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Christiane Passevant
Agora d’Alejandro Amenàbar (1)

On savait qu’Alejandro Amenàbar était éclectique dans ses réalisations : ancré dans le cinéma fantastique espagnol, Ouvre les yeux [1], les Autres [2], mais aussi le thriller Tesis [3], et enfin, dans un tout autre registre, le bouleversant Mar Adentro [4], inspiré de la lutte du poète Ramon Sampedro pour le droit à mourir dignement.

Quatre ans après Mar Adentro, Alejandro Amenàbar nous offre un magnifique peplum philosophique dans lequel il révèle encore une fois son talent de directeur de comédien-nes et son étourdissante faculté à renouveler un genre cinématographique. Il reconstitue un décor mythique, celui de la seconde bibliothèque d’Alexandrie, le phare et la ville qui a été le premier port méditerranéen de l’Antiquité. Il joue sur les techniques numériques pour montrer la relation entre l’infiniment petit — les êtres humains — et le cosmos et susciter le recul nécessaire pour saisir la démonstration : Agora [5] est un « film historique qui parle du présent » [6].

Le IVe siècle après Jésus-Christ est une époque méconnue. Dans l’une des plus importantes villes du monde antique, Alexandrie, la fin de l’ère romaine et le début du christianisme est une époque de trouble et violence où les enjeux de pouvoir aboutissent à la destruction de la seconde bibliothèque, la première ayant été incendiée par Jules César. Fin d’une culture cosmopolite, début de l’intolérance et de l’obscurantisme.

Une astronome, mathématicienne et philosophe, Hypatie, est le symbole de cette culture menacée par la montée des intégrismes. Cette femme « ose aller à contre-courant de son époque et défend les valeurs auxquelles elle croit au péril même de sa vie ». Seules comptent pour elle son indépendance et ses recherches sur le système solaire afin de percer les mystères du cosmos, et cela un millénaire avant Galilée. Quant aux hommes, ils sont pris dans des querelles d’influence et de luttes pour le pouvoir dans le contexte d’une civilisation finissante qui s’autodétruit par des affrontements entre païens, juifs et chrétiens. La parabole sur l’intolérance est claire dans le film : l’autrefois est un récit qui renvoie aux problèmes aigus de l’altérité et de l’emprise des religions aujourd’hui. Amenàbar y voit aussi une parabole sur la crise de la civilisation occidentale : « C’est comme si l’Empire romain était les Etats-Unis d’aujourd’hui, et Alexandrie la vieille Europe, la civilisation, la culture ancienne. L’empire est en crise, et quelque chose ne va plus au niveau social, économique ou culturel ».

Connaissance contre barbarie pourrait résumer en slogan ce peplum d’Alejandro Amenàbar dont l’origine est un voyage en Méditerranée : « L’histoire de cette femme, c’est comme l’histoire du monde [et] j’étais surpris que personne n’ait eu l’idée de faire un film sur elle. » Le film est à la fois ambitieux et simple. En 391 après JC, les chrétiens, menés par les parabolani , détruisent la seconde bibliothèque d’Alexandrie où Hypatie enseigne à ses disciples. Elle est la seule femme dans un monde d’hommes et paraît aussi être la seule guidée par la raison.

Les conflits interreligieux font rage, les chrétiens attaquent les juifs dans un théâtre. Ces derniers, en retour, piègent les parabolani et les lapident. Les juifs d’Alexandrie partent en exil. Le cosmopolitisme caractérisant Alexandrie s’abîme dans ces tensions. L’évêque Cyrille prend le pouvoir et les textes chrétiens, défendus par les parabolani, ordonnent aux femmes d’avoir une tenue décente et de cacher leurs cheveux. Elles doivent également observer le silence et ne pas s’exprimer en public. Malgré la protection du préfet, ancien disciple épris de la jeune femme, Hypatie est menacée parce que ses recherches scientifiques remettent en cause la foi chrétienne et son attitude indépendante ne correspond pas aux nouvelles règles établies. Lorsque l’un de ses anciens disciples la prie de se baptiser en public pour poursuivre ses recherches et avoir la vie sauve, Hypatie refuse. « Mais en qui crois-tu ? » lui demande-t-il alors. « Je crois en la philosophie. Tu ne mets pas en question ce que tu crois. Tu ne le peux pas. »

Tel Spartacus de Stanley Kubrick, Agora renoue avec le peplum pour un appel à la liberté.