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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Michal Schwartz. La lutte dans la vie (4)
Femmes dissidentes au Moyen-Orient
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— Lors de notre première rencontre en 1991, tu travaillais avec les Palestiniennes pour la libération des prisonniers et des prisonnières politiques. Quelles sont les mobilisations aujourd’hui ? Mon impression alors était que tu cherchais à créer un pont entre Israël et la Palestine, à présent tu sembles te restreindre à Israël et attendre qu’en Palestine se crée un mouvement de contestation. Abandonnes-tu l’idée de ce lien avec les travailleurs/ses des territoires occupés ?

Michal Schwartz : D’abord pour répondre de manière très pratique au sujet des travailleurs/ses. Auparavant, notre bureau était à Jérusalem-Est et il n’était pas possible d’avoir un bureau à Naplouse, Ramallah ou Hébron. Nous militions avec les Palestinien-ne-s sur des enjeux immédiats et pratiques. Notre première rencontre se situe quatre ans après le début de la première Intifada. Il y avait alors une direction et une stratégie politiques. Nous pensions, comme de nombreux Palestinien-ne-s, qu’il était possible de travailler ensemble, de coopérer sur beaucoup d’actions. Nous partagions le même avis sur la plupart des sujets.

Après les accords d’Oslo, la gauche palestinienne, avec laquelle nous avions lutté, s’est progressivement éloignée. Nous espérons retrouver des personnes avec qui lutter, mais il n’est pas question ici de romantisme pour aller à Hébron, à Naplouse, en Palestine occupée. Nous devons avoir des partenaires sur place et nous entendre pour travailler ensemble. Pour le moment, nous attendons et poursuivons la tâche ici sans pour autant refuser de travailler avec les Palestinien-ne-s des territoires occupés. L’opportunité n’est pas uniquement dans nos mains. Aujourd’hui nous faisons quelque chose d’important, de très complexe qui peut avoir des répercussions importantes dans nos sociétés, mais nous ne pouvons pas le réaliser en Palestine occupée. Nous l’espérons dans le futur.

En ce qui concerne les femmes, nous faisons plus de choses qu’avant. Quand je suis venue à Paris [1], nous commencions un travail sur les femmes, sur les Palestiniennes vivant en Israël. Nous avons notamment organisé un travail féministe avec les femmes au foyer, et cela dans la mesure du possible compte tenu du contexte culturel et social arabe. Il faut s’adapter aux coutumes liées à la domination masculine et à la soumission consentie des femmes. À cette époque, le problème économique était moins grave. L’essor de l’économie israélienne permettait à l’État de jouer le rôle d’État providence. Il y avait du travail.

Lorsque la pauvreté a augmenté, nous avons initié plusieurs projets avec les femmes, on peut lire des articles sur le sujet dans Challenge. Tous nos efforts se tournent vers l’implantation d’un espace pour le travail des femmes, en agriculture, parce qu’auparavant elles y travaillaient beaucoup, même sans qualifications. Leur travail a été pris par les ouvriers thaïlandais.

Les femmes qui travaillent avec nous sont payées au tarif syndical, tous leurs droits sont respectés, y compris ceux de la retraite. Ailleurs, elles n’obtiendraient sans doute que la moitié du salaire, sans droits sociaux. Notre projet est basé sur le féminisme et l’autonomie des femmes. Nous aidons aussi celles qui ne peuvent pas travailler en dehors de chez elles, en raison d’enfants en bas age. Deux ateliers font de la vannerie, un travail spécifique à la Palestine et à la région. Et grâce à une autre association, dont Hadas est responsable [2], nous exportons les produits vers l’Europe. Nous sommes également au stade expérimental d’un projet de vente du miel. Les femmes s’occupent des ruches et de la fabrication du miel. Convaincre les maris de laisser leurs épouses travailler en dehors de la maison est important et notre argument est simple : aussi longtemps que le foyer vit sur un seul salaire, la famille restera pauvre. Si la famille veut vivre au-dessus du seuil de pauvreté, deux salaires sont essentiels. Cet argument a du succès car la vie est de plus en plus difficile. Il ne s’agit pas d’un slogan mais d’urgence. C’est une éducation par la pratique. Avoir une femme en tête de liste, Asma Agbarieh [3], ensuite un jeune Israélien et Samya Nasser [4] est sans doute important. Qui sait ?

Travailler change évidemment les mentalités. Nous faisons également la tournée des agriculteurs pour les convaincre d’employer les Palestiniennes de nos centres plutôt que des ouvriers étrangers traités comme des esclaves. Une fois engagées, nous signons les accords sur les droits et intervenons en cas de problème. Notre travail est syndical, féministe, éducatif, c’est la clé pour une réelle autonomie. Si l’on demeure dans la théorie avec des femmes au foyer, on atteint vite un niveau de conscience impossible à dépasser. Avec l’application de la théorie à la pratique, dans le travail, cela provoque une véritable révolution et les femmes s’ouvrent rapidement à tout. Beaucoup de ces femmes se sont présenté comme candidates pendant la campagne électorale ; des femmes qui n’ont pas eu accès à l’enseignement supérieur, mais qui se lèvent et prennent la parole.

Elles sont très fortes. Dans le programme électoral, il est question des femmes, de l’importance du travail et de l’autonomie. Les discussions sur le sujet ont du succès car les gens sont extrêmement pauvres. Parfois, le père de famille n’a plus de travail et la femme doit prendre le relais. Cela change énormément dans la société arabe en Israël et c’est très intéressant à voir. C’est très enthousiasmant.

— C’était déjà le but de l’école des mères et de la pépinière des
femmes ?

Michal Schwartz : Oui, tout a commencé avec l’École des mères, des femmes au foyer. Nous avons continué et élargi ce projet. Nous avons déménagé à Nazareth et ailleurs, puis nous avons réalisé qu’il y avait des limites avec les femmes au foyer, mais pas avec celles qui travaillent.

— Tu veux dire que cela a changé le statut des femmes, même à l’intérieur de la famille ?

Michal Schwartz : Bien sûr. Parce qu’une femme qui travaille ramène de l’argent au foyer, elle n’est plus dépendante de son mari, elle rencontre d’autres personnes sur le lieu du travail, d’autres femmes, elle est plus satisfaite de sa vie, elle s’organise avec la famille, sa fille, ses enfants, son mari. Elle devient organisée et est soutenue par toute la famille, ce qui est à l’inverse de la femme au foyer. Elle se rend aux meetings, même fatiguée, prend la parole, s’informe sur Internet. Elle se transforme complètement. C’est incroyable.

— Comment les hommes réagissent à ces changements en général ?

Michal Schwartz : Ils réagissent bien car nous les avons convaincus par le biais économique. Ils ont besoin de cet apport financier pour la famille. La pauvreté est terrible aujourd’hui. La majorité des hommes qui travaillaient dans le secteur du bâtiment n’ont plus de travail. Les usines sont fermées. En outre, les aides sociales, les allocations chômage sont diminuées de moitié. Une famille de quatre enfants, avec le père au chômage — qui gagnait 6000 shekels —, ne perçoit même pas la moitié de ce salaire et ne peut pas vivre. Les gens sont désespérés. Le nouveau programme du gouvernement — « From welfare to workfare » (de l’aide sociale au travail), appelé aussi le Wisconsin Plan parce qu’il vient directement des Etats-Unis — est supposé « apprendre » aux chômeurs à travailler sans travail. Cela consiste à les garder six heures tous les jours dans une pièce sans rien leur apprendre, pour gagner moins que leur ancien salaire, sans la possibilité de crèche pour les jeunes enfants. Si les femmes s’absentent pour garder les enfants, elles perdent l’aide minimale qui leur est accordée… Le plan est totalement pervers. C’est pourquoi notre travail est pris au sérieux, il répond aux problèmes quotidiens et à la gravité de la situation. Comment parler de politique si le réfrigérateur est vide ? Que signifie parler de libérer la Palestine s’il n’y a pas de pain à donner aux enfants ?

Et c’est aussi vrai dans les territoires occupés. Beaucoup de Palestinien-ne-s sont en colère contre les attentats suicides parce qu’à chaque fois personne ne peut venir travailler. Les gens deviennent fous, bloqués dans leur village, sans pouvoir se rendre à leur travail, à l’école, à l’hôpital… Les gens veulent vivre comme des êtres humains. Les Palestinien-ne-s aspirent à une vie normale, au respect, à la reconnaissance de l’injustice de l’occupation et ne veulent plus être accusé de terrorisme. Le problème palestinien est à nouveau sur la sellette, mais sur une base humaine et non pas sous l’angle habituel de « qui est le terroriste ? » Les gens regardent un homme affamé, qui veut travailler, comme un être humain et non comme un terroriste.

Dans la politique israélienne, Asma Agbarieh est une figure remarquable des élections parlementaires. Invitée à la télévision, pour des magazines de femmes, elle parle du problème palestinien, du côté humain et avec sincérité. Ce n’était pas un « truc » électoral, c’est une innovation. Quand un Palestinien parle à la télévision, c’est toujours le même discours : « Nous sommes sous occupation. Vous êtes racistes. » Et la réponse ne varie pas : « Vous êtes des terroristes. » Fin de l’intervention télévisée. Mais où est le droit de vivre, de nourrir sa famille, d’avoir accès à un minimum vital ? Aborder ces problèmes, c‘est aussi parler de la question palestinienne et dire ce que les gens vivent sous occupation.

— Revenons à la question palestinienne.

Michal Schwartz : Les Palestinien-ne-s ont deux problèmes. Le premier est externe, c’est l’occupation israélienne. Le second est interne : trouver une politique juste et une stratégie. Si construire ici un mouvement ouvrier puissant peut changer la politique israélienne, il est aussi important pour les Palestinien-ne-s vivant sous occupation. Apporter de la nourriture et des couvertures à la population des territoires occupés n’est pas suffisant. Il faut lutter pour changer la politique du gouvernement et mettre fin à l’occupation. Dans ce dessein, nous travaillons avec la population palestinienne en Israël plutôt qu’avec les ouvriers israéliens dont beaucoup sont à droite. Les Arabes israéliens sont pour la plupart contre l’occupation israélienne et l’occupation étatsunienne en Irak. Trouver une solution au problème palestinien et pour la classe ouvrière ne peut se faire qu’à travers une perspective alternative de gauche. Impossible de séparer les problèmes. Il était peut-être possible, il y a dix ans, de considérer le problème social israélien indépendamment de la libération du peuple palestinien, mais la distinction est impossible aujourd’hui. Les deux problèmes sont liés.

—  Quelles sont les possibilités de lutter avec les travailleurs juifs israéliens ?

Michal Schwartz : Nous publions des brochures en plusieurs langues. Nous les rencontrons dans les entreprises et nos juristes les conseillent. Nous organisons des luttes. Il y a cinq ans, une grève a rassemblé des ouvriers israéliens et arabes, le comité de grève était mixte. Il n’y a pas de discrimination, mais reste le problème politique : notre perspective est anti-impérialiste et les travailleurs israéliens sont réticents ou lents à adhérer à cette idée. Il est pourtant impossible d’avoir une perspective alternative qui soit pro étatsunienne ou israélienne. Les principes politiques doivent être clairs et sans concessions sur le but d’une politique de gauche.

— Ne penses-tu pas que militer avec des travailleurs non juifs risque de contribuer à accentuer la division qui existe en Israël entre travailleurs juifs et non juifs ?

Michal Schwartz : Non, nous sommes ouverts à tout le monde. Je constate qu’il y a de plus en plus de travailleurs non juifs proches de nos idées, pour un véritable changement. En Israël, les Arabes forment la majorité de la classe ouvrière et les ouvriers israéliens constituent l’aristocratie ouvrière, représentée par la Histadrout. Seule une minorité est marginale, surendettée ou au chômage. La question de la classe ouvrière est rarement évoquée en Israël, la société juive est un pays de classe moyenne. En revanche, les Arabes en Israël — hormis les Palestiniens des territoires occupés — ont une classe moyenne minimale et la grande majorité appartient à la classe ouvrière, avec le problème du chômage.

— La stratégie ne serait-elle pas de favoriser une identité commune aux travailleurs juifs et arabes en Israël ?

Michal Schwartz : Il ne s’agit pas d’imposer une théorie sur la réalité du terrain, mais de travailler dans la réalité. Les travailleurs juifs, même très pauvres, vivent dans un État juif. Ils ont ce privilège et croient en leur pays et en la société israélienne, même en étant pauvre et au chômage. Les travailleurs arabes ont conscience qu’ils vivent dans un pays juif et que ce n’est pas leur État. C’est pourquoi l’attitude des travailleurs juifs et des travailleurs arabes est totalement différente même s’ils se retrouvent sur des luttes spécifiques, dans des grèves, sur des revendications salariales. Ceux et celles qui désirent un changement et qui ont un intérêt fondamental à ce changement sont les travailleurs arabes. Il arrive néanmoins que des travailleurs juifs se joignent à nous en dehors des luttes syndicales. La campagne électorale est intéressante de ce point de vue car des intellectuels israéliens nous ont rejoint et y participent. L’intérêt pour notre mouvement s’accentue car nous sommes les seuls en Israël à proposer un programme véritablement socialiste, à exprimer des critiques fondamentales contre l’occupation et pour les droits des Palestinien-ne-s.

— C’est une lutte à long terme ?

Michal Schwartz : La vie continue et il n’y a pas de raccourci, mais il semble que nous ayons initié une brèche ces temps-ci. Pour la première fois, nous avons senti la force d’un mouvement. Quelque chose bouge et c’est la première fois en Israël. Le parti communiste n’a pas construit de mouvement sur nos bases, mais sur des bases et des mots d’ordre nationalistes. Nous faisons un travail de pionniers.

— Le programme présenté est clairement non-sioniste ?

Michal Schwartz : Absolument. Au Moyen-Orient, la classe ouvrière ne peut-être qu’anti-impérialiste, contre l’occupation en Irak. Ce sont les Juifs qui doivent évoluer sur ce point, pas les autres.

— Quand tu mentionnes le parti communiste et les mots d’ordre nationalistes, dans ce contexte, cela signifie sionisme ?

Michal Schwartz : Non, je veux dire que lorsque les Arabes se tournent vers le parti communiste israélien, ce n’est pas sur la base d’une appartenance à la classe ouvrière, mais sur des revendications pour les droits dans un État juif. Ce qui induit une revendication en tant qu’Arabe et non en tant que travailleur. C’est une contradiction parce que le parti communiste israélien a reconnu les droits du peuple juif à former un État juif. Sur ce point, nous avons toujours été en désaccord.

— Les travailleurs israéliens ne craignent-ils pas le chômage ou la baisse des salaires due à l’afflux d’une main-d’œuvre étrangère venant de Thaïlande, de Roumanie, payée au rabais ?

Michal Schwartz : Qui occupait ces emplois auparavant ? Très peu d’Israéliens juifs travaillaient dans le bâtiment. La majorité de la main-d’œuvre dans le bâtiment était arabe israélienne. Les Israéliens juifs sont peu à peu devenus de petits patrons, des contremaîtres, ou sont allés vers la haute technologie. L’économie israélienne a connu un bond en avant et est devenue une société high-tech. Mais les Arabes sont restés en arrière, dans la construction par exemple. Israël a ainsi verrouillé toute l’économie. Le peu d’Israéliens juifs qui travaillent encore dans le secteur du bâtiment sont marginalisés, ignorés. En Israël, nous sommes les seuls à parler de ce problème.

— Ton itinéraire est largement dédié à ton engagement militant, et de ce point de vue, as-tu des conseils pour de jeunes militant-e-s ?

Michal Schwartz : Le seul conseil que je puisse donner est de lutter. Je crois que cela permet de rester jeune, optimiste et capable d’agir. Le pire ennemi en politique est le sentiment d’échec, l’idée qu’il n’y a pas de changement possible. Sur notre liste pour les élections, nous avons mis non seulement des ouvriers et des femmes, mais aussi des jeunes. Il existe un mouvement de jeunes. Asma Agbarieh n’a que 32 ans. La jeune génération doit continuer la lutte, c’est la seule chose qui donne du sens à la vie, sinon tu vis pour ton travail, tu dors et tu ne fais rien. Si tu es un intellectuel, tu regardes l’injustice et la cruauté du monde et tu ne sais pas quoi faire, alors tu deviens cynique ou individualiste. Mon expérience me dit que c’est la meilleure façon de vivre. Nous disons ici que le poisson mort suit le courant et que seul le poisson vivant nage à contre-courant, alors un seul choix s’impose dans ce monde.

— Tu évites de parler de toi, il est cependant important d’aborder le contexte personnel dans le sens du témoignage d’une militante…

Michal Schwartz : J’ai une petite-fille.

— Penses-tu que, pour les jeunes, le monde d’aujourd’hui soit plus difficile pour trouver son chemin, son identité ?

Michal Schwartz : Je crois que c’est plus difficile, plus compliqué. Je ne sais pas si c’est pire ou mieux. Pour ma génération, se marier jeune et avoir des enfants semblait naturel. Aujourd’hui, les jeunes ne se marient pas rapidement, c’est difficile de former un couple. Tout est confus. Je crois que c’est en partie grâce au mouvement des femmes. Le rôle des sexes n’est plus réparti de la même manière. Tout est plus compliqué, les désirs, les attentes. Cela a eu des effets positifs et négatifs.

— Notre génération a vécu dans un contexte extrêmement conformiste et conventionnel, mais a expérimenté un assez grand changement en termes de perception de soi-même, des attentes de l’autre. Qu’en penses-tu pour les jeunes générations ?

Michal Schwartz : Ce qui manque aux jeunes générations, c’est le sens de la solidarité, des actions collectives. Les jeunes sont souvent individualistes, cyniques. La chute de l’Union soviétique a, en quelque sorte, marqué la fin d’une période et beaucoup ont annoncé la fin de l’histoire comme l’a soi-disant dit Francis Fukuyama [5]. Nous luttons pour faire revivre les idées socialistes, mais d’une manière plus démocratique et dans la réalité actuelle. 1917 était un autre temps et les conditions étaient différentes. Construire un parti de travailleurs, ce n’est pas seulement contre l’occupation ou pour les droits dans le travail, c’est aussi donner aux jeunes un espoir, l’esprit de solidarité, un vrai socialisme, c’est se battre pour le futur et non pas fuir la réalité. Les jeunes se dissimulent la réalité, que ce soit en Israël ou en Europe, ils tentent d’y échapper. Dans les sociétés arabes et le tiers-monde exploité, ils n’ont pas ce luxe et se mobilisent plus facilement. La nouvelle génération apportera des changements.

— Connais-tu les Anarchistes contre le mur et que penses-tu du
groupe ?

Michal Schwartz : certain-e-s de nos proches et nos militant-e-s participent aux actions du groupe, aux manifestations tous les vendredis, à Bil’in [6]. Le groupe affronte les soldats, parfois il y a des blessé-e-s. Tout le monde rentre ensuite chez soi et cela recommence une fois par semaine. C’est une bonne manière pour les jeunes de voir et de comprendre ce qu’est l’occupation, ce que signifie la brutalité des soldats et la solidarité avec les Palestiniens. Mais cela n’est pas suffisant, car c’est un peu restreindre la question à une partie du territoire occupé par Israël. Le problème est que cette lutte s’arrête à des affrontements avec l’armée et qu’elle semble dépourvue d’une perspective à long terme. Je ne sais pas où ils se placent politiquement et ce qu’ils voient dans l’avenir. Ce que l’on fait à 20 ou 30 ans, on ne peut le faire toute sa vie. Si l’on veut vraiment faire barrage à l’occupation, il faut construire une force politique. Leur action est limitée même si cela est aussi positif.

— J’ai interviewé deux jeunes anarchistes qui participent à ce groupe pour limiter la confiscation des terres palestiniennes. Leur détermination est grande [7].

Michal Schwartz : Ils veulent agir, mais ne pensent pas au niveau politique et, pour moi, c’est le problème. Dans certains cas, la Cour suprême de justice rend un jugement qui permet moins de confiscation. C’est bien pour ces villages, mais le problème c’est le mur, pas l’endroit où il est construit. C’est un problème politique. Quand les gens ont soutenu la décision unilatérale de Sharon de sortir de Gaza, c’était aussi une confusion.

— La question des valeurs à partager, comme la solidarité, suppose également l’égalité, des relations humaines égalitaires. Qu’en est-il en particulier entre hommes et femmes ?

Michal Schwartz : La question du travail des femmes est abordée par Asma Agbarieh. Elle en est consciente, en tant que femme et Israélienne arabe. Elle est aussi un symbole car notre parti est le seul à présenter une femme en tête de liste. Cela a valeur de message.

— Concernant le droits des femmes, la société israélienne régresse-t-elle ? Une femme a été Première ministre en Israël.

Michal Schwartz : En Inde aussi et cela ne signifie pas grand-chose. La société israélienne a progressé en ce qui concerne la situation des femmes, mais pour en faire quoi ? C’est comme en Europe, les femmes sont dans une meilleure position, plus libérées, mais pour quoi faire et pour quel exemple ?

— Il y a encore des inégalités entre hommes et femmes en France, en particulier dans le domaine du travail.

Michal Schwartz : Oui, mais la situation n’est pas aussi dramatique que dans les pays du tiers-monde.

Il me vient à l’esprit cette phrase de Michal : « Je regarde le monde, pas seulement la société israélienne. » Le Moyen-Orient est l’une des régions où s’affrontent les intérêts des grandes puissances. Les pressions qu’elles exercent sont cruciales et à hauteur des enjeux dans la région. C’est sans doute pour cela que la situation en Israël, la démarche coloniale de l’occupation militaire israélienne en Palestine et que le système d’apartheid mis en place par le gouvernement israélien acquièrent un caractère d’exemplarité et de symbole. La métaphore du mur, si la propagande le vend pour la sécurité, signifie plutôt ghettos : l’enfer d’un côté, l’enfermement de l’autre.

Notes :

[1En avril 1995, Michal est venue à Paris avec Samya Nasser pour une exposition de dessins d’enfants palestiniens et pour présenter le projet de Mother’s School, l’École des mères. Voir Hadas Lahav, The Additional factor. The Crisis of the Arab Education System in Israel. The Case of the Mother’s School in Majd al Krum, Jérusalem, Hanitzotz A-Sharara Publishing House, juin 1995.

[2La coopérative Sindyanna exporte de l’huile d’olive, différents savons fabriqués à Naplouse, des paniers, du zaatar(thymn sauvage pilé avec des graines de sésame) et de la mélasse. Durant la visite de la coopérative et la rencontre avec les femmes qui y travaillent, Hadas Lahav explique :« Sindyanna n’est pas une organisation caritative. Nous voulons construire une nouvelle société, ce qui signifie développer des opportunités pour les femmes et qu’elles soient une force productive. » (www.sindyanna.com)

[3Asma Agbarieh-Zahalka est journaliste et militante du Da’am (Organization for Democratic Action), elle s’est présentée aux élections isra éliennes de 2006 et 2009. Née à Jaffa en 1974, cette Israélienne palestinienne écrit dans Al-Sabar (édition arabe de Challenge) et est très engagée au sein de Ma’an Workers’ Advice Center qui défend les droits des travailleurs. Elle s’est également présentée à l’élection pour le poste de maire à Tel-Aviv-Yafo (2008). Très charismatique dans les débats, elle est mère d’un petit garçon qui porte un prénom universel, Adam.
Voir son article dans ce même n° de Divergences, en anglais.

[4Samya Nasser Khatib est née en Galilée en 1966, dans le village de Majd al-Krum. Après l’obtention d’une licence en histoire et en littérature à l’université de Haïfa, elle enseigne dès 1990. L’école des mères de Majd al-Krum est fondée en 1993 qui implique les mères dans l’éducation de leurs enfants et, en 1994, Samya Nasser participe à la création du centre Markaz al-Baqa, puis à l’Organisation de l’Action démocratique (Organization of Democratic Action – ODA). En 1995, elle devient rédactrice du mensuel Al-Sabar (en arabe). C’est la même année qu’elle vient présenter à Paris le projet de l’école des mères et inaugurer l’exposition des dessins d’enfants du village de Majd al-Krum, organisée par Nissan Rilov rue Gît-le-cœur. En 1996, elle est la seule femme candidate aux élections régionales et la première sur la liste des candidats présentés aux élections législatives par le parti ODA. Elle participe également à la création du Workers Advice Center (WAC), centre d’information pour les droits du travail. Elle est mère de jeunes enfants et fait partie du comité de rédaction de Challenge.

[5Francis Fukuyama a lancé l’idée que l’histoire avait pris fin avec la dissolution de l’Union soviétique et qu’avec la faillite du « socialisme », le capitalisme libéral était le seul système économique envisageable.

[6« Les deux ans de lutte le long du mur ont permis de remporter quelques succès. Des décisions de la Cour suprême ont arrêté les bulldozers ici et là, mais ce ne sont que des gouttes d’eau dans la mer. » Pour une chronologie de la lutte contre le mur, lire Tanya Reinhart, « Un système de prisons : le mur en Cisjordanie » in L’Héritage de Sharon, op. cit., pp 193-239. Professeure émérite à l’université de Tel-Aviv, Tanya Reinhart a quitté Israël et enseigne, depuis octobre 2006 la linguistique à l’université d’Utrecht. En 2002, elle a publié Détruire la Palestine, ou comment terminer la guerre de 1948, Paris, la fabrique.

[7« J’ai refusé de faire mon service militaire. Je suis passée devant une commission après avoir rédigé une lettre expliquant que j’étais pacifiste, contre la guerre et les armes. La propagande du gouvernement concernant le mur écarte les raisons politiques pour mettre en avant la question sécuritaire. Le mur n’aurait pour but que de protéger Israël des attentats-suicides. » Témoignage de Michal du groupe des Anarchistes contre le Mur, extrait d’interview sur Radio Libertaire, émission Chroniques rebelles.

Autre témoignage, Matan, jeune militant du groupe, blessé en 2006 dans une manifestation pacifiste : « Ce que nous constatons sur le terrain, c’est que la construction du mur, de fait, annexe à certains endroits jusqu’à 30 kilomètres du territoire palestinien. Le mur se construit en effet au-delà de la ligne verte de 1967. Or 80 % de l’eau d’Israël vient de Cisjordanie. L’eau serait-elle dangereuse ? Comment croire la propagande de l’État qui, pour la construction du mur, a fait arracher 150 000 oliviers ? En tant qu’Israélien, soi-disant menacé par l’ « autre », je découvre au cours de ces actions des êtres qui sont semblables à nous, nos égaux. Nous agissons ensemble, hors de la relation occupant/occupé, et c’est là un changement essentiel. Il s’agit non seulement de briser une barrière physique, mais aussi une barrière mentale érigée depuis l’enfance. Nous pouvons travailler et lutter ensemble pour les droits et la justice et les barrières disparaissent. »



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