Féminisme, cinéma et émancipation : Carole Roussopoulos

« Ce qui compte pour moi, c’est la parole des autres, celle que l’on n’entend jamais. »
mardi 15 septembre 2009
par  CP
popularité : 7%

Née en 1945 à Lausanne, Carole Roussopoulos est réalisatrice vidéo et militante féministe. Elle passe son enfance à Sion dans le canton suisse du Valais et s’installe à Paris en 1967. Deux ans plus tard, sur les conseils de son ami Jean Genet, alors qu’elle vient d’être licenciée par le journal où elle travaille, elle achète l’une des premières caméras vidéo portables vendues en France.

« […] Cette injustice m’a finalement rendu service. Le jour où j’ai été virée, Paul Roussopoulos déjeunait avec Jean Genet. J’étais complètement désespérée d’avoir été vidée comme une malpropre en un jour […] !
Je suis donc arrivée en pleurant et Genet, en me voyant ainsi, m’a dit : ’’Ce n’est vraiment pas la peine de vous mettre dans un état pareil !
Est-ce que, au moins, vous avez pensé à demander un chèque de licenciement ?’’ Je m’étais en effet battue pour avoir trois mois de salaire. Il m’a pris le chèque des mains : ’’C’est exactement ce qu’il vous faut pour être une femme libre. Dorénavant, vous n’aurez plus besoin ni de directeur ni de rédacteur en chef ! Il y a une machine révolutionnaire qui vient de sortir...’’ Un certain Patrick Prado lui avait montré le fameux ’’Portapack’’ de Sony, une toute nouvelle caméra vidéo portable. Nous sommes allés tous les trois, Paul, Genet et moi au numéro 1 du boulevard Sébastopol. Nous avons déposé le chèque directement à la boutique – ce qu’on pouvait faire à l’époque – et nous sommes repartis avec la caméra et le magnétoscope en bandoulière. C’était le deuxième appareil de ce genre vendu en France.
 »

Carole Roussopoulos fonde rapidement le collectif « Vidéo Out » avec son compagnon Paul Roussopoulos et, dès lors, ne cesse de donner la parole à celles et ceux que l’on n’écoute pas, opprimé-e-s et exclu-e-s de toutes sortes, explorant les immenses possibilités offertes par ce nouvel outil. Tout au long de la décennie 70, dotée d’un sens aigu de l’Histoire, elle accompagne les grandes luttes qui lui sont contemporaines, livre une critique de l’idéologie médiatique, dévoile les oppressions et les répressions, documente les contre-attaques et les prises de conscience.

« [...] Un jour Genet nous a demandé à Paul et à moi d’aller dans les camps palestiniens avec lui et Mahmoud Al Hamchari, le premier représentant de l’OLP à Paris. C’était le moment où le roi Hussein de Jordanie napalmisait les Palestiniens. Il avait décidé de les liquider, de les neutraliser. Nous sommes partis tous les quatre en septembre, et ce fut le fameux ’’Septembre Noir’’. J’en ai pris plein la gueule en découvrant la vie des Palestiniens. Devant le désarroi et la pauvreté, la révolte m’a saisie. C’était une situation que je ne connaissais pas du tout. Hussein s’était fait livrer du napalm américain, le même qui était envoyé sur les Vietnamiens. Les enfants et les femmes étaient recouverts de cette espèce de miel, collant, qu’on ne peut pas enlever, et qui brûle au deuxième ou troisième degré. C’était épouvantable.

Quand nous sommes rentrés en France, nous avons montré le film, qui s’appelait Hussein, le Néron d’Amman, et tout s’est enchaîné très vite. Un jour, un Black Panther, légal, qui avait entendu parler de cette bande vidéo, nous a contactés car ils avaient gardé la machine NTSC d’une équipe de journalistes américains venue les interviewer et ils ne savaient pas s’en servir. Nous avons passé un mois à Alger pour donner des cours de vidéo aux Black Panthers, mais aussi à tous les mouvements de libération : aux Angolais, aux Vietnamiens, etc. La vidéo portable permettait de donner la parole aux gens directement concernés, qui n’étaient donc pas obligés de passer à la moulinette des journalistes et des médias, et qui pouvaient faire leur propre information.

[...] Les mouvements révolutionnaires ressentaient ce pouvoir de l’image comme une force. Il était donc possible d’utiliser cette force – cette crédibilité – au service des luttes, de notre point de vue. C’est pourquoi les gens rentraient facilement en contact avec nous. Tous les premiers groupes indépendants de vidéo légère, qu’ils soient américains, québécois, français, italiens ou allemands, ont utilisé la vidéo de la même manière que nous. Ce n’était pas du tout pour faire de l’art. Les groupes de vidéo militante n’avaient rien à voir avec le milieu du cinéma. C’était vraiment pour faire de l’animation dans les quartiers, pour parler des problèmes sociaux. »

Le militantisme de Carole Roussopoulos dans la vidéo s’inscrit donc dans le courant de contestation culturelle issu de mai 68. Il s’agit pour elle
d’« attaquer la société par les toits », c’est-à-dire au niveau des superstructures idéologiques, « plutôt que par les fondations » selon la belle formule de son compagnon [1]. La vidéo devient un moyen d’analyser les contradictions sociales et Carole Roussopoulos saisit des expériences où s’inventent de nouvelles pratiques collectives. Caméra au poing, elle soutient les luttes ouvrières, anti-impérialistes, homosexuelles et surtout féministes : les combats en faveur de l’avortement et de la contraception libre et gratuite, les luttes des prostituées de Lyon en 1975, celles contre le viol, la lutte des femmes à Chypre et dans l’Espagne franquiste. Vidéo et féminisme se lient intimement dans le parcours de Carole Roussopoulos dès 1971.

« [Ma rencontre avec le Mouvement de libération des femmes] fut un coup de chance, et justement grâce à la vidéo... Un certain Alain Jacquet s’occupait d’une structure aux Beaux-Arts, à UP6, où se trouvait une installation vidéo, et en particulier un grand banc de montage 1 pouce IVC, très perfectionné pour l’époque, avec lequel Jean-Luc Godard a monté ses premiers films. Nous nous connaissions car nous étions très peu nombreux à faire de la vidéo et il m’avait dit que je pouvais travailler la nuit sur les machines, ce que j’ai évidemment fait. C’est là que j’ai rencontré les filles qui essayaient de monter la première bande vidéo féministe en France, Grève de femmes à Troyes [2], sur la première grève d’ouvrières avec occupation des locaux dans une usine de bonneterie. Elles m’ont demandé de les aider. Nous avons d’abord parlé vidéo, puis elles m’ont dit qu’elles se réunissaient tous les mercredis soirs. Elles m’ont proposé de venir et je n’en suis plus partie. Cette rencontre a été décisive pour moi.

Je n’étais donc pas dans les pionnières du Mouvement de libération des femmes. Je suis arrivée peut-être six mois après les premières réunions dans ce fameux amphithéâtre du mercredi. Au début, j’étais tétanisée, j’écoutais derrière, tout discrètement. Je trouvais ces femmes géniales. Tout le monde parlait en même temps. C’était un bordel incroyable mais très gai. J’ai pu formaliser tout ce que je ressentais. Nous avions des intuitions, nous ne nous sentions pas bien dans certaines situations, mais sans bien comprendre pourquoi. Nous pensions être les seules et tout à coup nous avons découvert que ce que nous lisions, ce que les femmes disaient, c’était exactement ce que nous ressentions. Ça nous a donc donné une assurance formidable, ça nous a réconciliées avec nous-mêmes et ça nous a fait nous aimer. »

Entre 1973 et 1976, Carole Roussopoulos enseigne également la vidéo à la toute nouvelle Université de Vincennes, et en juin 1982, avec Delphine Seyrig et Ioana Wieder, elle fonde le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, un centre de production et d’archives audiovisuelles consacrées aux femmes. Carole Roussopoulos y réalise de nombreux documentaires sur l’histoire immédiate des femmes (éducation non sexiste, femmes immigrées, métiers féminins méconnus, portraits de féministes...). A partir de 1984, c’est au sein de Vidéo Out, transformé en SARL, qu’elle poursuit son exploration de sujets ignorés (pauvreté extrême, sans-abris, toxicomanie, prisons, mort des malades...) et qu’elle commence sa série sur l’inceste.

« Au tout début des années 80, nous avons fondé le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir avec Delphine et Ioana, grâce à l’aide de Simone Iff et au soutien financier du Ministère d’Yvette Roudy. Le projet articulait archivage et production. Il me semblait en effet judicieux d’associer les deux, d’être dans le présent et non pas seulement dans le passé, ne serait-ce que pour enrichir les archives. C’était un très beau projet. Nous rassemblions des documents faits par des hommes ou des femmes concernant les femmes. Et je m’occupais de la production : élaborer des budgets, tourner des commandes et prendre des initiatives, faire ce qu’on avait envie de faire...
[…] Les films qu’on a réalisés sont moins marrants que ceux des années 70. [Mais] nous avons quand même essayé de trouver des sujets intéressants. Nous avons tourné un portrait de Flo Kennedy, une femme extraordinaire. Nous avons parlé pour la première fois des agricultrices, des conchylicultrices et autres travailleuses de la mer, de toutes ces femmes dont les activités n’étaient pas définies, qui n’avaient pas de statut, mais qui travaillaient pourtant dix heures par jour. Elles ont enfin obtenu des professions reconnues, ce qui était capital. Dans ces années-là, j’ai aussi commencé à travailler sur l’inceste qui était le tabou des tabous... »

Carole Roussopoulos prend par ailleurs la direction du cinéma d’art et d’essai « L’Entrepôt » (ex-Olympic) entre 1986 et 1994, date à laquelle elle retourne vivre en Suisse, à Sion. Elle continue alors de travailler comme réalisatrice, défricheuse de terrains oubliés (violences faites aux femmes, viol conjugal, combat des lesbiennes, excision, études sur le genre, mais aussi personnes âgées, dons d’organes, soins palliatifs, handicap ...).

« Le moteur de ma révolte, et donc le moteur de cette énergie que je déploie encore aujourd’hui pour dénoncer les injustices, c’est tout simplement le manque de respect à l’égard des autres. Un matin je me réveille et j’ai envie de traiter d’un sujet, en apprenant une situation inédite ou en rencontrant des personnes, hommes ou femmes… […] Les images qui sont les plus proches de ce que je ressens, sont celles du passeur au volley ball – tu prends la balle et tu la passes – ou d’écrivain public.

Je n’ai pas de discours théorique sur mon travail. Ce sont des choses que je vis sans avoir besoin de les formuler. La grande avancée des féministes, c’est de ne pas couper notre vie en tranches de saucisson : notre vie personnelle, notre vie politique, notre vie affective, notre vie professionnelle, tout était lié. On globalisait les choses. C’est la même chose pour mes intérêts, mes relations avec les gens... Je me réveille le matin et je me dis : ’’Ça, il faut que ça s’arrête’’. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir un petit levier d’action sur la réalité, en toute modestie, car je n’ai jamais pensé qu’une bande vidéo allait changer le monde. C’est la conjoncture, la rencontre de gens à un moment donné, qui fait bouger les choses. Et alors, l’image et mon énergie peuvent effectivement intervenir.
C’est une question d’énergie, plus que d’esthétique. Et une question de colère, un mot que j’aime beaucoup. Je trouve que la colère est quelque chose d’extrêmement positif. C’est ce qui fait qu’on ne s’endort pas sur une chaise en regardant la télévision. Le problème n’est pas de regarder la télévision, mais d’accepter tout ce qu’on vous dit, d’emmagasiner toutes ces désinformations. Les gens ont tendance à accepter tout parce qu’ils n’osent pas protester.
 »

En 1999, Carole Roussopoulos réalise Debout ! Une histoire du Mouvement de libération des femmes (1970-1980), un long-métrage documentaire qui rend hommage aux femmes qui ont créé et porté le mouvement en France et en Suisse, à leur intelligence, leur audace et leur humour. C’est avec le même souci de transmettre une histoire méconnue et souvent falsifiée, qu’elle s’est récemment engagée dans le projet
« Témoigner pour le féminisme », qui entend répondre à l’urgence de sauvegarder la mémoire des luttes féministes passées et actuelles [3].

« Le féminisme a été tellement caricaturé que des femmes qui sont profondément féministes le rejettent effectivement. Combien de femmes commencent leur phrase en disant : ’’Je ne suis pas féministe, mais...’’ ! Ça, c’est terrible. Pourtant, si on aborde les problèmes calmement avec elles, elles reconnaissent en général que si les choses vont mieux, c’est grâce à nous, et que ce terme ayant été tellement déprécié, elles ont peur de l’employer pour elles-mêmes. Elles ne sont pas toutes dans la séduction des hommes, mais elles ne veulent pas être identifiées à des femmes caricaturées qu’elles ne connaissent pas, qu’elles n’ont pas connues personnellement, dont elles n’ont pas connu l’humour et la gaieté. C’est très flagrant dans les débats qui suivent les projections de Debout ! C’est la première chose que les gens disent : ’’Je ne savais pas que les féministes étaient comme ça !’’. Je suis très étonnée de voir que des jeunes découvrent que les filles avaient beaucoup d’humour, étaient belles et pas dogmatiques !

Les vidéos montrent les yeux qui brillent encore aujourd’hui, trente ans après. Le rôle des images dans la transmission est donc décisif, elles permettent de casser les clichés. Le Mouvement de libération des femmes a malheureusement trop peu d’archives. C’est pour cette raison que j’ai nettoyé et monté récemment la totalité des rushes des interviews de Debout ! Cela représente plus de vingt heures d’archives avec des pionnières du Mouvement en France et en Suisse ! Si les jeunes femmes étaient un peu plus informées, elles ne pourraient que suivre notre exemple. Ce qui importe, c’est effectivement de leur faire comprendre que c’est un grand bonheur et une grande rigolade de se battre ! Nous avons toutes à gagner de lever la tête, tout le monde, tous les opprimés de la terre. »

Carole Roussopoulos a réalisé et monté jusqu’à aujourd’hui plus d’une centaine de documentaires, toujours dans la même perspective, féministe et humaniste : faire prendre conscience, en donnant la parole à des gens qui ne l’ont pas eue, en particulier des femmes, de choses dont on ne parle pas.


Les citations de Carole Roussopoulos sont extraites de l’entretien réalisé par Hélène Fleckinger pour la revue Nouvelles Questions Féministes (volume 38, n°1, 2009, p. 98-118).

Cet article est le premier d’une série qui tente de cerner le travail et l’engagement d’une réalisatrice militante fidèle à ses combats.


[1Paul Roussopoulos, « Problèmes et perspectives de la vidéo militante », Écran 75, n° 41, novembre 1975, p. 37.

[2Grève de femmes à Troyes (1971, 40 min) a été réalisé par Cathy Bernheim, Ned Burgess, Catherine Deudon, Suzanne Fenn et Annette Lévy-Willard. Quelques ouvrières y racontent à des filles du Mouvement de libération des femmes ce qu’elles ont vécu pendant la grève, et ce qui a changé dans leur vie personnelle.

[3Mis en place par l’association Archives du Féminisme (France) en partenariat avec le LIEGE (Laboratoire Interuniversitaire en Études Genre - Université de Lausanne) et Espace Femmes International (Genève), ce projet a pour objectif de constituer un fonds documentaire audiovisuel pour l’histoire des féminismes en favorisant la conservation de documents anciens, la création de nouvelles archives et la circulation de ces sources. La sauvegarde des archives audiovisuelles est réalisée avec le concours de la Bibliothèque nationale de France.


Navigation

Articles de la rubrique

  • Féminisme, cinéma et émancipation : Carole Roussopoulos