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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Thierry Libertad
« La Otra » , Introduction au dossier sur le Mexique
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"Nous sommes arrivés à un point où nous ne pouvons pas aller plus loin. De plus, il est possible que nous perdions tout notre acquis si nous restons comme nous sommes et que nous ne faisions rien de plus pour avancer. L’heure est venue de nous risquer une nouvelle fois à faire un pas dangereux, mais qui en vaille la peine. Un nouveau pas dans la lutte indigène n’est possible que si elle s’allie avec les ouvriers, les paysans, les étudiants, les enseignants, les employés, c’est-à-dire les travailleurs de la ville et de la campagne".

EZLN, Sixième déclaration de la forêt lacandonne

Il y a un peu plus d’un an, en juillet 2005, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), au Chiapas, décrétait l’« Alerte Rouge » sur tout le territoire sous son contrôle. Au terme de cette période, qui fit place à toutes les spéculations quand à l’avenir de ce mouvement, elle publia, au mois d’août 2005, la Sixième déclaration de la forêt lacandonne.

Ce document, qui dresse un bilan des activités de l’EZLN, et présente un panorama de la situation mexicaine et internationale, est un appel à toute la gauche mexicaine, anticapitaliste et anti-électoraliste, à se rassembler et discuter. Ce texte annonce la nouvelle stratégie zapatiste : sortir du territoire chiapanèque pour impulser, à l’échelle nationale, une politique de convergence avec les différents acteurs du mouvement social et les minorités opprimées (homosexuels, femmes victimes de violence, travailleurs exploités, etc.). « Nous allons continuer à lutter pour les peuples indiens du Mexique, mais non pas seulement pour eux, ni avec eux, mais pour tous les exploités et dépossédés du Mexique », affirme la déclaration.

Alors que la classe politique mexicaine se prépare à la grande farce électorale et s’engage dans la campagne pour la présidence de la République, l’EZLN appelle à la tenue d’une « Autre campagne », « La Otra », en marge du système politique traditionnel. Elle ne représente cependant pas un appel à l’abstention, le seul mot d’ordre étant : « Que tu votes ou pas, organise-toi ! ». Certains se sont alors empressés de critiquer cette initiative, avec pour argument qu’elle risquait de compromettre les chances de victoire du leader de la gauche institutionnelle, Andrés Manuel López Obrador. Critiques qui furent réitérées il y a peu, avec la victoire, au mois de juillet dernier, du candidat conservateur du PAN (Parti d’Action National), malgré l’évidence de fraudes massives.
« L‘Autre campagne » n’est pas un appel à l’union sacrée de toutes les mouvements radicaux. C’est plutôt une invitation, adressée aux organisations et aux individus, à se rencontrer pour s’ouvrir de nouvelles perspectives. Reconstruire, « depuis la base et à gauche », un grand mouvement d’opposition au régime mexicain, en particulier, et au système néo-libéral, en général. « La Otra » n’indique pas la marche à suivre. Elle ne donne pas de solutions, elle pose les problèmes. Elle appelle à la créativité et à l’imagination de ses participants pour trouver de nouvelles voies, pour faire de la politique autrement, en dehors du cadre institutionnel. Elle veut rendre à chacun sa capacité à s’investir, à s’auto-organiser, ce qu’empêche actuellement le système représentatif parlementaire. C’est donc un espace ouvert à tout le monde, où chacun peut participer et donner son avis. Les décisions ne sont pas votées mais adoptées au consensus. Il n’y a pas de hiérarchie. « La Otra » n’est pas la propriété de l’EZLN mais de tous ceux qui veulent y participer.
Le but n’est pas non plus de créer un nouveau parti politique. La seule volonté affichée est, par le dialogue entre tous ses participants, de déboucher sur un programme national commun de lutte et proposer une nouvelle Constitution pour le Mexique « qui reconnaisse les droits et les libertés populaires et qui défende le faible contre le puissant ».

Les réponses positives ont été nombreuses. Du 6 août aux 15 et 16 septembre 2005, des réunions préparatoires se sont tenues en territoire zapatiste, accueillants les délégués d’organisations ou de simples individus, venus de tout le Mexique. Chacun est ensuite rentré chez lui, dans son village, sa ville, sa région pour préparer les futures manifestations. Ainsi, d’octobre à décembre 2005, des présentations de « L’Autre Campagne » ont eu lieu dans tout le pays.

Du 1er janvier au 25 juin 2006, le sous-commandant Marcos, devenu pour l’occasion le « délégué zéro », a traversé le Mexique pour rencontrer les collectifs et individus qui ont adhéré à « La Otra » et écouter leurs revendications et leurs propositions. Une autre « tournée » devrait reprendre en septembre et se poursuivre jusqu’en avril 2007.
« La Otra » ne concerne pas uniquement le Mexique. Du monde entier, des individus ou organisations peuvent y adhérer et y participer. Au 25 juillet, le nombre d’adhérents à la Zezta Internazional est de 2 173, originaires de 61 pays, des 5 continents, une majorité provenant cependant d’Amérique et d’Europe. L’une des tâches de cette Internationale consiste à préparer la prochaine rencontre « intergalactique ». Pour l’instant, la date et lieux ne sont pas encore arrêtés. Plusieurs thèmes de discussion ont été proposés : stratégies de lutte contre les multinationales, préservation des ressources naturelles, solidarité internationale, luttes sociales dans le monde... (http://zeztainternazional.ezln.org.mx ).

Depuis leur apparition sur la scène publique, les néo-zapatistes, par leurs recherches de nouvelles formes d’action politique, en décalage avec leurs propres origines (organisation politico-militaire, avant-gardisme...), ont suscité l’intérêt des mouvements sociaux de par le monde et réussi à s’attirer la sympathie de nombreux milieux, parmi lesquels les anarchistes. La liberté, l’égalité, la solidarité, l’autonomie, l’autogestion, l’action directe, l’horizontalité des rapports, la lutte contre le système néo-libéral, contre toutes les discriminations (de genre, de couleur, d’orientation sexuelle), etc., sont autant de valeurs, modes d’organisation et combats que partagent néo-zapatistes et libertaires. Sans pour autant souscrire à toutes les position de l’EZLN, nombreux sont les anarchistes qui se sont ralliés à leur cause. Preuve en est tous les mouvements de solidarité qui unissent les deux tendances. Cette complicité n’empêche pas la critique. Bien au contraire. Car si les points communs sont nombreux, les divergences existent aussi.

La publication de la Sixième déclaration de la forêt lacandonne et l’appel pour « L’Autre Campagne », ont suscité, parmi les libertaires, plusieurs réactions. Nous livrons ici quelques documents exprimant plusieurs points de vue libertaires concernant l’initiative zapatiste. Si certaines critiques, certaines appréhensions, se manifestent (sur les risques éventuels de sectarisme, de dogmatisme, d’avant-gardisme et les tentatives de s’approprier le mouvement par certains secteurs de la gauche révolutionnaire « autoritaire »), on constate, en règle générale, une large adhésion aux principes de « La Otra ». Tous en conviennent qu’elle est une opportunité à saisir.

Ce dossier comprend tout d’abord une ample analyse, très intéressante, d’un point de vue antiautoritaire, faite par le Mouvement Libertaire Cubain (MLC) en exil, et dont le « siège » se trouve au Mexique. Nous avons également intégré les lettres d’adhésion à « La Otra » de l’Alliance Magoniste [1] Zapatiste (AMZ) et du Collectif Autonome Magoniste (CAMA), ainsi que l’éditorial de février 2006 paru dans leur journal, Autonomía. Un texte de Carlos Beas, militant magoniste de l’UCIZONI (Union des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l’Isthme), explique les rapports parfois conflictuels entre la direction de l’EZLN et les mouvements sociaux et les risques mais aussi les espoirs qu’il voit se dessiner à travers cette initiative. Enfin, Raúl Gattica, membre fondateur du Conseil Indigène Populaire de Oaxaca « Ricardo Flores Magón » (CIPO-RFM), exilé aujourd’hui au Canada pour échapper à la répression, nous fait part de ses réflexions. Une liste de liens internet vient conclure ce dossier qui, espérons-le, donnera des clés pour mieux comprendre ce que recouvre l’initiative de « La Otra » et ses enjeux.

Thierry Libertad

Notes :

[1Le terme magoniste vient de Ricardo Flores Magón (1873-1922). Anarchiste mexicain d’origine indienne, exilé aux Etats-Unis, il est un des précurseurs de la Révolution de 1910.



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