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Daniel
L’Armée du crime. Un film de Robert Guédiguian
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En Février 1944, les 23 courageuses personnes qui forment le "groupe Manouchian" sont éxécutées au Mont Valérien. En septembre 2009, un beau film leur est consacré.

Avec quinze long métrages à la fois populaires et politiques à son actif, une culture mêlée revendiquée (communiste, arménien, internationaliste...), une oeuvre de passeur de mémoires politiques, des doutes sur "L’hypothèse communiste"..., qui mieux que Robert Guédiguian pouvait aborder ce sujet, aujourd’hui ?

En partant du constat que le souvenir de ces jeunes résistants, presque tous d’origine étrangère, s’estompait dans l’opinion publique, Robert Guédiguian a entrepris, aidé par les scénaristes Serge le Péron ("J’ai vu tuer Ben Barka") et Gilles Taurand (déjà scénariste de plus de ving films), de perpétuer cet épisode terrible de la lutte contre l’oppression nazie.

Il a notamment fait appel à une équipe de jeunes comédiens (les 23 résistants avaient souvent à peine vingt ans) qui, mêlés à des acteurs plus connus du grand public ( A. Ascaride, Gérard Meylan, J.P Darroussin, ou le remarquable Simon Abkarian), font mouche. Tous et toutes à l’aise dans leurs rôles, ils nous aident à nous immerger dans cette sombre époque. S’il fallait évoquer deux talents parmi les jeunes acteurs, citons Robinson Stévenin (dans le rôle de Marcel Rayman) et Lola Naymark (qui joue Monique Stern), à la présence solaire, et que l’on avait déjà remarqué dans "Brodeuses" en 2004.

Cette oeuvre de fiction est donc une évocation de ce groupe de résistants, d’origines diverses (espagnols, arméniens, italiens, juifs, français, polonais, hongrois, roumains) qui, sous le commandement du poète arménien Missak Manouchian, formèrent un groupe très actif. Entre août et novembre 1943, ils commirent des coups audacieux, en plein jour, dans Paris. Après leur arrestation, la mise à la torture, ils furent jugés à des fins de propagande. L’Affiche rouge qui les montre en médaillon, est placardée par le régime policier afin de manipuler l’opinion, mais deviendra un emblême de ralliement des résistants. C’est à Aragon, bien plus tard, que l’on doit le beau texte que Léo Ferré chantera, perpétuant ainsi la mémoire de ces jeunes gens.

Parce qu’ils ne sont pas nés, mais devenus résistants, le film nous fait d’abord saisir les destins de chacun d’entre eux, nous offrant ainsi une mosaïque de terribles histoires qui les marqueront. Les engagements des jeunes résistants découlaient d’histoires familiales, ou répondaient aux situations que leur imposaient l’antisémitisme et la soumission à l’ordre nazi. Leurs engagements, d’abord individuels et parfois désinvoltes en regard du risque couru [1], vont amener une intégration aux mouvements communistes de la résistance. Manouchian en sera l’instrument. Mais cette "organisation" de leur résistance fait débat ; lors d’une scène brève, en présence de Petra qui vient leur faire la morale, les futures icônes de l’Affiche rouge se rebellent contre cette mise au pas. Comment ne pas faire le parallèle avec des scènes de "Land and freedom" de Ken Loach qui posait alors le débat de la militarisation des combattants volontaires républicains en Espagne ? Il y a de l’audace de la part de Robert Guédiguian, le communiste, à faire dire à Manouchian, en réponse à l’inquiétant émissaire du Parti, Monsieur Dupont (joué par Horatiu Malaele), que son éthique lui commande de ne pas tuer. Ce à quoi l’homme au chapeau et aux petites lunettes rondes lui répond : "L’éthique, c’est quoi l’éthique ?". En réponse à propos de ces scènes du film, le cinéaste répond que, oui, la question de l’organisation pour fédérer les luttes et les mouvements contestataires fait toujours partie de ses questionnements.

Ce film ressemble décidemment à Robert Guédiguian : transmettre la mémoire, le lien avec le politique, le cinéma utile dans nos luttes et le débat philosophique... Face à des situations qui relèvent de l’intolérable, le cinéaste affirme tranquillement que les 23 de l’Affiche rouge sont des héros. Et qu’aujourd’hui, d’autres héros sont là, dans d’autres contextes : ceux qui cachent les sans papiers, qui occupent leurs entreprises qu’on ferme, qui s’en prennent aux patrons qui les licencient, ... "Je crois que l’on manque de situations où l’héroïsme peut s’exprimer" explique-t-il. Il nous met en garde contre les raccourcis trop faciles : "Comparaison n’est pas raison : nous ne sommes pas dans un régime comparable à Vichy".

Pourtant, il force le trait, parfois, exprès. Comme quand il fait dire à un haut dignitaire nazi : "Les terroristes, il faut les terroriser !", paraphrasant ainsi un ex-ministre de l’intérieur, méridional, homme politique français corrompu. Quand il utilise les voix radiophoniques d’alors pour nous faire savoir que ce sont des médias de masse qui propagèrent le mensonge, le racisme, la docilité . Et quand il insiste sur la police française qui fit preuve d’un rare zèle pour éxécuter en anticipant les ordres des bourreaux nazis, en organisant des rafles dans Paris ?

Si l’intention du film est de nous faire réfléchir à tout cela et de nous aider à garder les 23 de l’Affiche rouge dans nos coeurs, l’objectif est atteint. Et parce que ce film pose aussi la question de la nature et des moyens employés pour l’engagement politique d’hier et d’aujourd’hui, alors il faut dire que "L’Armée du crime" (2) est un grand et beau film politique.

Daniel (Nîmes)

Notes :

[1Robert Guédiguian déclare à ce sujet : "J’aime ce trait de caractère chez eux, qui a à voir avec l’esprit libertaire. Ils ne sont pas des moutons dociles, prêts à obéir à tout".



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