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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Jean-Manuel Traimond. Photos Christiane Passevant
Des bâtiments d’abord utiles
Un guide méchant [et parfois moche] de Paris
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Carlos Ott, l’architecte de l’Opéra Bastille, a plusieurs fois déclaré qu’il avait tout sacrifié à la fonctionnalité. Un regard suffit à constater l’exactitude de son observation.

Albert Laprade édifia la grande bâtisse abritant certains services de la Ville de Paris boulevard Morland. Horace Léon, auteur de Présence de l’éléphantiasis, est d’avis que « deux édifices sur Terre coupent le souffle : le Taj Mahal par sa beauté, le cageot du boulevard Morland par son existence. »

Le quartier général de l’Armée du Salut, 47 rue du Chevaleret, a été ajusté par le garagiste Le Corbusier. Sa plaquette de présentation, citée par Hervé Martin, le décrit en ces termes : « Usine du Bien où l’on révise les rouages de la machine humaine usée par la vie. » Que dire de plus ?

Sommés de « faire tenir 13 000 étudiants dans 4500 m2 » les architectes de la faculté de la rue de Tolbiac ont choisi de les empiler dans des boîtes.

Créateur du très blanc hôtel Méridien Montparnasse, Pierre Dufau, cité par Hervé Martin, dit de la Tour Maine Montparnasse « qu’elle ressemble à une tablette de chocolat. » La profession s’accorde à souligner l’âme généreuse de M. Dufau.

La gare Montparnasse avec son béton brut et les mécanismes exposés de ses escalators ressemble, elle, pour Horace Léon dans Architecture et steak tartare, « à un hachoir mécanique, sans capot cachant le mécanisme. »
Elle évoque par surcroît l’« épelure » concoctée par Pierre Ziegelmeyer : Gare : j’ai à errer.

Pour construire le stade du Parc des Princes, il a fallu 60 000m3 de béton.

Dans les pelouses perchées sur les pentes du Palais omnisports de Paris-Bercy, Alain Rustenholz voit « un édifice métaphorique, lazaréen, résurrectionnel (…). Bercy, Dracula qui se redresse, garde accrochées à ses manches les mottes du gazon qu’il a crevé. »

À qui souhaite savourer le charme des bâtiments de la faculté des sciences de Jussieu, surtout de l’aérienne Tour Zaminsky, on ne saurait trop recommander le livre d’Albin Péchiney, président du Comité Directeur de la Fédération Française de l’Amiante, Respirons à pleins poumons.

Outre la présence massive à Jussieu de ce matériau qui protège mieux des flammes que du cancer, Rémi Koltirine et Ouardia Ider observent que « la sécurité des bâtiments est très éloignée des exigences actuelles. (…) La stabilité au feu de la tour centrale est limitée à douze minutes, ce qui laisse tout juste le temps d’évacuer les étages inférieurs. Sur l’ensemble des bâtiments, le nombre d’issues de secours est deux fois inférieur aux exigences des pompiers. Les chercheurs disposent d’installations (physique, chimique et biologique) qui sont de véritables bombes mais restent ignorées des services de sécurité. »

La tour Fiat de la Défense, inspirée du monolithe noir dont l’apparition scande le film de Stanley Kubrick 2001,Odyssée de l’espace, fut élevée avec pour objectif principal d’éviter les rhumes aux employés qui y travaillent. Les immenses salles où les bureaux individuels sont répartis dans des dizaines, voire des centaines, de petits cubes sans toit permettent d’éloigner les employés des fenêtres. L’aération excessive, on le sait, cause la plupart des rhumes.

Une réflexion amère de M. Horace Léon, dans Défense de la Défense, à propos de la dalle de béton de plus d’un kilomètre de long, réservée aux piétons : « Inspirée par les théories de Le Corbusier, la dalle de la Défense offre aux piétons une vaste zone libre de dangers ; tant que l’on ne descend pas dans la géhenne parfumée à l’urine et au gaz d’échappement sous la dalle. Les urbanistes et les femmes de ménage ont en commun la mauvaise habitude de glisser les balayures sous le tapis. »

Une inquiétante tendance n’a pas échappé à la vigilance de M. Léon, auteur de l’avant-propos de Tout est un Trou : « Un peu de cube, beaucoup de trous : définition injuste, mais exacte, de la Grande Arche de la Défense. Au Louvre, une pyramide transparente, au-dessus d’un trou. À la Bibliothèque Nationale de France, quatre tours entourant rien ; sous le rien, le trou du jardin fermé au public. Aux Halles, pendant des années, un trou sans rien ; à présent un trou sans rien qui vaille.

Certes, en peinture, les contre-formes n’ont pas moins d’importance que les formes, en sculpture les vides pas moins que les pleins, en musique les silences pas moins que les sons. Certes, l’architecture vaut par l’espace autant que par la masse, mais la différence entre un espace et un trou consiste en ceci qu’un espace est beau ou utile, voire les deux ensemble, cependant qu’un trou n’est qu’un trou. Que veut donc l’architecture contemporaine avec sa fascination pour le trou ? Reproduire le cerveau des architectes ? »

Sa question a obtenu une réponse, d’Albert Sournois, dans Le Trou, voie royale vers le Tout : « Thorstein Veblen, auteur du classique Théorie de la Classe de Loisir [Tel, Gallimard], identifie la marque suprême, indépassable, immanquable, universelle du pouvoir : le gaspillage, la consommation inutile. Seuls les riches et les puissants peuvent se permettre l’inutile à grande échelle. Les trous architecturaux sont de l’espace inutilisé. Un immense espace inutilisé approprié dans l’une des villes du monde où l’espace manque le plus, quel signe de pouvoir pour le commanditaire ! Et pour son architecte. Imposer le rien prouve qu’on a tout. »




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