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Nestor Potkine
Les bottes de Staline
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Que faire du bric-a-brac d’une dictature disparue ? Abattre, oui abattre, comme les Irakiens abattirent les statues de Saddam Hussein ou la Commune abattit la colonne Vendôme. Certes, mais... il y a une solution plus drôle, et les Hongrois l’ont choisie. Le riducule tue, le ridicule a certainement contribué à tuer les dictatures staliniennes. À Budapest, les Hongrois ont eu une idée brillante ; rassembler des statues échappées à la fureur populaire dans un musée, le baptiser "Memento Park" et laisser agir leur ridicule intrinsèque. Perdu au fond d’une banlieue triste de Budapest, sous une ligne à haute tension, le visiteur du musée arrive entre deux objets bizarres.

À droite, une énorme plate-forme de béton. Sur l’énorme plate-forme de béton, une plate-forme de briques. Sur la plate-forme de briques, une paire de bottes en bronze. Les bottes de la statue de Staline, huit mètres de haut, sous laquelle passaient les parades officielles. Lors de la révolution de 1956, la foule avait sciée la statue, au niveau du haut des bottes, par moquerie envers Staline. Le rapport Kroutschev étant passé par là, on n’osa pas reconstruire la statue, mais on n’osa pas non plus détruire les bottes qui, en fin de parcours, se retrouvèrent, ridicules, sur la plate-forme moche sous la ligne à haute tension.

À gauche, une facade de briques, adoptant la forme d’un temple grec, sans rien derrière toutefois ; comme la dictature communiste, qui prétendait à l’utopie, sans rien derrière. Dans deux niches de la facade creuse, une statue de Lénine, et une statue de Marxengels (on ne citait jamais l’un sans l’autre). L’esthétique de Marxengels oscille entre les statues d’idoles des primitifs de la jungle dans les peplums italiens des années 1950 (Maciste contre les cannibales) et un cubisme mou, filtre par une administration dure. C’est toujours mieux que le douloureux réalisme de statues d’apparatchiks, forcément sexagénaires et forcément dotés non seulement du cauchemar du sculpteur, le complet-veston (nettement moins artistique que la toge) mais aussi de l’enfer du sculpteur, la paire de lunettes à monture en bakélite.

N’oublions pas le soldat soviétique libérateur, au regard de raver de Goa ayant ingurgité un peu trop d’acide, ou l’incroyable bouquet de figures en fer-blanc représentant la foule des révolutionnaires partant à l’attaque. En fait, précise le livret du musée, il s’agit de cuivre chrome : le sculpteur a donc réussi l’exploit d’utiliser un materiau couteux et de donner l’impression d’un materiau minable.
Et surtout, surtout, n’oublions pas Hulk.
Pardon, le révolutionnaire prolétarien en bandes molletières tendues par ses muscles, dans une pose révolutionnaire ; c’est-a-dire dynamique (quatre bons mètres entre chaque pied), érectile (mmm... tous ces muscles bandés), pugnace et hurlante.

Le clou du musée se voit dans une sombre baraque aux fenêtres aveugles. On y passe des films d’instruction concus par la police secrète hongroise, au bénéfice de ses nouvelles recrues. Tournés par des acteurs célèbres de l’époque, on y enseigne l’abc du métier.
Comment fouiller un salon sans que son proprietaire ne s’en apercoive (attention camarade, les agents de l’impérialisme savent glisser un cheveu dans une fente de tiroir pour qu’il tombe si on l’ouvre sans permission : passe d’abord une loupe, camarade inspecteur ! Attention camarade, ta morale prolétarienne sera choquée lors des fouilles : tu trouveras des photos pornographiques, voire, gasp, des médicaments occidentaux ! Attention camarade, un bon ouvrier a toujours de bons outils ; pense à te munir d’une règle longue et fine pour la passer entre les lames des radiateurs).

Comment recruter des informateurs (allons, camarade lieutenant, le camarade Horvath se rend bien compte qu’il a commis un crime contre la République Socialiste Populaire de Hongrie, il veut se racheter, peut-être pourrions-nous envoyer ce rapport aux archives si le camarade Horvath acceptait de prendre part à la lutte contre les traîtres à la solde de l’impérialisme ?). Là, d’ailleurs, séance inénarrable : deux hommes à cheveux longs, donc des traîtres puisque le film est tourné en 1972, dégustent une soupe qui leur est servie par une femme. L’un d’eux se lève et embrasse la femme. Commentaire en voix off du policier observant la scène à la jumelle : " Ah les salauds, quels comédiens, ils me font vomir ! "Commentaire d’une voix plus âgée : "Fais plutôt attention, ta bobine de film va bientôt tirer à sa fin !"

20 000 agents de la police secrète hongroise, 100 000 personnes sous observation.

On ne repart pas les mains vides de ce petit musée : par exemple une carte postale reproduisant une publicité est-allemande pour la célèbre Trabant. Une petite Trabant toute propre, toute luisante, "la Trabant 601 de luxe", dont l’heureux propriétaire, en veste de soirée, tient la portière ouverte en attendant ses amis en noeud papillon descendant un escalier qui ne déparerait pas la salle des fêtes de la maison des jeunes de la Motte-Beuvron. Une autre carte postale ravira les amateurs de beauté virile, puisqu’elle représente Leonide Brejnev en maillot de bain.

Mais... des cartes postales... Oui, bien sûr, le musée a une boutique de souvenirs, et même des distributeurs de confiseries. Après le socialisme à visage humain, le capitalisme à visage postal.



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