas, derrière les propos sur le sportif qui en veut, le sportif battant, le sportif agressif, l’unanime vocifération de la meute footballistique veut que ça saigne ! Reich dirait que c’est l’envergure de la pandémie qui empêche qu’on la remarque !

Les équipes tant admirées pour leurs prouesses techniques et leur fraîche vigueur en arrivent aujourd’hui à un tel équilibre de terreur physique et stratégique qu’elles ne parviennent plus à se départager. Des mini-guerres de tranchées tentent de se mettre à l’abri des conventions arbitrales, ou les contournent, les détournent dans un perpétuel jeu de dupes afin de remplir deux objectifs : 1- amenuiser l’autre à force de coups en douce, afin qu’il finisse par être remplacé par un autre joueur moins dangereux (tacles retardataires, coups de crampons, coups de coudes, coups de tête sur les corners, etc.), ce que les commentateurs euphémisent en parlant « d’engagement physique » ; 2- exclure l’autre en le poussant à commettre une faute plus visible que les autres (injures, tirages de maillots, crachats qui finissent par entamer la patience et par provoquer l’acte irréparable : le coup de boule de Zidane par exemple). Ainsi, les matches offrent aux spectateurs des guerres dans la guerre. Ils attisent alors plus que jamais les ressentiments, les identifications virilistes aux petits soldats haineux qui se disputent la baballe. L’affaire est entendue par toutes les équipes armées de spécialistes de la cogne et de la castagne, ou de la provoc en douce : pas vu, pas pris, comme à l’armée ! La faute et son contenu rabaissant et mortifère font vraiment partie des plans de bataille.

Les paroles racistes et discriminatoires entourent aussi bien évidemment le stade, ce lieu suprême de la discrimination physique entre forts et faibles. Les insultes envers les Noirs notamment sont des manifestations langagières excrémentielles particulièrement fréquentes dans le milieu si vertueux du football. On les traite de « Nègre de merde », on profère des cris de singe, on lance sur eux des canettes ou des fumigènes, etc. Reich nous aide à bien comprendre ces manifestations racistes en précisant que « dans la théorie raciale fasciste, la peur de l’orgasme de l’homme soumis à une autorité impitoyable apparaît sous une forme figée, pétrifiée à jamais, et opposée comme “ligne pure” à l’élément animal, orgastique. Ainsi le “racial” [devient] l’émanation du “pur”, de l’“asexuel” ; la race étrangère […] représente l’élément “animal”, donc “inférieur” . » Lors d’un match de football, l’équipe adverse est l’instance étrangère dont le joueur « noir », étranger maximal, polarise toutes les frustrations sexuelles quotidiennes ainsi que toute l’agressivité de la sexualité de masse substitutive offerte par l’anneau compulsif du stade. Toutes les conditions sont réunies pour une production continue de haine primitive envers l’incarnat fantasmatique de la « bête sportive » : le black mi-animal, mi-homme.

En soulevant autant de fantasmes de pureté physique pour toucher à l’excellence du rendement corporel, le football n’est pas victime de ces poussées racistes, mais le principal producteur des langages assassins. Ceux-ci finissent par rentrer dans les mœurs et faire partie du « folklore » des tribunes — en toute impunité. Nous avons affaire ici à un procès d’acceptabilité de l’inacceptable grâce à tous les effets de pression que le stade fermé sur lui-même engendre. Au terme de ce processus, est rendue “acceptable” pour un très grand nombre la langue de l’extermination. Ainsi, à Saint-Etienne « la chasse est ouverte » contre les lyonnais : il faut les tuer ; à Marseille, un parisien est un homme mort ; à Rome, les joueurs font le salut nazi aux supporteurs survoltés ; etc. Mais tout cela n’est, aux dires des anthropologues spécialistes, que bagatelles et culture des virages …

Le football, où des mâles teigneux et remontés à bloc donnent au culte de la destructivité un visage d’honorabilité technique, est cette « peste émotionnelle » qui diffuse dans les masses une passion pour la mort et pour ses représentants symboliques, la soumission à l’autoritarisme bureaucratique et instrumental d’une instance opaque et mystérieuse (comme la FIFA ). Il suffirait d’un rien pour qu’autour du totalitarisme du football s’agglutinent comme par le passé des régimes politiques musclés et totalitaires installés par l’assentiment des foules déjà prêtes à s’agenouiller devant quelques « terreurs » du ballon. En France d’ailleurs, le duel des présidentiables people Royal-Sarkozy était bien placé sous le signe du redressement physique, du « rebronzage de la race », du blindage comportemental et moral des français d’en bas, et ce sur la base militaro-sportive et sacrificielle d’une équipe de France devenue à point nommé le modèle de cohésion aveugle, d’efficacité collective ordonnée, de rendement muet, de don de soi fanatisé pour vaincre l’adversité « naturelle » de la vie sociale telle qu’elle est. Le slogan de l’équipe de France en disait long : « On vit ensemble, on meurt ensemble »…
Le football est un immense parc d’attraction, une sorte de Disneyworld à taille internationale, qui permet à tous les sponsors officiels et produits parrains de coloniser l’espace public, de lui donner les couleurs, les slogans, les symboles et les idoles de masse du nouvel esprit du capitalisme, et aussi de venir faire leur marché de consommateurs dans une logique inversée de production de cerveaux disponibles au viol des marchandises. Au petit homme, Reich dit : « Tu écoutes à la radio les slogans publicitaires sur des laxatifs, des dentifrices, des déodorants. Mais tu n’entends pas la musique de la propagande. Tu ne te rends pas compte de la stupidité incommensurable et du goût détestable de ces choses destinées à capter ton attention. As-tu jamais prêté l’oreille aux plaisanteries que [l’on fait] sur ton compte […] ? Ecoute la publicité sur un laxatif et tu sauras qui tu es et comment tu es . » Dans un monde sous perfusion de propagande footballistique, les petits hommes du ballon rond ne veulent pas savoir qu’ils sont les constipés psychiques à qui l’on administre massivement, par l’anneau commun du stade, un laxatif aux effets redoutables !

Fête du grand Capital, la Coupe du monde est, avec les Jeux olympiques, l’une des plus importantes percées du domaine privé dans la sphère publique et démocratique, qui devient alors le panneaux publicitaire volontaire, le supermarché grandeur nature des marques les plus prédatrices. Dans ce cadre de formatage pavlovien au « doux commerce », l’idéologie guerrière et patriotique, revancharde et chauvine, s’élève des chaudrons producteurs de masse-anneau peuplée de momies végétatives. Elle fabrique, trafique et bricole une ambiance collective surchauffée qui, selon une dialectique régressive d’affoulement-défoulement, passe de l’ordre unidimensionnel de la horde beuglante au désordre sanguinaire de la meute de combat. Tous les signes d’appartenance qui soudent tous ces « joyeux fêtards » du week-end ne sont pas empruntés par hasard au militarisme : alcool, hymnes, drapeaux, chants arriérés entonnés à brutes gorges, uniformes et peintures de combat ont déjà fait leurs preuves pour réduire l’individu à un suiveur acritique du mouvement de foule agressif — prêt à tuer s’il le faut .

Mais enfin, nous dira-t-on, le football n’est pas toujours violent, il a même permis à tous les peuples de fraterniser tout en retrouvant un « soft-nationalisme décomplexé ». Combien de fois ne vient-on pas nous chanter l’hymne des stades heureux où mondialisation et santé des nations se réconcilient en une harmonieuse fédération réellement internationale du football ! Par exemple, cette Coupe du monde 2006 a bien eu pour effet principal de faire renouer les Allemands avec les symboles de l’Allemagne conquérante. On nous l’a dit et répété, jamais, de mémoire d’Allemand, n’avait-on vu autant de rectangles aux couleurs nationales apparaître aux fenêtres et aux balcons du pays. Même lors de l’euphorie de la réunification en 1990, l’étendard n’avait pas été brandi avec le mélange de fierté et de simplicité qui caractérise le Mondial. Avant le match contre l’équateur, l’aigle, autre symbole refoulé en raison du passé nazi, a fait son apparition dans le stade olympique de Berlin. Un immense oiseau peint sur un drap blanc a été déployé dans un virage. Les battements de ses ailes porteront la Mannschaft vers la victoire, proclamait une banderole.
Plutôt que « fête populaire », cette fièvre qui galvanise des foules « jamais » autant assoiffées de conquêtes, doit être appelée par son nom : nationalisme patriotique guerrier. Et c’est bien pour cela qu’un dispositif de sécurité toujours plus absolument inédit est mis en place. Qui peut craindre les débordements d’une fête populaire fraternelle si celle-ci n’était au contraire traversée par une logique de marquages identitaires, de fiertés patriotiques et d’héroïsme nationaliste criminogènes ? Sous contrôle dans les tribunes puis dans un espace public quadrillé de vidéos-surveillance et de policiers et militaires armés, le peuple est donc malgré tout censé faire la fête. Il boit, il chante… il se « bastonne » ! Réduction inquiétante du peuple en populace manipulable, hypnotisée, shootée du stade .

En France, nous avons vu que quatre ans après la victoire de l’équipe de France en 1998, les urnes firent un triomphe aux idées nationalistes, xénophobes, virilistes et autoritaires du Front National. La nation « Black-Blanc-Beur » tant admirée se révélait être un pays hanté par le fantasme de ségrégation. Ce qui restait de ses élans fiévreux en bleu-blanc-rouge, c’était le franchouillard du drapeau tricolore et de son hymne purificateur ; c’étaient la haine de l’autre et l’abnégation masochiste devant l’état de fait, la perte absolue d’esprit politique et critique, autant d’ingrédients essentiels tant au « supportérisme » enflammé qu’aux petites cliques fascisantes. Edgar Morin, parmi tant d’autres, y avait vu un « fol orgasme de la victoire », une « grande communion identitaire », « un patriotisme des profondeurs » et une « extase historique ». Il ne s’agissait finalement que d’un recul de la raison, recul qui est le socle et le levain d’une massification de l’irrationalité en chemise brune .

Lors du Mondial 2006, un certain nombre de symboles forts ont signalé l’entrée de l’Allemagne dans une phase historique de banalisation et d’euphémisation sous une forme plus ou moins festive des représentants passés et actuels de l’idéologie nazie. Ce n’est plus l’effet du hasard si de nouveaux élus néo-nazis s’installent dans l’est de l’Allemagne, en empochant 7,3 % des suffrages lors des élections régionales de septembre dernier. Car outre l’excès de tolérance de Merkel à l’égard de l’intolérance affichée du président iranien et de ses diplomates cramponnés envers Israël et le peuple Juif, il n’aura échappé à personne que le stade olympique de Berlin construit pour Hitler et ses Jeux de la croix gammée a vécu une seconde jeunesse pendant ce Mondial. On mesure à ce détail de l’histoire l’ampleur du trou de mémoire collectif que le football peut susciter. Il ne faut pourtant pas oublier que l’architecture et l’art ont fait partie intégrante du régime nazi, de sa propagande et de son impact psychologique sur les masses . Ils sont venus matérialiser des idées de puissance, de grandeur, d’expansion et d’extermination du faible, et ce dans le cadre d’un vaste projet d’esthétisation de la politique et de la société. L’apparence de réalité bricolée dans le stade de Berlin portait le nom de “communauté du peuple”. Mais avec le temps, on l’a moins considérée comme une mise en scène, et certains de ses traits ont fini par devenir tout à fait réels.

Faut-il s’étonner du fait que le nazisme refasse surface tout spécialement au moment d’un Mondial de football, ou y voir au contraire le signe fort d’une convergence idéologique et psycho-patho-politique entre le sport et les idéologies totalitaires ? N’oublions pas là encore ce que nous dit Reich sur le fascisme : il n’est que « l’expression politiquement organisée de la structure caractérielle de l’homme moyen, structure universelle et internationale qui n’est nullement le propre de races, nations ou partis déterminés. Vu dans la perspective caractérologique, le fascisme est l’attitude émotionnelle fondamentale de l’homme opprimé par la civilisation machiniste autoritaire et son idéologie mécaniste-mystique. C’est le caractère mécaniste-mystique de notre temps qui suscite les partis fascistes et non l’inverse ».

En Allemagne, les supporteurs ont renoué avec l’hymne national, l’art d’Arno Breker, l’aigle impérial et avec une fierté nationaliste longtemps refoulés. Les néonazis ont défilé impunément et ont fait ouvertement campagne en profitant du relâchement politique causé par la fièvre football. C’est ainsi qu’entre en scène, à l’occasion d’une « fête populaire du ballon rond », un fascisme rampant, jusque-là terré et piteux, qui se propose en relevant le menton d’être un acteur non négligeable des bouleversements politiques à venir du pays.

On nous dira que les liesses dans les rues de France et d’Italie, par exemple, prouvent que nos analyses se heurtent à la joie, au bonheur, au délire positif inédit et inoubliable des foules. Mais quelles foules s’amassent pour un hystérique défoulement — vidé de tout contenu pouvant renvoyer directement à un intérêt objectif commun et souvent ponctué de comportements suicidaires, meurtriers ou vandales — sinon des foules fondamentalement en manque de joie et de bonheur au quotidien, sinon des foules fondamentalement abouliques et apathiques au quotidien : des foules qui, ne faisant pas la fête dans les jours ordinaires, se mettent à l’occasion du Mondial à faire la fête selon la logique des jours ordinaires ? Ce type de foules violées par « l’événement » sont les plus manipulables politiquement parlant, parce que ce sont des foules qui n’ont aucun horizon commun, aucune imagination radicale. Elles ont banni le moment critique de leurs pensées et de leurs actes .

En France, après les nuits de rassemblements « spontanés » de centaines de milliers de fervents chauvins grimés et plongés dans l’état second du bonheur de la victoire de l’équipe nationale, le football prouvait encore qu’il produit une structure caractérielle de masse qui est celle du fascisme. Un fascisme sous la forme de la fête… mais un fascisme rampant, une psychologie de masse fusionnelle et archaïque, bestiale et violente, mimétique et régressive, sacrificielle et dépolitisée, dont les conséquences morbides doivent absolument nous alerter sur le contenu même de la passion sportive. Il ne s’agit pas de communion, il ne s’agit pas d’amitié pure, ni même « d’explosion positive » comme l’affirmait Vigarello . Les 500 000 braillards agglutinés dans les rues de la capitale et descendus plus vite que pour améliorer leurs conditions de travail pourtant déplorables, étaient unis en tant que séparés, comme disait Guy Debord. Les soi-disant joyeux fêtards n’ont eu aucun mal et n’éprouvèrent aucun regret, comme le relatèrent tous les journaux, à ponctuer la « fête » d’actes violents entraînant blessures graves et mort de plusieurs individus. En plein délire revanchard, la foule « chauffée à blanc », hallucinée par la victoire de onze mercenaires en crampons qui ne représentent aujourd’hui que le capitalisme financier et maffieux, l’égoïsme et la tricherie, est une « masse ameutée » dont il faut prendre garde, car elle se dispose à tuer et elle sait toujours qui tuer. L’intégrisme du football s’exprime dans ces moments-là et devrait alerter les pouvoirs politiques : le football est un fascisme dans la démocratie.

Il y a tout de même de quoi frémir à la vue de ces milliers de personnes tous drapeaux dehors capables de placer une ville en état de siège et de choc, en état de conformisme obligatoire — Qui ne saute pas n’est pas français…est un slogan d’une violence primitive rare —, tout en sachant se retrouver docile, moutonnière, ordonnée et frissonnante de peine ou de fierté partagée face à leurs idoles venues les saluer du haut d’un balcon d’un hôtel luxueux, empaqueté pour l’occasion par un immense maillot Adidas de l’équipe de France, avec en guise de communication ce terrifiant slogan conquérant (que reprend Sarkozy) : « Ensemble, rien n’est impossible. » Tous les ingrédients, toutes les images d’une dictature sont ici réunis (gigantisme, hiérarchie, slogans simplistes, symboles, puissance de son, couleurs identitaires criardes, etc.) pour la dictature de l’Empire football. L’infrastructure économique est capitaliste, la superstructure idéologique est fasciste, la frustration sexuelle est la vaseline de tous ces rouages organiques.

Concluons donc sur cette remarque de Reich : « Rien ne saurait brider les énergies psychiques d’une masse moyenne vibrant au spectacle d’un match de football si l’on réussissait à les désenchaîner et à les canaliser vers les buts rationnels du mouvement de libération . »

P.S. :

À lire dans ce même numéro :

> Afrique du Sud 2010 : la Coupe immonde des townships

article de Fabien Ollier et Christophe Dargère paru dans la revue Quel sport ?

N° 12/13 mai 2010

Football. Une aliénation planétaire

> Corps de coupe et coupe de corps de Fabien Ollier

> Football : opium du peuple et guerre en crampons

Quel Sport ? N° 12/13 mai 2010

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