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Nicolas Mourer
Nos vies sans Armand
Armand Robin
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Poète, Breton, anarchiste, polyglotte : les étiquettes désignant Armand Robin sont multiples. Pourtant, son absence au Panthéon des écrivains est criante. Autopsie d’un penseur visionnaire dont la critique, de la vie comme de l’œuvre, cultive encore massivement l’ignorance.

Fait divers : Paris, 27 Mars 1961. Un homme du nom d’Armand Robin quitte son domicile. Une altercation s’engage entre lui et des boulistes du café voisin. Le patron alerte la police. Armand Robin est immédiatement embarqué. Il est retrouvé mort à l’Infirmerie spéciale de la Préfecture de Police. Il avait 49 ans.

Quelque chose ne va pas, des indices sont manquants. Un homme ne meurt pas suite à une simple rixe. Mystère sur une fin, silence sur un trépas à huis clos, il ne reste qu’à faire appel à cette sentence aux accents de rumeur : on tue un enfant. Du gosse, il avait gardé le sourire innocent ; de l’âge, il avait les rides. Sa mort glauque est celle du personnage tragique qui disparaît dans l’horreur. Qu’a-t-il donc fait pour rater sa
mort ?

De la poésie avant toute chose. Celle d’abord que lui inspirait sa Bretagne natale : buissons de noisetiers des sentiers bretons, clochettes à brebis du songe, ponts de bois dans les champs. Une surabondance de figures relatives à la nature se dessine dans les premières œuvres de Robin mais non comme un simple ornement bucolico-lyrique. La région bretonne et les images terriennes qui s’y rattachent sont pour le poète le moyen de transformer son lieu de naissance en source primordiale de création poétique d’inspiration militante. Robin le déclarera lui-même à la radio, en 1952, dans Poésie sans passeport, comme pour définir sa poésie après coup : « La Bretagne, c’est un univers ou, si on veut, c’est une patrie mondiale. C’est une patrie forte et non pas dolente et plaintive, ainsi qu’a eu trop tendance à la faire apparaître la littérature française qui s’est occupée des choses de Bretagne. Cette Bretagne universelle, cette Bretagne qui n’est pas localisable, c’est pour nous le point de vue de l’âme, ce qui est encore mieux, ce qui est encore plus haut que le point de vue de l’esprit. Il est clair que ce lieu parfait de l’âme se trouve être aussi par nature le lieu parfait du génie poétique ». Le monde sensible des plantes et des vents, les accents authentiques de la terre trouvent leur ancrage dans une région élevée au rang de mythe, rehaussant la naïveté d’un trèfle à la grandeur des sentiments humains.

Les vers occuperont la première partie de sa vie avec diverses publications qui seront réunies tardivement, en 1940, dans Ma vie sans moi. Ses morceaux poétiques de bravoure figurent, paraît-il, dans ce recueil, manière élégante de signaler que les librairies ne réservent
qu’une place ténue à tous ses autres écrits. Les zélateurs de la consommation anthologique ont décidé que cet ouvrage serait le chef d’œuvre de ce génie tabassé dans un dépôt de flics.

Pourtant, la poésie n’occupe pas toute l’œuvre d’Armand Robin. Elle n’en est peut-être que la clé. Plutôt, elle est le germe d’une fertilité littéraire qui s’accomplira et s’épanouira dans la prose, en 1936 d’abord, avec Le Temps qu’il fait, roman familial dans lequel se confirme la vision tellurique de la Bretagne qu’il investissait dans ses premiers écrits. Les thèmes abordés dans la somme de ses poèmes annoncent les images et figures qui se développent dans son récit. Il y dévoile son enfance, rugueuse : le décès d’une mère, survenu en 1933, alors qu’il avait 21 ans, et dont, dit-il à Jean Guehenno, « la mort fut plus heureuse que
[s]a vie » ; la pesante rigidité d’un père auprès duquel il cherchera une tendresse inassouvie. Voilà, au milieu des fougères et des tempêtes, des chevaux et des brindilles, de quoi un jeune poète a du s’affranchir : la souffrance d’une mère moribonde, le mutisme d’un père aux allures de monolithe. Où sont les mots qui combleront le vide laissé par l’être
proche ? Robin ne sombrera pas dans la syncope, ne se laissera pas abattre par la cassure que la mort et le silence ont introduite dans sa vie. Il fallait juste parler du Temps qu’il faisait pour apprivoiser ce cauchemar et combler les places laissées vacantes par des parents déconfis. La dette est lourde, et monumental, le manque à combler.

De cet héritage familial, Armand Robin gardera un rapport défiant et oblique à la loi, comme pour réparer a posteriori l’autorité indéboulonnable du père et parler à la place de celle qui a fait figure de pénitente, ne s’est pas révoltée. Et ce n’est pas son échec à l’Agrégation de Lettres, en 1936, qui a empêché Robin de crier son indignation, en premier lieu celle qu’il a ressenti après son voyage en Russie effectué deux ans plus tôt : insolence des bourreaux, cris des torturés, le système soviétique devient le paroxysme de l’aberration, celle qui fait passer la nuit de l’oppression pour le jour de l’utopie. La hantise du soviétisme le poursuivra toute sa vie, et ses écrits hurlent de façon répétée la haine qu’il nourrit à l’égard du fanatisme stalinien. Les années 40 sont l’occasion pour Robin de rédiger ses pamphlets contre le Dictateur dans des articles dénonçant l’assassinat des poètes et le matérialisme triomphant. Il accumule les diatribes et le communisme devient pour lui un dysangile, le présage déjà en actes d’une morale venue asservir les hommes. Et si Robin est malgré tout resté proche du Parti communiste à son retour de Russie en 34, ce n’est que pour participer aux manifestations qui amèneront progressivement le Front Populaire.

Étonnement : l’activisme brut ne fait pas partie de la révolte de Robin, non. Il n’y a pas chez lui de revendication personnelle de l’action, pas d’action qui lui appartiennent en propre, sa vie, il l’a dit, se faisant sans lui. « Je » est, chez Robin, le signe d’une imposture, comme si jamais le moi n’avait été le sujet d’une quelconque expérience. Preuves : sa façon de rester connecté à l’Histoire et d’y prendre part passe essentiellement par l’écoute des radios et la retranscription des émissions sur bulletins. Il est embauché par le Ministère de l’Information le 1er Avril 1941 comme Collaborateur technique de seconde catégorie et passe ses nuits à l’écoute du monde. Chaque matin il rédige un rapport et livre le double de ses bulletins à la Résistance à partir de 1942. Cet épisode de sa vie lui permet certes d’avoir un revenu stable, mais surtout, Robin l’écouteur devient celui qui appartient au monde tout en n’y étant pas, effort d’un homme qui se distancie de l’atmosphère sociale ambiante pour mieux entrer en elle en se tenant discrètement à sa périphérie. Robin l’écouteur nocturne se met, de fait, à l’écart des réalités politiques en préférant la solitude de l’auditeur. Il s’est écarté des événements contemporains, et précisément, il devient cet écart, ce recul devant le quotidien, cette distance nécessaire à la critique, cet éloignement qui transforme le système qu’il refuse en pure étrangeté. Armand Robin, c’est une éternelle retraite devenue mots : « Je » n’est pas un autre, il est juste un peu à côté, dans une réserve que rien ne trouble. Cette discrétion sans borne correspond à une attitude franchement assumée qui permet à Robin de prendre toute la mesure de l’Histoire.

Cette révolte solitaire ne l’empêche néanmoins pas de manifester une ouverture à l’autre, une hospitalité. Traducteur, il accueille dans sa dynamique créatrice une multitude de langues vivantes qu’il lit et poétise en Français. Être écouteur des radios internationales lui a été permis par l’apprentissage sans relâche des langues vivantes : le Russe pour son voyage en URSS, puis le Polonais, l’Anglais, l’Allemand, l’Italien, l’hébreu, l’arabe et l’espagnol. En 41, il s’inscrit aux langues orientales pour le chinois, en 42 pour l’arabe littéraire, en 43 pour le finnois, le hongrois et le japonais. Polyglotte, Robin est celui qui accueille en lui une part excessive de l’universalité linguistique. L’anarchisme de Robin est précisément ici, latente bien avant qu’il ne rejoigne la Fédération en 1944 : la pensée de l’individualité est remplacée par l’accueil sans compter, la canalisation affective et poétique d’un cosmopolitisme infini. Il souffre de tous les maux des hommes, dans toutes les langues.

Poésie, récit, journalisme, écoute de radios, traductions, Robin a consacré son art à plusieurs genres, tout en s’efforçant d’en estomper les lignes de partage. Les vases communiquent : les métaphores des vers se retrouvent sublimées dans la prose et la prose prend un élan militant dans l’écriture journalistique qui s’accommode de la traduction. Reste à savoir si chaque genre, perméable aux autres, correspond à des périodes précises de sa vie. Surtout ne pas répondre à cela, ce serait tomber dans un biographisme que Robin lui-même refusait, car toute biographie empêche la métamorphose de l’homme en écrivain. Ici, vie et œuvre, participation et distance, biographie, littérature et politique, sont des formes mouvantes se pliant et se repliant pour conduire l’œuvre de Robin vers une universalité irréductible.

Rostrenen, village breton, un matin de Novembre, un cimetière de province où se niche la sépulture d’un ignoré. Une solitude hébétée plane dans cette enclave où seul le souvenir d’un poète chuchote. Flanqués comme il se doit sur une dalle marbrée : un nom et une date. Comme il n’y a rien d’autre, il reste à tendre l’oreille et entendre :

Sans seuil, sans sol, sans ciel, vent par vent je m’étends,

Passager m’assaillant de hasards oscillants,

Me plissant en sillages sauvages, multipliant

L’ouragan par l’ouragan, éconduisant

L’écume, lente amante étendant son lit blanc



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