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Patrick Schindler/Christiane Passevant
L’intelligence du Barbare
Maurice Rajsfus (éditions du Monde Libertaire)
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Maurice Rajsfus vient de publier son dernier volume aux éditions du Monde libertaire (on n’ose plus en compter le nombre) qui, cette fois-ci, s’attaque au Barbare moderne. « Ce petit prédateur qui a pris de la hauteur et s’est investi en politique […] et continue, dans la lignée des Barbares anciens à mettre en avant sa brutalité pour mieux/Volumes/CP HD/À TRAVAILLER/Manuscrits/1.HILL.qxp.pdf terroriser les faibles d’esprits ». Difficile dans le portrait qu’en dresse Maurice de ne pas reconnaitre parmi ses multiples facettes, la pâle image de l’omniprésent petit Barbare en chef ? Nous sommes allés fouiller dans les nombreux chapitres de cet ouvrage qui ne fait que constater les reculs de l’intelligence et de la solidarité, devenus, hélas, notre triste réalité quotidienne...

Barbares anciens et modernes

Pour commencer son livre, Maurice Rajsfus recherche une définition du Barbare, il hésite et faute de « la phrase d’une grive » se contente de celle d’un « merle », Vauvenargues, tirée de ses Réflexions et Maximes :
« L’énorme différence que nous remarquons entre les sauvages et nous, ne consiste qu’en ce que nous sommes un peu moins ignorants queux ». Et Maurice de se demander comment un grand esprit comme Vauvenargues a pu confondre sauvagerie et barbarie. Puis, de nous rappeler que ceux que l’on qualifiait de hordes de Barbares dans nos livres d’école étaient surtout des sociétés d’hommes libres, composées de dominants, certes, mais également d’agriculteurs, d’éleveurs de bétail, ainsi que de forgerons travaillant déjà le fer et le bronze. Ils vivaient de manière communautaire, avaient un sens aigu du partage, se devant vraisemblablement assistance et protection, malgré leur organisation en tribus et en clans. Il y avait même des artistes parmi eux !... Ces barbares étaient surtout en quête de territoires pour s’y établir sous des cieux plus cléments que les leurs.

À ce Barbare des temps anciens, Maurice oppose le « Barbare moderne » qui, au fil du temps, s’est assis sur les anciennes solidarités. La société du gain et du profit ayant tué lentement, mais sûrement, les rapports humains dans ce qu’ils pouvaient avoir de plus chaleureux et ayant fait fît de la convivialité. Ce barbare moderne qui, avec l’apparition des régimes autoritaires du XXe siècle, a trouvé sa justification dans la purification ethnique. Purification qui, par peur du Barbare nazi, ne fit pas plus que ça, réagir les évêques de l’église catholique qui se gardèrent bien d’élever la voix lors de la rafle du 16 juillet 1942 et des premières déportations. En ces temps de déshumanisation absolue, l’Église de France apportait son soutien plein et entier au régime totalitaire instauré à Vichy par Pétain et Laval. Plus tard, les Barbares des pays démocratiques s’illustrèrent à leur tour dans la déshumanisation, avec la guerre postcoloniale d’Indochine, la répression à Madagascar et la guerre d’Algérie.

Et c’est justement toute cette histoire que les Barbares modernes (suivez le regard de Maurice…), pour assoir leur pouvoir, souhaiteraient faire disparaître de l’enseignement scolaire, tout en réduisant le nombre d’enseignants. Car, le Barbare méprise la recherche fondamentale, au bénéfice de cette recherche appliquée, convenant bien plus à une politique de profit immédiat que d’un investissement d’avenir. C’est une approche des plus cohérentes car le Barbare estime que la recherche libre ne peut être que subversive. Le domaine de l’audiovisuel qui assied ce manque de curiosité est d’ailleurs caractérisé par la médiocrité et la publicité qui banalisent la qualité des programmes et donnent la priorité à la consommation sur la culture.

Le Barbare intime

Venons-en à présent aux traces que souhaiterait bien laisser dans l’histoire le Barbare moderne. Cet « hommidé » gonflé de son importance, arrogant, insolent, plein de morgue et de certitude, prétentieux et vaniteux, il n’a de cesse de rabaisser ses contemporains, les humilier si nécessaire. Ce grand homme, ce héros, fait en sorte, si sa gloire n’est pas évidente, qu’elle soit crée de toutes pièces. On lui construira, sur mesure, une histoire hors normes. Prudent, pourtant, le Barbare ne fait confiance à personne, plus il est adulé, plus il se méfie, même de ses proches. Il sait que son avenir n’est pas assuré. D’où cette propension à s’entourer d’un petit cercle d’affidés (Barbares en herbe), dont il n’est pas assuré de la fidélité absolue, si le vent de l’histoire venait à tourner. Au niveau de son objectif, le but du Barbare est bien plus de détruire que de construire. Tous ceux qui osent se dresser sur son chemin ont pour seule perspective d’être balayés par la force brutale qui s’est mise en marche, car, selon Maurice « il n’y a pas de dictature douce ou éclairée ». Très logiquement, lorsque la machine infernale policière et répressive est en place, rien ne peut l’arrêter – sauf son échec, qui n’est pas programmé.

Le Barbare se proclame parfait. Ses actions sont incomparables. Ses qualités sont multiples, ses interventions mûrement réfléchies. Peu importe la violence utilisée pour supplanter ses rivaux, et les méthodes mises en œuvre pour faire taire les oppositions. La supériorité du leader se manifeste par sa capacité à annihiler la volonté résistante des derniers récalcitrants. C’est un combat de tous les instants, mais le pouvoir vaut bien qu’on se salisse un peu les mains, en reniant rapidement les promesses faites de laisser subsister un fragment de liberté. Il n’empêche, lorsqu’on examine de près les traits de son visage tourmenté, il est évident que le Barbare n’a pas l’esprit en repos. Ses cheveux ont blanchi, des rides sont apparues, il transpire constamment et se dandine assez frénétiquement lorsqu’il prend la parole devant un auditoire dont il n’est pas possible de lui garantir, au moins, la bienveillante neutralité.

Victimes et complices du Barbare moderne

Le Barbare moderne en imposant la pensée unique, après avoir balayé la majorité des subventions attribuées aux relais culturels qui devraient nous élever vers la pensée multiple et critique, a bien réussi à formater ceux de nos contemporains qui, ayant appris à ne plus penser et croyant ménager leurs arrières ont adhéré à l’idéologie dominante. Habitués à contourner la répression, par simple réaction d’égoïsme et de survie, les lâches sont tellement inquiets à l’idée de subir le sort commun qu’ils s’enferment dans cette logique infernale qu’il n’y aurait pas d’autre choix que de subir la loi du maître du moment.

Une fois de plus, il faut en revenir à cette attitude de résignation qui est celle des peuples ou des sociétés ayant abandonné tout espoir de retour vers la liberté. Ils sont prêts à tous les renoncements par crainte des mauvaises réactions du Barbare. Ils ont appris à garder le cœur sec face aux tragédies qui, jadis, les auraient émus. Pour eux, l’indifférence est devenue un gage de survie. Le passé doit être oublié… Ce qui permet d’accepter le pire, en estimant que la perte des libertés n’est qu’une péripétie sans intérêt !...

Tout au long des 52 petits chapitres de ce bouquin sympathique, Maurice nous parle encore entre autre, du quotient intellectuel du Barbare, de ses caprices, de sa xénophobie, de ses conceptions du monde du travail et se pose aussi la question de savoir si s’il existe des femmes en Barbarie. La réponse est oui : il n’y a pas de sexisme dans le monde des Barbare : certaines femmes s’y sont fait remarquer au cours de l’histoire. Le tout agrémenté de phrases de penseurs que le Barbare moderne, s’il les connait, ne porte certainement pas dans son cœur : Isidore Lautréamont, Michel Bakounine, George Orwell, Söeren Kierkegaard, etc. Bref, un vrai petit régal pour les anti-Barbares que nous sommes !...

Patrick Schindler [1]

L’intelligence du Barbare de Maurice Rajsfus

Le barbare, c’est qui ? Le nervi du coin qui se sent investi d’une mission ? Son double qui défend les intérêts du patron ? Celui qui dénonce son voisin ou sa voisine sur l’air de je-suis-un-bon-patriote ? Ou ceux qui-se-foutent-pas-mal de la misère des autres ? Ou encore ceux et celles qui disent « la garde à vue… c’est qu’ils ou elles ont certainement quelque chose à se reprocher ! » Et les autres qui détournent les yeux de la misère dormant sur le trottoir ! On meurt de froid en hiver, en France, et c’est banal ! L’allégeance domine dans notre société, le barbare le sait bien et il en profite !

L’intelligence du barbare de Maurice Rajsfus est un texte de réflexions sur la barbarie. Le titre fait référence au groupe Socialisme ou Barbarie,
« créé en 1946 au sein du PCI par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, [qui] évoquait l’existence en URSS d’une véritable classe bureaucratique ayant détourné la Révolution à son propre profit. [2] » Et Maurice Rajfus a fait partie de ce groupe à partir de 1948.

L’intelligence — ou l’habileté — du barbare ne s’analyse pas aujourd’hui sans porter un regard en arrière sur une « filiation » qui, si elle n’est pas voyante, n’en est pas moins là. Le barbare est présent, toujours, mais n’est pas forcément encouragé par le pouvoir, c’est selon une conjoncture de tension, une crise… Et voilà qu’il se multiplie, ou plutôt qu’il baisse le masque. Le témoignage de Joseph Kessel [3] sur la montée du national-socialisme en Allemagne montre que les parallèles entre aujourd’hui et les années 1930 sont à prendre en compte :

« Quand la haine est arrivée à ce point, la vie humaine ne compte plus. […] Il ne donnait aucun programme. Tout n’était qu’appel aux instincts les plus primitifs : “Nous allons faire de l’Allemagne le plus grand pays. Nous allons démolir les juifs. Et c’était là l’accent principal. Dès que l’attention fléchissait, aussitôt l’orateur commençait à faire de l’antisémitisme et son succès était immense. »

Les barbares sont de retour et on leur tend complaisamment le micro pour les entendre dire leur déception d’avoir voté Sarkozy en 2007, parce qu’ils pensaient que « les bateaux repartiraient en Algérie avec les immigrés ». Tirade on ne peut plus claire quant à la barbarie de ceux et celles qui la prononcent. « Tant d’années après la rafle du Vel’d’hiv’ — et de celles qui allaient suivre — nous trouvons toujours des policiers et des gendarmes disponibles pour harceler les familles de sans-papiers, aux fins d’expulsions, souvent violentes. »

Mais qu’est-ce qui fait que des personnes choisissent de faire subir des violences à d’autres êtres humains ? L’expérience de Milgram en 1961 pour mesurer le degré de soumission à l’autorité a été reprise dans le film d’Henri Verneuil, I comme Icare d’où est extrait ce dialogue qui porte à réflexion :

« — Dans le cas d’un génocide. Quand un tyran décide froidement de tuer cinq, six millions d’hommes, de femmes, d’enfants, il lui faut au moins un million de complices, de tueurs, d’exécuteurs. Comment arrive-t-il à se faire obéir ? »

« — En morcelant les responsabilités. Un tyran a besoin avant tout d’un état tyran, alors il va recruter un million de petits tyrans fonctionnaires qui ont chacun une tâche banale à exécuter. Et chacun va exécuter cette tâche avec compétence et sans remords. Car personne ne se rendra compte qu’il est le millionième maillon de l’acte final. Les uns vont arrêter les victimes, ils n’auront fait que de simples arrestations. D’autres vont conduire ces victimes dans des camps, ils n’auront fait que leur métier de conducteurs de locomotives. Et l’administrateur du camp en ouvrant ses portes n’aura fait que son devoir de directeur de prison. Bien entendu on utilise les individus les plus cruels dans la violence finale. Mais à tous les maillons de la chaîne, on aura rendu l’obéissance confortable. »

L’origine de la barbarie : obéir, ne plus penser, se déresponsabiliser ? Il est certain que pour le pouvoir, penser et se révolter peuvent conduire aux pires débordements.

CP

L’intelligence du Barbare de Maurice Rajsfus

Maurice Rajsfus : On a toujours le sentiment que le barbare est un abruti. Ce n’est pas le cas. Bien souvent le barbare est entouré de voyous, les intellectuels, les hommes de science, les financiers viennent après, mais au départ le barbare a cette intelligence qui consiste à s’entourer d’hommes de mains pour s’imposer et à tirer ensuite ceux qui font déplacer les foules.

Christiane Passevant : C’est de l’intelligence ou de l’habileté ?

Maurice Rajsfus : Ce n’est pas contradictoire. Il y a des gens intelligents qui sont très cons, qui sont incapables de s’expliquer et puis ceux qui sont très habiles qui font passer les idées les plus perverses.[…]
C’est simple et compliqué à la fois. Il se trouve que cette barbarie la plus décrite dans son horreur est le nazisme, et qu’elle survient dans le pays le plus raffiné de l’Europe, connu pour ses écrivains, ses philosophes, ses peintres, musiciens et hommes de théâtre… Alors on se pose la question.
L’Allemagne a été détruite par la Première Guerre mondiale, écrasée par le Traité de Versailles et ces barbares nazis qu’on voit déferler sur l’Europe en 1940, 1942, ont déjà subi dix ans d’endoctrinement. Les jeunes SS étaient endoctrinés très jeunes mais, en parallèle, la police française et toutes les institutions qui passent dans le camp nazi du jour au lendemain sans endoctrinement.

Patrick Schindler : Les nazis utilisaient aussi des substances, des drogues dures…

Maurice Rajsfus : Alors que dans l’armée française, on donnait du bromure.

Christiane Passevant : Ce qu’il est difficile de comprendre, c’est cette allégeance de masse, cette obéissance, cette non remise en question de l’autorité qui commande des choses atroces.

Maurice Rajsfus : Ils ont une telle force de persuasion avec des arguments légers. Pour revenir en France, je me souviens d’une campagne électorale des Municipales avec Le Pen énorme sur une affiche avec deux phrases : (en haut) Mon opinion (et dessous) la vôtre. Il n’y avait aucun argument politique, mais c’est un argumentaire populiste qui va de soi et signifie « vous ne pouvez pas être contre moi puisque je suis avec vous. » Ce qui est terrifiant et n’est pas aussi simple que cela en Allemagne, c’est que les premières personnes à être enfermées dans les camps ont été les communistes, les socialistes et tous les opposants au nazisme.

Christiane Passevant : Tu termines ton livre en écrivant qu’il faut réapprendre à désobéir.

Maurice Rajsfus : C’est la suite de mon bouquin de l’année dernière,À vos ordres ? Jamais plus [4] ! […] Lorsque je suis entré dans le groupe Socialisme ou Barbarie, Castoriadis m’a fait découvrir le refus de l’autoritarisme, c’est quelque chose de très important qui m’a toujours accompagné. […] Il n’y a pas de mythe de la Résistance, mais une inflation de l’actualité de la Résistance et une volonté de transformer une résistance au nazisme en résistance anti Boches. Le gros du mythe est surtout là quelque soit le nombre de résistants.

[Sur le film de Rose Bosch, La Rafle, 2010.] Si l’on voit les policiers français et les gendarmes participer à la rafle du 19 juillet 1942, c’est atténuer dans la mesure où la réalisatrice fait intervenir des Allemands là où ils n’y étaient pas. On a jamais rencontré un Allemand dans les rafles, sauf la rafle du 12 décembre 1940 où ils arrêtent des notables pour les faire cracher un milliard de francs. Toutes les rafles, toutes les grosses arrestations étaient faites par des policiers français ou des gendarmes. Et là la volonté de mettre des policiers allemands au Vel’ d’Hiv, c’est stupide, cela ne correspond pas à l’histoire. De la même façon, lorsque les gendarmes séparent les enfants de leurs mères dans le camp, elle fait intervenir les Allemands, ce qui est faux. Les Allemands n’étaient pas là non plus. C’est d’une certaine manière une volonté d’atténuer la responsabilité de la police française [5].

Notes :

[1Cet article est paru dans Le Monde Libertaire du

[2Voir Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Éditions Payot, Lausanne, 1997.

[3Joseph Kessel. Entretiens avec Paul Guimard, Les grandes heures, Radio France/INA, 2009, CD.

[4Éditions du Monde Libertaire, 2009.

[5Extrait de l’entretien avec Maurice Rajsfus à propos de son livre L’Intelligence du barbare (Éditions du Monde Libertaire) sur Radio Libertaire, dans les Chroniques rebelles, le samedi 20 mars 2010 et en compagnie de Patrick Schindler.



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