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Christiane Passevant, Barthélémy Schwartz et Philippe Godard
Les Révolutions du Mexique
La Révolution mexicaine de Jesus Silva Herzog (Lux) et Les Révolutions du Mexique d’Americo Nunes (Ab irato)
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La Révolution mexicaine de Jesus Silva Herzog (Lux)

et

Les Révolutions du Mexique d’Americo Nunes (Ab irato)

Deux livres et plusieurs périodes d’un processus révolutionnaire, de la lutte des pauvres, des peones contre les propriétaires auxquels ils étaient asservis, contre le clergé et le capital.

À lire les deux textes en parallèle — La Révolution mexicaine de Jesus Silva Herzog et Les Révolutions du Mexique d’Americo Nunes —, une impression peu à peu se dégage, celle de parcourir un ouvrage de référence pour le premier et une analyse plus profonde, pour le second, des marques de ces révolutions dans le processus révolutionnaire.

Sur Les Révolutions du Mexique d’Americo Nunes (Ab irato)

Dans cet ouvrage dense, l’auteur, qui a enseigné à l’université Paris VIII pendant une trentaine d’années, trace un portrait politique du Mexique de l’ère des révolutions. L’histoire de ce pays est complexe car de multiples acteurs entrent en lice. Cela va du clergé aux puissances étrangères (Français, Britanniques et Nord-Américains), en passant par les grands propriétaires fonciers, les politiciens, les « armées » locales ou « nationale », sans oublier bien sûr le peuple lui-même et les révolutionnaires de diverses tendances. Comme le dit Americo Nunes dans la préface, il s’agit, avec cet ouvrage, de mettre en perspective ces événements d’un point de vue politique. Et c’est une très bonne initiative éditoriale, surtout si nous considérons que cette histoire reste très peu connue en France — chez nous, peu de livres paraissent sur les révolutions mexicaines de la période 1810-1911.

Ainsi, dans Les révolutions du Mexique, Americo Nunes fait émerger différents groupes, organisations, tendances et dirigeants politiques. À chaque fois, il nous livre les clés pour décrypter leurs positions et comprendre leurs orientations. Parfois, cette lecture politique des événements, nombreux et touffus, se révèle complexe. Ainsi, certains acteurs opèrent des retournements d’alliance qui semblent davantage dictés par la tactique à court terme que par une stratégie d’ensemble. Mais cette complexité même justifie l’histoire politique qui est tracée ici. Seuls quelques groupes, dont notamment celui des frères anarchistes Flores Magón, suivent une ligne politique qui apparaît comme plus assurée, plus claire, plus radicale aussi le plus souvent. Les tâches révolutionnaires qu’ils accomplissent émergent ainsi au cœur même de l’ouvrage. À l’inverse, Pancho Villa et Emiliano Zapata ne sont pas particulièrement mis en évidence par Americo Nunes, qui ne cède donc pas à la tentation d’insister sur les personnages les plus connus — ce qui se ferait au détriment d’une bonne compréhension du mouvement d’ensemble. Il s’agit donc bien, pour l’auteur, de mettre en perspectives ces « révolutions du Mexique », qui, d’ailleurs, n’ont pas fini d’innover.

Une chronologie, une carte du Mexique, des notes substantielles, et une postface de 2009 sont d’une grande utilité pour qui veut comprendre la situation du Mexique. Sans oublier les divers documents qui participent à cette tentative — réussie — de rendre accessible ce siècle de révolutions.

Philippe Godard

Jesús Silva Herzog (1892-1985) est un témoin actif de la Révolution mexicaine. Historien, journaliste, c’est également un homme politique
qui a participé, en 1940, à la nationalisation du pétrole mexicain sous la présidence de Lázaro Cárdenas. Son ouvrage, — La Révolution mexicaine, qui reparaît aux éditions Lux — retrace avec minutie les faits et le rôle des personnages de l’histoire mexicaine. Il met en place des repères dans ce tournant décisif qu’est la révolution, mais ne semble cependant guère déroger à l’histoire officielle.

La Révolution mexicaine de Jesus Silva Herzog est sans conteste un livre incontournable pour comprendre les événements qui marquèrent l’histoire de ce pays. La trame permet de suivre le cheminement historique des personnages et des faits importants, mais, par certains aspects, il semble livrer au lectorat un récit révolutionnaire conforme aux institutions.

La révolution mexicaine « constitua un événement et un phénomène d’une grande portée historique, mais un événement et un phénomène assez paradoxaux. » Cette révolution, ces révolutions font à l’évidence partie d’un processus très complexe, à la fois économique, social, politique et culturel. Tenter d’en saisir les enjeux, le déroulement et les conséquences, oblige à replacer les événements dans un large contexte historique international et à poser immanquablement des questions sur le rôle des Etats-Unis. Dès la formation des Etats-Unis du Mexique, qui avaient aboli l’esclavage quarante années avant leurs voisins du Nord, ils ont fait l’objet de convoitise. En premier lieu de la part des voisins étatsuniens qui, entre 1835 et 1846, annexèrent presque la moitié du pays qui devint par la suite les états du Texas, de la Californie, de l’Arizona et du Nouveau Mexique. La course aux terres, ensuite à l’or et au pétrole avait bien évidemment exacerbé les appétits impérialistes des Etats-Unis.

Mouvement révolutionnaire « réformiste », mouvement révolutionnaire social et surtout paysan, mouvement révolutionnaire libertaire influencé par les frères Magon… « Ce que l’on nomme “Révolution mexicaine” se présente avant tout comme un mouvement d’ensemble de plusieurs révolutions […] dans l’espace historique où la Révolution de 1911-1917 s’est déroulée en tant qu’événement bouleversant l’ordre du temps. » (Americo Nunes).

Le problème de l’expropriation et de la distribution des terres a été, au Mexique, l’un des enjeux des insurrections et des révolutions, avec l’exploitation des ouvriers agricoles, des paysans sans terres et en l’absence de réforme agraire. « La révolution mexicaine, par sa singularité et sa complexité, fut, en fait, constituée par des faisceaux de plusieurs révolutions simultanées, hétérogènes, aux multiples composantes régionales et sociales. »

Aujourd’hui, doit-on parler de révolution mexicaine inachevée ou de révolution étatisée ?

CP

Barthélémy Schwartz : Tu dis avoir écrit ce livre du point de vue des vaincus, en référence à Walter Benjamin. La seconde approche importante est : doit-on parler d’une ou de plusieurs révolutions ?

Americo Nunes : Le titre, les Révolutions du Mexique, était une réaction à l’idée que les révolutions sont des blocs homogènes. Les contradictions internes peuvent parfois aboutir à des guerres civiles extrêmement violentes. Prenons le cas du Mexique, la période la plus violente, la plus sanglante de ce qu’on appelle la "Révolution mexicaine", ce fut la guerre civile entre zapatistes, villistes, constitutionnalistes, obregonistes, etc. Ce fut la période la plus meurtrière. Cela montre qu’il y avait là des contradictions irrésolues et peut-être impossibles à résoudre.

Il est vrai que j’ai voulu écrire l’histoire du point de vue des vaincus, les magonistes, les zapatistes et les vilistes, ce mouvement qui rassemble des groupes que l’on appelle généralement la plèbe, c’est-à-dire les paysans, les ouvriers agricoles, les mineurs, les colporteurs, les trafiquants… La révolution magoniste — et c’est le reproche que je fais au livre de Jesus Silva Herzog, qui pourtant m’a beaucoup influencé avant de me lancer dans la recherche et les archives —, il l’arrête en 1910. Or la révolution magoniste va bien au-delà, mais d’une autre manière, pas sur la base de la paysannerie. La première moitié du XXe siècle, c’est surtout des mouvements ouvriers, mineurs et ouvriers du textile. Ensuite, ces derniers disparaissent et c’est la paysannerie qui prend le relai. Mais ce n’est pas la paysannerie dans son ensemble qui va faire la révolution, parce qu’il y a paysans et paysans et que cela dépendra aussi des conditions géographiques, culturelles…

Christiane Passevant : Tu insistes sur les différences régionales, les revendications ne sont pas les mêmes au Nord et au Sud.

Americo Nunes : Le Sud par exemple est totalement différent, c’est là que l’on rencontre la concentration la plus importante de population indienne. C’est aussi là qu’il y a les communautés historiques qui remontent plus ou moins à la conquête (je ne parle pas du monde précolombien) alors que le Nord est semi désertique. Là il y a une plus grande dispersion des populations, ce sont des régions minières où l’on découvert l’argent qui jouera un rôle très important. C’est aussi une région des métissages, et au Mexique les rivalités entre métisses et Indiens existent depuis longtemps. D’ailleurs les pires exploiteurs des Indiens ont été parfois les métisses et pas toujours les descendants des colons espagnols. […]

Il y a eu toujours beaucoup de difficultés à trouver des terrains d’entente entre les communautés du Sud, attachées à leur mode de vie ancestrale, et les autres qui sont déjà déliées. Ce sont des semi nomades, mais c’est plus un nomadisme intellectuel, moral, culturel qu’un nomadisme réel. L’exode vers les États-Unis n’existe pas, ce sera plus tard.

Au Yucatan, au Chiapas, il y avait une sorte de soumission provoquée par les conditions de vie proches de l’esclavage, même si l’esclavage était aboli au Mexique. C’était un esclavage indirect, souvent beaucoup féroce.

Christiane Passevant : Dans la postface, tu soulignes quelque chose d’important et qui rejoint ce que tu viens d’expliquer, c’est que la révolution mexicaine de 1911 à 1917 a été surdéterminée par l’existence de deux mondes, l’un traditionnel et l’autre moderne.

Americo Nunes : À cette époque de la révolution correspond également la naissance d’une classe moyenne, d’une petite bourgeoisie et d’une bourgeoisie. Et leur monde culturel est très différent du monde rural. La révolution de 1854-1857 a été très anti-cléricale puisqu’il y a eu l’expropriation et la nationalisation des biens du clergé. Et cette tradition anti-cléricale a été extrêmement violente dans les villes. C’est le fait de cette bourgeoisie radicale qui vient de cette tradition libérale, mais à la façon mexicaine. Il s’agit là d’un libéralisme particulier qui s’inspire de la pensée de Proudhon, Adam Smith, Louis Blanc… Mais cette bourgeoisie est totalement étrangère aux campagnes et ne veut même pas en entendre parler. Pour eux, y vit un monde barbare alors qu’ils se considèrent comme civilisés.

Christiane Passevant : Mais cette classe moyenne est-elle hétérogène ou bien à majorité formée par les descendants des colons ?

Americo Nunes : Même s’il y a un exode rural vers les villes, les paysans sont marginalisés. Encore maintenant, les Indiens sont exclus. Dans les villes, ce sont les descendants des créoles et des métisses. Et en aucun cas, ils ne veulent retourner intellectuellement à un passé qu’ils jugent barbare. D’où ce rejet. Ce qui va expliquer, par exemple qu’en 1915, des ouvriers syndiqués vont s’allier avec la bourgeoisie syndicale contre la paysannerie pauvre. […]

Barthélémy Schwartz : Dans le livre, il y a deux photos, une de Pancho Villa, entouré de généraux et avec ses armes, et une d’Emiliano Zapata, seul. Par ces deux images, on a deux façons d’aborder leur vision de la révolution.

Americo Nunes : Il y a une tradition militariste du côté de Pancho Villa alors que Zapata est un délégué des anciens et des sages de la communauté. Il est le premier leader — je ne dis pas dirigeant — des communautés indiennes. Villa non. Il est constamment en déplacement, avec sa cavalerie et en chemin de fer. Alors que Zapata reste dans l’état de Morelos. Il faut dire aussi qu’aucun des deux ne voulait le pouvoir, mais cela signifie aussi qu’aucun des deux n’était capable d’élaborer un projet de gouvernement.

Extrait des Révolutions du Mexique d’Americo Nunes (Ab irato)

Avant la Révolution se trouvaient donc face-à-face deux sociétés différentes et, dans une certaine mesure, indé- pendantes l’une de l’autre. Mais elles étaient nécessaire- ment reliées entre elles. En effet, selon Stavenhagen, elles étaient les deux pôles résultant d’un processus historique unique ; il s’agissait de deux sociétés constituant de facto une seule société globale dont les deux extrêmes s’arti- culaient entre eux dialectiquement ; une dialectique à la fois complémentaire et contradictoire, sinon antagoniste, selon les moments.

Malgré les différences ou les différences ontologiques, nous étions donc en présence d’une Trame historique et sociale unique, mais en présence d’un télescopage de Tempo- ralités différentes et d’espaces hétérogènes qui s’affron- taient, se heurtaient, s’éloignaient, entrant en conflit et en tension en une véritable guerre. Ces deux extrêmes étaient aussi susceptibles de rapprochements inédits et singuliers. D’un côté une « temporalité spatialisé » – celle de la société « archaïque » – celle du mythe et une autre Temporalité jetée dans l’indétermination de l’Etre, lequel est toujours au futur – le Temps « historial » de la modernité. Totalités à ne pas envisager comme des totalités entièrement réifiées (même si réification il y a dans les deux cas), sans aucu- ne communication entre elles : des réseaux temporels et spatiaux pouvaient s’ouvrir, les reliant, à chaque fois, dans une trame ambivalente, faite de rapports de répulsions – mais aussi d’attraction. Zapata et le zapatisme sont l’idéal- type de cette reconnaissance extrêmement problématique et violente.

Ce serait une erreur de penser que les sociétés dites “traditionnelles” – que l’on qualifie, souvent à tort, de “passéistes”, voir, par exemple, pour les sociétés “traditionelles” africaines – sont des sociétés immobiles
ou figées dans le temps de l’histoire et vivant dans l’ignorance du futur.
Ce qu’elles défendent, avec acharnement, c’est une identité et une mémoire collective de luttes passées. Enervées par un futur énigmatique, elles conaissent donc une dynamique historique. Mais, dans les conditions globales de la dynamique socio-économique du capitalisme, ce futur probable leur échappe sans retour. De là, une mystification d’un passé, de plus en plus réifié, idéologisé. La peur de ce futur, qu’elles pressentent comme redoutable, les amènent à conjurer ce même futur par une ritualisation assumée comme une répétition d’un passé, devenu mythique. Ceci dit, la répétition n’est pas le seul apanage des sociétés “communautaires” traditionnelles. Le capitalisme, lui-aussi, n’envisage le futur de l’humanité que comme une répétition et un prolongement éternel de lui-même – malgré une métamorphiose permanente de ses formes –, de son présent, du présent réifié du Capital en son essence (voir les très belles pages que Karl Marx a consacré, dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, à la répétition historique : Marx, op. cit., Paris, éditions sociales/Messidor, 1992, 230 p. On consultera avec profit le livre de Paul-Laurent Assoun, Marx et la répétition historique, Paris, PUF, 1978).

Il n’y a pas de sociétés sans histoire : pour les sociétés traditionnelles, il s’agit d’une histoire qui se répète, une histoire mythique, mais toutefois historique. Les sociétés modernes sont porteuses d’une histoire comportant son au-delà de l’Etre comme dépassement de l’ontologie 1. Toutefois, jusqu’à présent la modernité n’est pas sortie de sa propre réification, mais ceci est une autre histoire qu’il ne nous appartient pas ici d’analyser. Ce n’est que de cet- te manière que nous pouvons rejoindre R. Stavenhagen, lorsqu’il parle d’« histoire unique » en tant que processus d’identification de chaque pôle de la totalité.

Dans cette confrontation entre monde traditionnel et monde moderne, il y eut des vaincus et des vainqueurs ; les vaincus : l’hacendado « féodal » et l’Indien, exproprié et voué à la « prolétarisation ». Et aussi l’ancienne aristocratie terrienne. Les vainqueurs : une nouvelle « oligarchie » terrienne et industrielle issue des classes moyennes en révolution, ainsi qu’une nouvelle bourgeoisie du Parti et de l’État.

P.S. :

Entretien dans les Chroniques rebelles, enregistré le samedi 13 février 2010, sur radio Libertaire.




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