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Christiane Passevant
Jaime Camino, cinéaste de la mémoire (1)
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Chaque année, le festival de Montpellier nous permet de découvrir des cinéastes majeurs du cinéma espagnol et leurs visions particulières : Basil Martin Patino et l’originalité critique tant de ses fictions que de ses documentaires, tournés pour certains dans la clandestinité ; Vicente Aranda et l’éclectisme qu’il déploie dans ses sujets comme dans ses approches, notamment la question de la sexualité traitée à travers les tabous toujours aussi ancrés dans les mentalités ; Gonzalo Suarez et l’école de Barcelone…

Autant d’artistes majeurs pour une approche du cinéma espagnol, bien trop méconnu en France. Mais que font les distributeurs pourrait-on se demander lorsque l’on voit cette richesse et cette créativité multiforme. Mais les sélections du festival, année après année, ne se bornent pas à la génération qui a connu la dictature franquiste et la censure, elles sont aussi largement dédiées aux jeunes et aux très jeunes cinéastes dont l’inventivité cinématographique est l’une des plus foisonnantes dans le cadre du cinéma européen. Il n’est que rappeler Icíar Bollaín (Te doy mis ojos/Ne dis rien, 2004), Patricia Ferreira (Para que no me olvides/Pour que tu ne m’oublies pas, 2004), Chus Gutiérrez (El Calentito, 2005), ou encore Rodrigo Cortés (Le Concurrent, 2007).

Pour sa trentième année, le festival du film méditerranéen, fidèle à une continuité et pour illustrer, la tragédie de la guerre civile espagnole, de la Retirada et de l’exil, a présenté un hommage à Jaime Camino, cinéaste de la mémoire, de cette histoire évacuée par la propagande du régime franquiste. Avec Las largas vacaciones del 36, Le long hiver, La Vieja Memoria ou les Enfants de Russie, Jaime Camino fait une relecture de cette histoire, des clivages meurtriers, de l’engagement et du vécu des êtres pris dans le maelström d’enjeux politiques. L’œuvre de Camino est essentielle pour une autre vision de ces temps où l’autonomie du peuple et les idées utopiques ont résisté à la barbarie.

Le long hiver revient sur le désastre de la guerre civile espagnole, et l’occultation qui a suivi, pendant quarante années, de la mémoire vive espagnole comme pour effacer la vie, la créativité, l’imagination sous la chape de plomb d’un franquisme triomphant et mortifère. Le long hiver, quel beau titre pour ce film de Jaime Camino qui marque le début d’un cloaque de presque un demi-siècle pour toute une population. Analyse du processus totalitaire, le film est avant tout, comme toute l’œuvre de Jaime Camino, la volonté de ne pas oublier, de ne pas effacer et passer pour morte la mémoire d’un peuple.

Peu de cinéastes ont, avec une telle constance et sans jamais prendre parti, mis en images la mémoire et ce qu’il en reste au collectif après presque un demi-siècle de propagande et d’éradication active par la violence, la peur, la misère et l’oppression. Qu’il s’agisse des Longues vacances de 36 (Las largas vacaciones del 36), de Dragon rapide (1986) ou du Long hiver (El largo invierno), les films de Camino s’opposent à l’amnésie et au silence qui semblent avoir régner pendant les années de dictature franquiste. Et ce qui est sans doute le plus étonnant dans le cinéma de Camino, c’est que tout en montrant les conséquences dramatiques et la barbarie de la guerre, il ne prend pas parti, mais donne toute la dimension de l’horreur d’une guerre. Comment une situation de guerre peut influer sur des vies entières, briser des êtres, des familles, révéler le courage comme la veulerie.

Remarquable documentariste, Camino laisse l’impression de tourner ses fictions avec la même méthode qu’il prépare ses documentaires. Les longues vacances de 36 repose sur des souvenirs familiaux et Le long hiver, qui retrace l’histoire de deux frères issus d’une famille bourgeoise barcelonaise divisée par le conflit, s’inspire d’événements s’étant également produit dans sa famille, même si ce récit n’est pas à proprement dit autobiographique. La guerre civile, thème récurrent des films de Jaime Camino, paraît en quelque sorte le pivot d’une conscience collective mémorielle.

Christiane Passevant : Vous êtes souvent présenté comme le cinéaste de la mémoire, d’une mémoire éradiquée pendant plus de quarante ans. Êtes-vous d’accord avec cette définition de votre parcours cinématographique ?

Jaime Camino : Oui, car il n’a existé pendant longtemps que l’unique version de l’histoire officielle. La sélection de mes films, qui a été proposée pour le festival, est importante pour la connaissance de ce qui s’est passé, à la fois d’un point de vue historique et humain. D’autant que les exilés espagnols ont été nombreux dans cette région du Sud de la France, après la victoire de Franco.

Mon premier film, dans le programme du festival, évoque les anciens des Brigades internationales venus combattre aux côtés des Républicains [1]. L’un d’eux revient en Espagne à l’occasion d’une rencontre professionnelle et internationale. Le film a été en partie censuré et jusqu’à la fin du franquisme, j’ai eu des problèmes avec la censure.

Le grand succès des Longues vacances de 36, sorti en 1976 juste après la mort de Franco, vient aussi du fait que le public découvrait un monde dont il ignorait tout puisqu’il n’en avait jamais entendu parler. Tous les protagonistes du film sont des Catalans et cela a fait forte impression sur le public. En cela, la sélection du festival est très intéressante, car elle permet de découvrir une autre vision et d’autres vérités que celles de l’histoire officielle [2].

Christiane Passevant : On parle également souvent de vous en évoquant le cinéma de la transition, après la mort de Franco, j’ai pourtant l’impression que votre cinéma est sans concessions et plus radical. Je me trompe ?

Jaime Camino : Non, vous avez raison et vous connaissez mes films. On peut en effet parler d’ouverture après la mort de Franco, d’une part pour des films un peu pornos et soi-disant drôles et, d’autre part, pour un cinéma qui évoquait des faits oubliés, de pans de l’histoire dissimulée, comme j’ai tenté de le faire, pas obligatoirement d’une manière pessimiste, mais en montrant ce qui avait été occulté pendant quatre décennies.

Notes :

[1España otra vez de Jaime Camino (Espagne, 1968, 1 h 48 mn). Scénario : Jaime Camino, Alvah Bessie, Román Gubern - Image : Luis Cuadrado - Décor : Juan León - Montage : Teresa Alcocer - Musique : Xavier Montsalvatge - Son : Javier Larrahindo, Jaime Velasco - Interprétation : Manuela Vargas, Enrique Jimenez, Luis Ciges, Mark Stevens, Paco Rabal.
Trente ans après, David Foster, médecin états-unien, retourne à Barcelone pour un congrès. Ancien membre des brigades internationales, il se souvient de l’époque où il lutta en Espagne et de l’infirmière dont il fut amoureux. Aidé par deux amis, il retourne sur les lieux où se déroula la bataille de l’Ebre.
Le scénario contient des souvenirs de Alvah Bessie que Camino rencontra au festival de San Francisco. Elle avait été membre de la brigade Lincoln et avait souffert des persécutions de la Commission des activités anti-américaines. Ce film fut le premier hommage du cinéma espagnol à un combattant des brigades internationales.

[2Films de la guerre civile présentés au 30e festival du cinéma méditerranéen de Montpellier :

La Guerre est finie d’Alain Resnais, Mourir à Madrid de Frédéric Rossif… (fiches artistiques et techniques en notes lorsque ces films sont évoqués dans l’entretien).

Terre d’Espagne (The Spanish Earth) (Etats-Unis, 1937, 52 mn). Documentaire de Joris Ivens, Scénario : John Dos Passos, Ernest Hemingway - Image : John Ferno, Joris Ivens - Montage : Helen van Dongen - Musique : Marc Blitztain, Virgil Thomson - Son : Irving Reis.
En 1937, Joris Ivens et son opérateur John Ferno arrivèrent en Espagne pour tourner un documentaire où se mêlait la fiction. Il se passe à Fuentedueña, un village sur la route Madrid-Valence. Julian est paysan et s’engage dans les rangs républicains pour combattre les franquistes.
Le film fut projeté à la Maison Blanche pour Roosevelt, et Orson Welles prêta sa voix pour le doublage. Le film permit de recueillir 70 000 dollars de fonds en soutien des républicains. Joris Ivens ne retourna en Espagne qu’en 1978, puis en 1985 et visita Fuentedueña. Les habitants n’avaient jamais vu le film. (Cinemed)

Espoir, Sierra de Teruel d’André Malraux (Espagne/France, 1939, 1h 28mn). Scénario : André Malraux, Denis Marion - Image : Louis Page, André Thomas, Manuel Berenguer - Décor : Vicente Petit - Montage : André Malraux - Musique : Darius Milhaud - Interprétation : Joseph Sempere, Andres Mejuto, Julio Peña, José Maria Lado, Miguel Del Castillo.
Une partie de l’action tourne autour d’une escadrille qui a pour objectif la destruction d’un pont et d’un aérodrome. Pour trouver l’objectif les aviateurs se font aider par un paysan de la région. Mais celui-ci ne reconnaît pas le lieu, vu du ciel. Un épisode qui illustre la solidarité entre les paysans espagnols et les équipages des brigades internationales.
Projeté en juillet 1939, après l’entrée des troupes franquistes à Barcelone le 26 janvier, ce film ne jouera pas son rôle de dénonciation de la politique du Comité de non-intervention et du blocus dont était victime la République. En septembre 1939 le film fut interdit par le gouvernement français et ne ressortira en France qu’en 1945 et en Espagne en 1977. (Cinemed)

Paseo d’Arturo Ruiz Serrano (Espagne, 2007, court métrage 12mn 50s). Scénario : Arturo Ruiz Serrano - Image : Nicolas Pinzonni - Montage : Angel Hernandez Zoido - Musique : Ivan Ruiz Serrano - Son : Cesar Molina, Ibiricu - Interprétation : Jose Sacristan, Paco Tous, Carlo Santos.

Les Oubliés (Los perdedores) Documentaire de Driss Deiback (Allemagne/Espagne/Maroc, 2006, 1 h 20 mn). Production : Detlef Ziegert - Scénario : Driss Deiback - Image : Ugo Alberts - Montage : Miguel Barreda Delgado - Musique : Xavier Oró, Pep Solórzano - Son : Marcelo Ruocco.
Ce film évoque l’histoire méconnue de près de 100 000 soldats marocains du Rif, enrôlés de force par l’armée de Franco pour combattre pendant la guerre civile. Des soldats qui furent ensuite abandonnés et discriminés.

Quand l’Espagne exhume son passé (Los Nietos) (Belgique - 2008 - 59 mn). Documentaire de Marie-Paule Jeunehomme. Scénario : Marie Paule Jeunehomme, Massimo Iannetta - Image : Jorge Leon - Montage : Frédric Fichefet - Musique : Camaxe - Son : Anne Frey.
San Pedro Mallo, un petit village du Bierzo en Espagne. Une fosse clandestine. Ici repose depuis 1936 un disparu. Son exhumation libère la parole et révèle petit à petit une histoire individuelle et collective, une histoire volée par près de quarante ans de dictature franquiste.

Photographies d’un camp, Le Vernet d’Ariège, documentaire de Linda Ferrer-Roca (France, 1997, 56 mn). Production : Richard Copans, Catherine Roux - Image : Richard Copans, Cyril Renaud - Montage : Catherine Poitevin, Nadine Atzei - Son : Olivier Schwob.
Linda Ferrer-Roca découvre dans un grenier une collection de plaques photographiques d’origine inconnue et la réalisatrice commence une enquête. Elle retrouve ainsi la mémoire du camp de concentration du Vernet d’Ariège. Le film est à la fois la rencontre avec la mémoire occultée et une réflexion sur la photographie, sur l’image.

Celui qui chante son mal enchante, documentaire de Linda Ferrer-Roca (France, 2005, 52 mn). Scénario : Linda Ferrer Roca - Image : Jean-Marc Bouzou - Montage : Anthony Brinig - Son : Audrey Daram.
La capacité des chansons à raconter l’histoire et le monde. On pense immanquablement au film magnifique de Basil Martin Patino : Canciones para despues de una guerra (1971).

Las largas Vacaciones del 36 (Les longues vacances de 36) (Espagne, 1976, 1h 32 mn). Scénario : Jaime Camino et Manuel Gutiérrez Aragón - Image : Fernando Arribas - Décor : José María Espada - Montage : Teresa Alcocer - Musique : Xavier Montsalvatge - Interprétation : Analía Gadé, Ismael Merlo, Angela Molina, Vicente Parra, Francisco Rabal, José Sacristán. Le film remporta trois prix au festival de Berlin Film Festival.



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