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Nestor Potkine
"La Philosophie de l’argent" (2)
(Deuxième partie)
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LES CONSÉQUENCES DE LA NATURE DE L’ARGENT

Cette étrange nature de l’argent, chose la plus vide, la plus neutre, la plus transparente mais donc la plus dissolvante, la plus dominante qui soit, a eu une énorme influence sur la vie sociale. L’ouvrage de Simmel [1] en montre beaucoup. Nous allons en résumer quelques-unes.

L’argent rabaisse la personne à presque rien

La prostitution et l’argent, à l’évidence, ont partie liée. Voici ce qu’en dit Simmel (p.473) : « Seule une pareille transaction répond bien à ce rapport très momentané, ne laissant point de trace, qui définit la prostitution. L’offre d’argent vous dégage bien plus complètement du rapport engagé, vous permet de en arranger bien plus profondément que l’offre de tout autre objet qualifié auquel reste facilement attaché _ de par son contenu, son choix et son usage_ ne serait-ce qu’une exhalaison de la personne qui fait l’offre. Au désir tout de suite culminant et non moins vite expirant si bien servi par la prostitution, ne convient que l’équivalent monétaire, lui qui n’engage à rien et reste à chaque moment, en principe, disponible et bienvenu. »

Où ai-je lu ceci : « les hommes paient des prostituées non pas pour obtenir le droit de les faire venir, mais pour obtenir le droit de les faire partir » ?

Mais continuons avec Simmel (p.474) :
« De même ressent-on alors, avec l’essence de l’argent, quelque chose de l’essence de la prostitution. L’indifférence avec laquelle il se prête à tout usage, l’infidélité par laquelle il se détache de tout sujet, puisqu’il n’est vraiment attaché à aucun, l’objectivité qui, excluant tout rapport de cœur, lui appartient en sa qualité de pur moyen_ tout cela fonde une funeste analogie entre l’argent et la prostitution. Si Kant pose en impératif moral qu’on ne doit jamais se servir d’un être humain comme d’un simple moyen, mais qu’il faut le reconnaître en même temps et en tout temps comme une fin, et le traiter en conséquence, la prostitution, elle, témoigne d’un comportement absolument opposé, et des deux côtés concernés. »

L’argent est une putain.

De mauvais servant, l’argent est devenu mauvais maître

Le servant si indispensable à son maître que c’est lui qui, en réalité, devient le maître, est un personnage universel de la littérature. L’argent, servant universel, est depuis longtemps devenu maître universel. Il en a le prestige.

Et c’est ce que montre Simmel (p. 483) dans ce second passage sur la prostitution : « Au sein de la prostitution aussi, s’impose le fait que l’argent, au-delà d’une certaine quantité, n’est plus indigne, ni inapte à compenser les valeurs individuelles. Le dégoût de la bonne société moderne envers la prostituée se marquera d’autant mieux que celle-ci se montrera plus lamentable et plus misérable : il s’amoindrit avec l’augmentation du prix demandé à la clientèle, jusqu’au point où telle actrice, notoirement entretenue par un millionnaire, sera reçue assez souvent dans les salons. (…)

La courtisane qui se vend au prix fort y gagne une « valeur de rareté », car non seulement atteignent un prix élevé les choses ayant valeur de rareté, mais inversement aussi ont valeur de rareté les choses atteignant un prix élevé pour quelque autre raison, fût-ce un caprice de la mode.
Comme bien d’autres objets, les faveurs de mainte courtisane furent prisées et briguées de beaucoup à cause des sommes considérables qu’elle aura eu le courage d’exiger. »

Ce mécanisme par lequel l’argent lave sa propre ignominie dès qu’il dépasse de loin un montant banal est démontré dans un texte (p. 485) sur une autre activité humaine étroitement liée à l’argent, la corruption.

« La corruption, vendre son devoir ou sa conviction, passera pour d’autant plus vile que la somme est mince. La corruption est donc bien ressentie comme un achat de la personnalité, qui se classe différemment selon qu’elle ne se laisse pas « payer », ou se cède à un prix élevé ou encore peu élevé (…). Ce rapport de la corruption au tout de la personnalité est source de la dignité bien spéciale que d’ordinaire l’individu corruptible conserve ou du moins affiche, et qui se manifeste soit par l’indifférence aux petites sommes, soit, même en l’absence de celles-ci, par une certaine grandezza, par un air de sévérité, de supériorité, affectant de ravaler celui qui donne au rôle de celui qui reçoit. Ce comportement extérieur vise à présenter la personne comme inattaquable, comme retranchée dans sa valeur, et si c’est là une comédie, la comédie se répercute quelque peu sur l’intérieur_ étant donné surtout que l’autre partie entre d’habitude dans le jeu par une sorte de convention tacite _ et préserve l’individu corruptible de l’auto-anéantissement, de l’autodépréciation, que devrait entraîner la mise en jeu de sa propre valeur contre une somme d’argent. »

L’argent contre la famille

Nous avons vu plus haut que la famille est un lieu à l’intérieur duquel l’autosuffisance interne rendait peu nécessaires les échanges externes, donc la convergence de séries téléologiques, donc l’usage de l’argent. A mesure que la sédentarité, les surplus alimentaires, l’émergence de spécialistes, la division du travail, le progrès technologique et l’argent, en allongeant démesurément les séries téléologiques, rendent les échanges à la fois beaucoup plus faciles, beaucoup plus nécessaires et beaucoup plus désirables, la famille, elle, se rétrécit, s’amollit, se dilue, se décompose.
La famille est un lieu où l’égalité des droits n’entraîne pas la similitude des personnes. D’ailleurs, elle est un lieu d’inégalité (le bébé est bien plus exigeant, et bien moins autonome, que l’adulte) ainsi qu’un lieu où l’on n’aime pas parler d’échange, mais de don ; un lieu où l’on ne tient pas (ou du moins pas ostensiblement) la comptabilité des gentillesses. L’argent, lui, comptabilise. Sans se préoccuper de qui est qui. Un bébé est une charge financière, pas un bout de chou à croquer. Un adulte au travail est un centre de profit, pas un amour. Au XXIe siècle, la famille étendue résiste surtout dans les pays les plus pauvres, les moins « avancés », cependant que plus un pays est profondément capitaliste, plus un pays est
« avancé », moins la famille y a d’importance. Combien d’Américains connaissent le nom de leur arrière-grand père ? Par combien de mariages et de divorces successifs passe l’Américain moyen ? Quel Américain moyen sait instantanément les noms de tous ses cousins, ou le domicile de tous les petits-enfants de la nièce de sa femme, comme le saura, sans réfléchir un instant, l’Africain moyen ? Dans quels pays est-ce un honneur de s’occuper (nourrir, vêtir, loger, laver, distraire) d’une grand-mère sénile, dans quels pays s’en débarrasse-t-on dans une maison de retraite… payée avec de l’argent ?

Par ailleurs, la complète indifférence morale de l’argent pousse ceux qui veulent en gagner toujours plus à promouvoir, activement, des comportements universellement tenus pour immoraux.
Partout, ne pas gaspiller est une vertu. Qu’en dit la publicité ?
Partout, savoir contrôler ses désirs, ne pas céder à la première impulsion venue, résister à la tentation des plaisirs superficiels et éphémères, savoir attendre son tour, attendre que la récompense vienne longtemps après l’effort, est la marque de la maturité et de la sagesse. Qu’en dit la
publicité ?

Partout, savoir ne pas mettre en avant ses propres désirs aux dépens de ceux des autres est le signe de la politesse, de la bonne éducation. Qu’en dit la publicité ?

Argent, démocratie, liberté

La démocratie est une religion de la quantité. Les anarchistes ne cessent jamais de s’étonner de ce que si 51 % de personnes disent « oui », alors l’opinion, « non », des 49% restants ne vaut plus rien. Simmel rappelle, p. 566, que « dans le conseil de la tribu des Iroquois, dans les Cortes aragonaises jusqu’au milieu du XVIe siècle, dans la diète polonaise et d’autres communautés encore, la mise en minorité n’existait pas ; toute décision ne faisant pas l’unanimité était sans valeur. Le principe que la minorité doit s’incliner signifie que la valeur (…) qualitative de la voix individuelle est réduite à celle d’une unité purement quantitative.
Le nivellement démocratique (…) est le corrélat ou le postulat de ce processus calculateur dans lequel un nombre arithmétique plus ou moins grand d’unités demeurant anonymes exprime la réalité interne d’un groupe et dirige sa réalité externe. »

D’où vient ce respect outré des nombres, ce mépris outré des personnes ?
Simmel (p. 568) :

« La nature calculatrice de l’argent a introduit dans les rapports entre les éléments de la vie une précision et une sûreté dans la détermination des égalités et des inégalités, une non-ambiguïté dans les engagements et les accords, comparables à ce qu’apporte (…) la généralisation des montres de poche.
La détermination du temps abstrait par les montres comme celle de la valeur abstraite par l’argent fournissent un schéma (…) de mesures extrêmement fines et sûres : ce dernier absorbant en soi les contenus de la vie, leur prête (…) une transparence, une calculabilité inaccessibles autrement. »

Puis (p. 567) : « C’est l’économie monétaire qui est venue introduire dans la vie pratiq)ue (et qui sait, peut-être aussi dans la théorie) l’idéal de l’expression chiffrée. De ce point de vue, là aussi, le monétaire se présente comme l’intensification et la sublimation pures et simples de l’économique. »
Et : « (…) avec son intuition, la langue entend par un homme « qui calcule » tout simplement quelqu’un qui calcule égoïstement. (…) Ce trait psychologique de notre époque (…) me semble être en étroite liaison causale avec l’économie monétaire. Celle-ci crée par elle-même la nécessité de procéder quotidiennement à des opérations mathématiques. La vie de beaucoup d’hommes est entièrement occupée à ces activités qui consistent à déterminer, peser, calculer, réduire des valeurs qualitatives en quantitatives. »

Réduire des valeurs qualitatives en valeurs quantitatives… comment mieux dire que l’argent réduit les êtres humains à des nombres, et que rien ne se prête mieux à la manipulation que les nombres ?

L’argent favorise l’irresponsabilité

Simmel : « Seul l’argent pouvait mettre sur pied de telles communautés ne portant aucun préjudice au membre individuel. » L’une des inventions les plus intelligentes, et peut-être la plus dangereuse, du capitalisme, s’appelle le partage des risques (la version la plus récente s’appelle « titrisation »). Rien de bien méchant à l’origine. Le transport maritime au XVIe siècle était hautement risqué ; naufrages, pirates, tempêtes, voire capitaines voleurs, voire encore équipages voleurs ! Pour diminuer les risques, les marchands ont décidé de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Au lieu d’investir mille ducats sur la cargaison d’un seul bateau (dix mille ducats de bénéfice quand le bateau revenait bourré de poivre, mille ducats de perte s’il ne revenait pas), ils investissaient leurs mille ducats sur les cargaisons de dix bateaux. Génial. C’est à cela que la Hollande et l’Angleterre durent leur prospérité. Au XIXe siècle, l’idée fut appliquée à grande échelle, dans les diverses formes de sociétés. L’idée est la même : on investit à plusieurs, dans plusieurs sociétés différentes, pour diminuer les risques.
Mais !

Mais on introduisit une diabolique innovation, la responsabilité limitée. Le mot signifie que si la société emprunte un million, et qu’elle ne peut pas le rembourser, vous, qui avez investi dix mille, vous ne devez pas un million. On ne vous reprend que vos dix mille.
Même si dans l’intervalle vous avez gagné cent mille. Votre gain, c’est du passé, on n’y regarde pas le jour où la société est incapable de rembourser le million. Ce qui explique bien des choses. Vous, salarié, travailleur indépendant, chômeur, etc. quand vous ne pouvez pas payer vos dettes, on vous prend tout ce qu’on peut. Pas moyen de dire « ah mais, je n’ai que pour tant d’actions ».

Mais les investisseurs, les employeurs, bref les capitalistes, eux ont inventé la machine à ne pas perdre.

Cette machine à ne pas perdre fonctionne aux dépens de qui ? Aux dépens d’autrui.

1/ aux dépens des banques, qui ont de quoi se rattraper, et qui, souvenez-vous, créent de l’argent à chaque fois qu’elles en prêtent.

2/ aux dépens des petits actionnaires, dont la petite cupidité nourrit la grande cupidité des grands actionnaires.

3/ Mais surtout aux dépens des salariés. Quand les entreprises font faillite, voit-on le PDG, quelques jours après, mendier un sandwich à la porte du bistro ?

Les économistes défendent tous les mécanismes de protection des faillis, et font toujours remarquer que la superpuissance économique, les Etats-Unis, sont le pays où faire faillite ne coûte à peu près rien.
Au failli.
Ses fournisseurs et ses employés sont moins enthousiastes.

Argent et religion

Le catholicisme méprise l’argent, officiellement. « Il est plus difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux qu’à un chameau de passer par une aiguille. »

Pourtant, Simmel a remarqué (p. 281) que l’argent « devient le centre où les choses les plus opposées, les plus étrangères, les plus éloignées trouvent leur point commun et entrent en contact ; aussi l’argent accorde-t-il (…) cette élévation au-dessus du particulier, cette confiance en sa toute-puissance comme celle d’un principe suprême. »

Et (p. 453) « (…) La vie et l’action de l’homme civilisé se meuvent à travers un nombre immense de séries téléologiques : lui ne contrôle, voire ne mesure qu’une faible partie de chacune d’elles, de sorte que se développe là, comparée à la simplicité de l’existence primitive, une angoissante différenciation des éléments de vie ; la pensée d’une fin dernière, où se réconcilie à nouveau tout cela, pensée dont il n’y a nul besoin avec des situations et des individus non différenciés, joue le rôle d’une paix rédemptrice dans la dissémination et le fragmentarisme de la culture. »
« Pour la première fois dans l’histoire occidentale était réellement offert aux masses un but définitif couronnant l’existence, une valeur absolue de l’être, au-delà de toutes les particularités, fragmentarismes et absurdités de ce monde empirique. »

En termes plus simples, le membre d’une tribu dans la jungle sait qui il est, pourquoi il vit, pour qui il vit. Le citadin, perdu entre dix, vingt rôles (sujet du roi, contribuable, père de famille, employé, etc.), à peine soutenu par une famille minuscule, inconnu des milliers de ses semblables qu’il ne connaît pas non plus, regardera d’un œil plus sympathique le monothéisme. D’autant que l’argent et Dieu partagent une même caractéristique : l’universalité. L’argent est le moyen universel, Dieu est la cause universelle.

Vive l’athéisme financier !

Notes :

[1Georg Simmel, sociologue allemand, La Philosophie de l’argent (Quadriges, PUF).




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