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Larry Portis
Hiérarchie et autorité dans les films de Louis de Funès (3)
L’État dans la tête et les pieds dans le plat
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Les visées commerciales des films de Louis de Funès n’écartent pas le contenu politique ou idéologique des situations ou des personnages qui y figurent. Avant mai 1968, la critique des autorités tient souvent à la remise en cause de leur hypocrisie. Les patrons, les politiques, les administrateurs, les officiers et les policiers, ainsi que les « petits-bourgeois », tout le monde y passe. L’État, l’égoïsme et le corporatisme sont clairement visés dans ces films.

Dans l’après 1968, plus d’un indice évoque un autre parti pris politique [1]. Dans Sur un arbre perché (1970), l’un des auto-stoppeurs, montré comme un garçon sympathique, dit (assez naïvement et comme une leçon apprise) : « il est interdit d’interdire » auquel de Funès rétorque : « Oh ! La barbe ! » Dans Le gendarme en balade (1970), la scène hallucinante où les gendarmes sont déguisés en hippies pour participer à un happening se moque évidemment de cette mode, mais le slogan « love, peace and flowers » n’est pas si négatif et si ridicule face à la mauvaise foi et à l’agressivité des gendarmes.

Avec Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973), de Funès développe un plaidoyer contre le racisme et la xénophobie. Son personnage, Victor Pivert, est un entrepreneur parvenu et raciste. Il prétend ne pas l’être et épingle évidemment la mauvaise foi… des autres. Dans cette histoire loufoque évoquant l’antisémitisme, les préjugés contre les Noirs, les Arabes, les Anglais et les Suisses, c’est finalement les travers des Français qui sont visés [2]. De Funès, jouant encore une fois le grand patron égoïste, affiche clairement son mépris des autres en doublant une longue file de voitures, puis en répondant à un automobiliste outragé qui l’invective (« Dis donc toi, tu peux pas faire la queue comme tout le
monde ? Abruti, crétin, cocu, andouille ! ) : « Écoutez ça. C’est ça les Français ! Toujours en troisième position ! »

L’orientation politique plutôt « progressiste » de Louis de Funès est révélée également dans deux films de Claude Zidi, L’Aile ou la cuisse (1976) et La Zizanie (1978). Dans le premier, il interprète le rôle d’un célèbre et puissant gastronome, omnipotent, qui distribue et (surtout) ôte des étoiles aux restaurants. Au cours du film, il est confronté aux conséquences de son pouvoir et mène une enquête sur la « malbouffe » industrielle qui menace le pays. Cette critique de la logique du profit, du capitalisme industriel sans scrupule et de la course au pouvoir se retrouve dans La Zizanie où de Funès est un patron qui fait la politique (il est maire du village). Son jeu révèle l’hypocrisie de l’industriel qui pollue l’environnement en produisant un « dépollueur ». Pour celui-ci, comme pour le patron (« qui s’est fait tout seul ») des chaînes de restaurant Tricatel dans L’Aile ou la cuisse, et à l’image des politiciens à la botte du Grand Capital, la solution à tout problème est « la production » (« Il faut produire ! Il faut produire ! »). Les contradictions de l’approche écologique du maire-patron éclatent dès qu’il détruit les jardins de son épouse (jouée par Annie Girardot) afin d’agrandir son usine. Elle le quitte et fait campagne contre lui aux élections municipales à la tête d’une formation politique appelée « Défense de la nature ». Battu aux urnes par le parti de sa femme, et ruiné par les méfaits de ses clients japonais, le couple, réuni, se retire à la campagne dans le sud de la France pour élever des moutons.

La dérision et la satire qui caractérisent les films de Louis de Funès n’ont sans doute pas toujours un caractère d’engagement social ou politique.
Conçus avec un objectif commercial dans une nouvelle conjoncture politique, ces films de l’après-mai 68 ne véhiculent pas de vision radicale ni de remise en cause de l’ordre social. Cependant, le scepticisme et l’ironie féroce face aux prétentions et aux abus de pouvoir, la critique constante de la hiérarchie et de ses structures, qui sont des éléments récurrents des films dans lesquels de Funès interprète des personnages odieux, n’en demeurent pas moins subversifs. Ce comédien est un humaniste et un sceptique qui critique la société en en faisant la parodie.

On retrouve cette culture de la subordination dans tous les domaines de la vie et dans tous les milieux sociaux. De ce fait, il est significatif que de Funès ait fait une satire récurrente des notables, des politiques et des chefs d’entreprises. Aurait-il pu en être autrement ? Ridiculiser les « petits » aurait conforté les prétentieux, les ambitieux et les élitistes alors que démasquer ou, plus exactement, dégonfler le complexe de supériorité d’« arrivistes »sans scrupules est plus approprié.

Le « peuple » est cependant conditionné par la hiérarchisation de l’autorité représentée par les riches et les puissants. Les rapports de force régissant les relations humaines valorisent l’autorité en tant que telle et sont à la base de la « servitude volontaire ». La recherche d’un « chef » est souvent présentée comme la solution aux problèmes, que ce soit au niveau des institutions nationales comme au plan privé.

Épingler les manies « franchouillardes » et leur ridicule était certes une des principales caractéristiques de la démarche de Louis de Funès, de même que son désir de parodier certains travers de la « culture » française : fierté de supplanter son voisin, de dominer autrui et d’humilier les « humbles » : des tendances découlant d’une anxiété, d’un « complexe d’infériorité » qui conduisent les individus à un mépris des autres. Montrer ces travers chez les classes défavorisées — qui existent bel et bien sous différentes formes — aurait cautionné l’hypocrisie, les prétentions et le cynisme des « classes supérieures ». De Funès a joué dans des films (par exemple, Vacances, roulettes et corrida de Maurice Berger en 1958) où cette « vulgarité » est mise en avant, mais où ne demeure que la comédie de situation sans critique sociale ni grand intérêt.

Peut-être est-il regrettable que Louis de Funès n’ait pas eu l’occasion de parodier, dans les classes « intermédiaires », d’autres milieux. Les gendarmes sont des modèles parfaits car, s’ils sont pour la plupart issus d’un milieu populaire, ils représentent l’autorité étatique. Qu’en aurait-il été s’il avait « épinglé », par exemple, les milieux « intellectuels » où la hiérarchisation et l’autorité prennent des formes exemplaires où se mêlent mauvaise foi, jeux de pouvoir, ridicule et mesquinerie. Dans les milieux universitaires et scientifiques, la frustration est aussi intense que dans l’armée et les autres corps d’État [3]. Les scénaristes et les réalisateurs qui travaillaient avec De Funès ont sans doute estimé qu’il n’y avait pas là matière à film grand public. Le clivage entre « incultes » et « cultivés » est sans doute trop important dans les perceptions de la population et De Funès ne pouvait pas prendre un tel risque.

Homme non-engagé politiquement, Louis de Funès a néanmoins mené une réflexion sur l’implication des personnages qu’il a incarnés. En novembre 1968, à la question sans grand intérêt d’un journaliste (« Louis de Funès, vous êtes l’acteur le plus demandé, et partant le mieux payé du cinéma. Quel est votre secret ? »), l’acteur, futur partenaire de Coluche dans L’Aile ou la cuisse, répond avec pertinence :


« Un secret, c’est vite dit…. Je fais mon métier de comédien et j’essaie de le faire au mieux dans la bonne vieille tradition du théâtre comique français. Pour moi, le comique naît d’une situation exceptionnelle qui, selon qu’elle est considérée, peut être aussi bien dramatique que comique. Mais mes personnages sont des reflets burlesques et sympathiques de la vie… Tout comme le gendarme de Guignol a son côté cordial, amical et humain. Dans mes personnages de patrons coléreux, de gendarme chatouilleux, j’aime porter témoignage du côté abusif de certains « petits chefs [4] ».

Louis de Funès est ici modeste, son interprétation « de certains petits
chefs » est à ce point juste qu’elle pose des questions sur l’inspiration et l’acharnement qu’il met dans ses rôles.

Il faut d’ailleurs et aussi resituer sa célébrité dans le contexte de l’époque, parallèlement à l’effervescence de l’avant- et de l’après-mai 1968, période où sa popularité est à son plus haut niveau. L’air du temps (Zeitgeist)
est à la contestation dans toutes les manifestations culturelles, aussi
et y compris le « divertissement » dont les liens sont directs avec les aspirations sociales et les projets politiques. La carrière et la créativité
de Louis de Funès témoignent donc de la manière dont s’imbriquent
l’art et la conscience collective [5]. C’est l’expression artistique d’un élément incontournable de la culture française produite par une société particulière [6].

Au-delà de la conjoncture historique spécifique, la personnalité et les talents de ce comédien séduisirent (et séduisent encore) le public
français. De Funès incarne dans ses films tout un panel du caractère national. Les râleurs, les rouspéteurs, les couards, les serviles devant l’autorité, les représentants d’une autorité honnie, mais aussi les autres, ceux qui s’insurgent contre les méfaits du pouvoir, bref autant de sports nationaux qui font partie du paysage politique. La tradition en remonte pour le moins au XVIIe siècle ; elle est contemporaine de la difficile fondation de l’État qui a provoqué des soulèvements populaires en série et culminé avec la Révolution française.

Toutefois, la Révolution n’a rien changé dans l’attitude des Français vis-à-vis du rapport à l’autorité. Comme Alexis de Tocqueville l’explique, une génération après la Révolution et sa dérive napoléonienne, l’élément constant dans toute cette évolution est la consolidation de l’État dans ses structures. Bien que la destruction de l’Ancien Régime et de la féodalité ait permis l’essor d’une société capitaliste, les citoyen-nes sont resté-es soumis-es à une administration étatique de plus en plus élaborée. Tous les aspects du caractère national des Français peuvent s’expliquer comme des réactions à la formation de cette structure d’autorité si présente dans la vie française — l’individualisme qui prend souvent une tournure égoïste, le rapport de force comme base initiale des relations humaines, parler pour s’écouter (et ne pas écouter l’autre), une fierté nationale qui confine au sens d’une supériorité.

Regarder Louis de Funès caricaturer ces traits de caractère constitue un exutoire pour un public souvent en proie aux frustrations et aux tensions engendrées par le carcan autoritaire. Le plus frappant est le processus qui permet à la tutelle étatique d’infantiliser la population [7].

Ne pas participer aux décisions collectives qui influencent les « choix » de vie (sauf par la voie des urnes électorales, peu satisfaisante puisqu’elle entretient un cycle alterné d’espoir et de déception) rabaisse les individus au rang d’assisté-es irresponsables. Toute la société est dominée par une hiérarchie administrative qui règle la vie de la population autant par des rapports informels et arbitraires que par des lois soi-disant fondées sur le principe de justice et d’égalité. En fin compte, ce système paternaliste permet, voire encourage, le « piston », le clientélisme et les abus de pouvoir en tout genre et à tous les niveaux. Ce qui est remarquable dans la personnalité et le jeu de comédien de Louis de Funès est qu’il réussisse tout à la fois à exprimer l’assujettissement avilissant et honteux, la mauvaise foi produite par le système et l’esprit de résistance qu’il engendre.

Notes :

[1Il faut noter le titre évocateur d’un film qui réunit les thèmes antiautoritaires habituels dans un cadre historique : La Folie des grandeurs (Gérard Oury, 1971). Ici, de Funès partage la vedette avec un Yves Montand comique.

[2Dans ce film est évoquée l’affaire Ahmed Ben Barka : des agents secrets d’un pays arabe — non identifié — veulent enlever un opposant politique et soudain hésitent en s’exclamant : « Mais ça a été déjà fait. »

[3Le corps enseignant est assujetti à une hiérarchie de grades, rangs, échelons et de « classes ». Les universitaires comme les « chercheurs » du Centre national de la recherche scientifique travaillent autant pour avancer dans cette hiérarchie que dans une recherche susceptible d’enrichir les connaissances de l’humanité, de renforcer l’État et la Nation. Difficile dans cette situation d’éviter les frustrations, les envies et les jalousies professionnelles, comme d’ailleurs les prétentions et les abus de pouvoir.

[4Interview de Louis de Funès par Albert Boitel publié dans Le Pélerin du XXe siècle, 3 novembre 1968. (http://www.defunes.org). Dans un autre entretien, de Funès précise : « J’aime incarner, afin de les ridiculiser, les types qui se prennent au sérieux et veulent se faire respecter…J’aime trouver le petit détail, le grain de sable qui fera s’écrouler ce personnage gonflé de vanité. » Voir « Louis de Funès »(http://www.angelfire.com/stars/defunes1/biographie.html).

[5En dépit du snobisme de beaucoup de « soixante-huitards » qui se pensent fondamentalement éloignés de ce genre de « comédie de boulevard ». Dans ce cas précis, la distance entre celle-ci et la remise en question de l’autorité par mai 1968 n’était pas si grande.

[6Ce qui peut expliquer en partie l’attrait ou le manque d’attrait à l’étranger pour les films de de Funès, en examinant la distribution de ses films en langue étrangère. Entre 1945 et 1982, de Funès est au générique de 144 films dont 24 sont distribués en Grande-Bretagne, 18 en Italie, 6 aux États-Unis, 3 en Allemagne et 2 en Espagne. Plus significatifs sont les chiffres concernant une période plus récente dans laquelle de Funès interprète des premiers rôles. Parmi les 44 films tournés entre 1960 et 1982, 12 sont distribués en Italie, 11 en Grande-Bretagne et un seul respectivement aux États-Unis, en Allemagne et en Espagne. Il semble que la critique de l’autorité à la française passe mal dans ces trois derniers pays alors que les Britanniques et les Italiens seraient plus réceptifs soit au comique loufoque soit à l’ironie.

[7Sur l’infantilisation comme phénomène social, voir l’ouvrage d’Ariel DORFMAN, The Empire’s Old Clothes : What the Lone Ranger, Babar, and other Innocent Heroes Do to Our Minds, New York, Pantheon Books, 1983.

P.S. :

Cet article est paru dans la revue L’Homme et la société, n° 154, 2004/4, Le Cinéma populaire et ses idéologies, coordonné par Nicole Beaurain, Christiane Passevant et Christelle Taraud.



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