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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Aisheen (Chroniques de Gaza), Aisheen (Still Alive in Gaza)
Film documentaire qataro-suisse de Nicolas Wadimoff
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Dans une oliveraie ravagée par les bombardements [1], des Palestiniens ramassent du bois… Ce qui reste d’oliviers centenaires. « Pour retrouver les oliviers, il faudra attendre des générations », remarque le père qui, découragé, conclut, « je ne sais pas par où recommencer notre vie. » S’adressant à ses fils, il ajoute, devant le champ dévasté, « quand je pense que votre grand-père était malade lorsqu’au cours d’un orage une branche de ses oliviers était abîmée ! »

Sous une tente, autour d’un feu, une sonnerie de portable. C’est un message israélien, enregistré, qui offre une récompense contre des informations concernant le soldat israélien retenu en otage à Gaza, Gilad Shalit.

Cette séquence du film de Nicolas Wadimoff résume à elle seule le désespoir des habitants de Gaza que les différents gouvernements israéliens ont souhaité voir disparaître ou « sombrer dans la mer » comme le rêvait Itzhak Rabin. Gaza, prison à ciel ouvert et paysage de décombres [2], pour reprendre le titre du court métrage du cinéaste palestinien, Abed el-Salam Shehada.

Gaza supposée se révolter contre le résultat des élections de 2006 qui a vu la victoire du Hamas pour gérer cette bande de terre, l’une des plus peuplées de la planète (plus d’1,4 million habitant-es). Gaza qui subit un blocus inhumain, une punition collective qui touche la population civile et la prive de denrées, de soins, de matériel de première nécessité. Un accord tacite entre Israël et l’Égypte ferme les points de passage vers l’extérieur, Erez Check-point et Rafah. Il ne s’agit plus de les faire partir ces Palestinien-nes, mais de les étouffer à petit feu sans qu’il y ait condamnation internationale unanime du blocus, notamment de la part du gouvernement états-unien d’Obama qui reste, sans le dire ouvertement, sur les mêmes positions des gouvernements précédents de soutien inconditionnel à l’État d’Israël. La population palestinienne, on la plaint beaucoup, ça ne coûte rien de pleurer sur la souffrance des enfants et de déplorer les bombes au phosphore utilisées lors de l’opération Plomb durci. Plomb durci : un nom de circonstance pour le cynisme décomplexé de l’occupant. Tout se passe comme si la population palestinienne devait rester dans cette situation invraisemblable et jouer son rôle convenu de victime, victime à blâmer évidemment.

Aisheen signifie « toujours vivants »… Le documentaire montre un décor en ruines qu’on ne peut reconstruire puisque tout manque, le blocus est là, à chaque instant. Poste frontière égyptien de Rafah : quelques familles tentent de passer la frontière, pour des soins médicaux. Un refus sans appel leur est imposé. Beit Hanoun : un gamin, touché par un drone, raconte le déferlement des bombes et la mort d’un ami lors des bombardements de l’attaque israélienne de 2008-2009. Hôpital Al Shifa : une mère est au chevet de son bébé touché par une bombe au phosphore, entre la vie et la mort. La réalité de Gaza est là, tout au long du documentaire de Nicolas Wadimoff et laisse libre une parole désespérée, révoltée, accablée…

Aisheen, « toujours vivants »… Deux jeunes pêcheurs tentent de récupérer quelques poissons dans les filets, mais ne rentrent qu’avec un poisson. Il leur est interdit de pêcher au large sous peine de se faire tirer dessus. Sur la plage, une baleine est échouée, tuée par des roquettes. « S’ils le pouvaient, ils tueraient même les fourmis » commente l’un des témoins.
Les distributions de l’aide alimentaire se font dans une cohue. Les gens s’écrasent devant le guichet. Le zoo… Les animaux sont nourris de graines d’oiseaux car il n’y a que ça pour le moment. Un zoo misérable, lui aussi bombardé, le lion est mort de maladie faute d’être soigné et est empaillé près du singe surnommé Sharon qui s’énerve dans sa cage. Comment imaginer un lieu protégé dans cette bande de terre surpeuplée ? Comment les civils pouvaient-ils/elles échapper aux bombardements lors des attaques de l’opération Plomb durci ? Sur la balancelle du zoo, trois jeunes devisent amèrement, « si nous ne sommes pas éduqués, nous serons des moudjahiddines ! », dit l’un d’eux, d’ailleurs « les Juifs ne veulent pas que l’on soit éduqués », et son voisin de conclure, « on désespère d’avoir des rêves ».

Des bombes, à nouveau dans la zone des tunnels, sous les serres.

Au centre de loisirs, deux clowns parlent des raids aériens et tentent d’exorciser les peurs et les traumatismes des enfants. Les valeurs de la vie humaine sont-elles les mêmes vis-à-vis des Israélien-nes et des Palestinien-nes ? Sont-elles les mêmes concernant les occupant-es et les occupé-es ? Il apparaît que non en voyant les images de Nicolas Wadimoff, les visages et en écoutant les témoignages. Une adolescente raconte la mort de sa mère fauchée par une bombe, presque sous ses yeux, dans sa maison. Il faut pouvoir vivre avec la mort et la menace des bombes au phosphore, apprendre à ouvrir le larynx pour permettre à la victime de respirer. Le grand-père dit alors à sa petite fille : « Si l’être humain perd l’espoir, il perd la vie. »

Des rappeurs gazaouis enregistrent, des paroles subversives… Une émission de radio à Gaza et le chanteur évoque liberté individuelle. On ne peut s’empêcher de penser qu’il est dommage que cet aspect de la résistance ne soit jamais abordé dans les médias internationaux.
Un parc d’attractions détruit en partie par les bombardements de 2008-2009. La cité des fantômes se dresse comme un décor anachronique et figé. Il n’y a plus de pièces de rechange, alors il faut trouver des moyens pour remettre en marche les manèges explique le responsable du parc. Le manège démarre. Vue panoramique de la plage et de la ville de Gaza.
Aisheen, « toujours vivants »… Un documentaire à voir absolument pour saisir la situation d’une population enfermée. Mais quels sont les enjeux pour les puissances internationales de prolonger ainsi un état de fait ? C’est quand la fin du cauchemar ?

Notes :

[1Le bombardement de Gaza par les forces militaires israéliennes a commencé le 27 décembre 2008, justifié par l’envoi de missiles depuis Gaza sur Israël. Opération baptisée Plomb durci.

[2Décombres, réalisé par Abed el-Salam Shehada (Palestine – 2002). Décombres a été tourné à Gaza, pendant six mois avec des paysans. Abed el-Salam Shehada : « J’ai vécu avec cette famille après la destruction de sa maison. L’épisode de la blessure par balle du jeune fils se rendant à l’école est très important. Cela provoque chez l’enfant un sentiment de double insécurité, comme encerclé de l’intérieur et de l’extérieur.

La réaction du public a été la même dans tous les festivals, ce qui me laisse à penser qu’une grande partie du public ne sait pas ce qui se passe réellement en Palestine. Le film en cela présente un témoignage de ce qu’est l’occupation militaire israélienne et ses conséquences sur les êtres humains. Au début de la seconde Intifada, après septembre 2000, je n’ai jamais pensé que l’occupation israélienne pourrait atteindre un tel degré de violence. J’ai été témoin de la barbarie de l’armée israélienne, j’ai vu les morts, les tueries, des choses jamais vues auparavant. Et cela m’a ramené au temps de la Nakba, à l’expulsion de 1948 subie par mes parents. Cette expulsion semble se répéter indéfiniment. Le temps s’est arrêté et nous revivons cette catastrophe depuis cinquante-quatre ans. Le noir et blanc rappelle les actualités de la fin des années 1940, des images vues par la génération de mes parents. Aujourd’hui, c’est pareil, mais en couleurs. J’ai voulu souligner ainsi l’idée de continuation durant toutes ces années.

J’ai utilisé la datation pour préserver la mémoire des faits, authentifier les événements et éviter une contestation ultérieure des Israéliens. Les images du film sont la réalité, ce n’est pas une reconstitution. L’histoire de la Palestine est dure et bouleversante. Nous vivons une succession d’événements tragiques et les dates correspondent à des massacres, des expulsions, l’exil, donc garder la mémoire revient à préserver notre histoire. Il est important de conserver la connaissance des faits historiques pour les générations futures. L’histoire s’est figée pour nous depuis cinquante-quatre ans, c’est pourquoi il est important d’inscrire les dates. » Abed el-Salam Shehada, entretien à Montpellier en octobre 2002.
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