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Pierre Sommermeyer
L’OTAN et le contre-sommet
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Ouf ! Le sommet de l’OTAN et son pendant le contre-sommet sont terminés. En rendre compte va être tout sauf facile. Il faut que je vous dise, j’ai une indigestion de bleu et de noir. Je ne supporte plus la moindre sirène ; la vue d’un représentant de la force publique me rend malade. Trop c’est trop ! Je vais tenter de partager avec vous ce qui ne peut être en fin de compte qu’une vue parcellaire, individuelle et subjective. L’envie de dire : « Là, il y a les méchants, en bleu ou en noir » est passée. Ce n’est pas qu’elle ne m’a pas effleuré, c’est que j’étais au milieu, et que ce n’était pas triste, et pas joyeux non plus. Le récit qui suit n’est en aucune manière objectif. C’est celui d’un observateur engagé, enthousiasmé parfois, découragé souvent aussi, désarçonné la plupart du temps. Commençons donc par le commencement comme dans une histoire classique. Il y avait donc au début une ville… Strasbourg.


Une ville prise au piège

Je ne savais pas ce que c’était qu’une ville prise en otage, une ville sous couvre-feu jour et nuit : c’est effrayant ! La paranoïa était la règle. L’université fermée pour une semaine, toutes les écoles et les lycées du centre fermés. Une bonne partie des gens ont fui. Des magasins du centre ville ont recouvert leurs vitrines de plaques de bois. Plus personne dans des rues où règnent en maître des hommes en bleu gainés de cuir noir. Des barrières partout, la libre circulation du chaland nulle part. Je suis un étranger sur mon propre trottoir. Cette violence-là, moins spectaculaire que celle des Black Blocs est bien plus forte, elle n’est pas dite, elle irradie partout, elle imprègne chaque instant ; insidieuse, elle va rester dans nos mémoires, maléfique. Chacun des rares passants est un coupable en puissance qui, à chaque pas, se dit : « Tiens, je suis passé ! » Le silence de la ville morte est coupé par les sirènes hurlantes des cars bleus des gendarmes mobiles, par celles des voitures de la BAC (Brigade anti-criminalité) se déplaçant à très grande vitesse au mépris du simple respect de l’environnement. Quand ces défilés passent sous mes fenêtres, je me dis : « Tiens, c’est l’argent du tiers monde qui part en CO² ».
Le « scandale » des drapeaux arc-en-ciel a focalisé l’émotion contestatrice des bien- pensants sur des actes policiers isolés alors que le scandale de la mise sous séquestre de territoires et de personnes n’a gêné personne puisque c’était pour des raisons de « sécurité nationale ». Bon, laissons là cet épisode policier, allons voir ailleurs !


Le village autogéré, alternatif, « No-Nato »

Il m’est difficile de ne pas commencer par cette citation du courrier d’une lectrice, publié dans le journal local :
« J’assistais donc aux balbutiements de ce village éphémère, d’ailleurs très bien organisé, notons-le, sans me douter que j’allai m’immerger totalement dans cet univers l’espace de quelques jours, et que je vivrai là un véritable état de siège étant dû surtout aux forces de l’ordre. »
Moi, sauf le samedi 4, j’y suis allé tous les jours. J’ai assisté à la première assemblée plénière, celle du lundi 30 mars. Il s’agissait d’organiser le camp, organisation à la racine, chaque sujet était abordé dans un silence attentif, les accords, désaccords, interruptions, s’exprimant par des signes conventionnels avec les mains. Puis, rapidement, les jours suivants le village s’est étoffé, structuré en quartier différents, les barrios.
Le vendredi 3, je rencontre pour la deuxième fois de la journée un jeune homme, 19 ans. Il habite une rue toute proche. Il a pris des photos des affrontements et espérait les vendre aux journalistes. Echec évidemment. Je parle avec lui un peu longuement. Il est étudiant en BTS management. Au bout de quelques minutes, il m’avoue son admiration pour ce village. « Mais c’est l’autogestion, s’exclame-t-il, ils n’ont besoin de personne pour s’organiser, et ça marche ! » Je le presse alors d’aller manger dans les cantines qui sont présentes. Quand je lui précise que le prix est libre, qu’il pourra donner ce qu’il veut, il ouvre des grands yeux, je ne suis pas sûr qu’il ait compris. C’est tellement loin de ses cours de management.
Les cantines sont la pointe émergée de l’autogestion villageoise. Majoritairement allemandes (une hollandaise a été bloquée à la frontière parce que ses couteaux de cuisine pouvaient être des armes…), elles sont d’une efficacité surprenante. Rassemblées autour de longues tables, des équipes d’hommes et de femmes, quasiment paritaires, préparent le repas suivant, dans la bonne humeur et les mains dans l’eau pour nettoyer les légumes, puisque c’est une cuisine sans viande. Ce jour-là, j’ai mangé sur place, et quand j’ai voulu laver mes couverts, ce ne fut pas possible, une équipe s’en chargeait. Chapeau !

Rendre compte de cette réalité autogestionnaire, autrement que par l’écrit, c’est-à-dire par l’image, n’a pas été possible, conséquence de la défiance vis-à-vis de la presse en général, des risques d’identification par la répression et du peu d’intérêt montré par les participants à cet axe d’information. Pour moi, mes cheveux blancs comme mon habillement normal pour la ville, mais visible dans un camp ou le noir dominait, me faisaient remarquer rapidement. C’est bien un problème qu’il faudra aborder afin que ceux qui se vivent comme l’avant-garde de tels regroupements acceptent de parler, sans risque.


Ceux qui sont en noir

Jeudi 2 avril. Autour de la tente du point-info, un rassemblement a lieu. Le noir prédomine. Il s’agit d’aller manifester en ville la solidarité avec l’homme qui est mort à Londres lors d’une manifestation anti-G20.Les informations confuses, alors, à ce sujet n’empêchent pas la manifestation de se mettre en route. Devant, une grande banderole portant les mots « Zusammen Kämpfen » (Combattons ensemble) ; derrière, des rangs serrés d’individus en noir, cagoules et capuches sur la tête. Effrayant ! Ma première réaction : j’ai refusé d’entrer dans l’armée française, ce n’est pas pour entrer dans celle-là ! Une heure plus tard, nous remonterons en voiture le parcours de la manifestation. Il est ponctué d’abribus brisés, de voitures saccagées, de groupes qui ont abandonné le combat et qui refluent vers le village-refuge. L’avant-garde combattante sera bloquée aux portes du dernier faubourg de Strasbourg. C’est la fin de la lune de miel avec les autorités, commencée avec la manifestation des clowns le 1er avril à proximité du centre ville où soixante membres de la BAC attendaient patiemment que cela dégénère.

Vendredi 3 avril, une autre manif, paisible, part accueillir les clowns arrêtés la veille et qui ont été libérés. On les rencontre à proximité du camp. Ils sont applaudis très fort. La manif tourne les pieds, retour au village. Les « forces de l’ordre » qui les suivaient ouvrent alors les hostilités, tirs de grenades assourdissantes et de lacrymogènes. Le combat reprend. Les robocops n’iront pas jusqu’au village où règne une certaine indifférence.

Samedi 4 avril. Avant 6 h du matin, nous avons franchi (trois vieux…) les barrages pour participer au blocage qui devait partir de la vieille université. Deux cents ou trois cents personnes dans la nuit tentent d’aller vers le boulevard par où les VIP doivent rejoindre la passerelle sur le Rhin pour la photo officielle. Nous sommes repoussés par des tirs de grenades vers le centre ville. Nous sommes pris alors dans la nasse. La police est partout. Tout se conclut dans le calme.

13 h 30, nous rejoignons sans encombre la manifestation officielle. Déjà, au loin, au-dessus du pont qui franchit le Rhin, la fumée apparaît. À notre arrivée, les bâtiments de la douane, désertés depuis des lustres, flambent. Un barrage de flics allemands barre le pont empêchant la venue des manifestants pacifistes allemands qui attendent sur l’autre rive. Cela devient de plus en plus chaud ; un homme en noir grimpe le long d’un lampadaire pour décrocher une caméra urbaine qui y est fixée. Nous rejoignons l’emplacement où le rassemblement de la manif doit avoir lieu. Les gens arrivent au moment où, derrière nous, l’horizon s’obscurcit. Une fumée noire monte vers le ciel. Des tirs de grenades en descendent. L’atmosphère devient irrespirable. Le signal du départ de la manif est donné par les organisateurs, en catastrophe. Une espèce de panique commence à saisir les gens dès le départ de la tête de manif. Heureusement, deux blocs compacts se forment. Cela a pour résultat de ramener un certain calme. Le premier carré est celui des Kurdes du PKK, puis vient celui des libertaires formés par les compagnons de la FA, d’Alternative libertaire, de No pasaran (que j’avais honteusement oublié dans mon précédent article) et de la CNT.
Une heure plus tard, ailleurs, maladroitement, difficilement, nous nous échapperons de ce traquenard ; les bleus d’un côté, les noirs de l’autre.

En guise de conclusion provisoire

Grâce à ces échauffourées, grâce à ces incendies, le quartier du Port du Rhin, oublié par tous ces bien-pensants, ces pleurnichards, les maires en tête, a acquis une renommée internationale.
Ce quartier sinistré, 32% de chômeurs, 50% de non-diplômés, le salaire moyen y est de 7600 € par an, va bénéficier d’une aide massive, d’une réhabilitation complète. Il y aura avant les habits noirs et après. Merci les blacks blocs.
Pour les organisations politiques, incapables de prendre la mesure du phénomène, incapables de penser l’occupation policière et militaire de la cité comme un scandale, il sera facile de se dédouaner en montrant les noirs du doigt. Ces derniers auront été le révélateur des incohérences des organisations comme de l’injustice sociale locale. En même temps, ils auront enterré tout ce qu’il pouvait y avoir de novateur, d’exemplaire, dans ce village où l’autogestion était le maître mot.
Mercredi 8, à 2 heures de l’après-midi, j’assiste à une manifestation organisée de manière spontanée par des femmes du Port du Rhin, et… encadrée par le Parti communiste et la CGT. Une femme entourée de quatre bambins s’approche de moi et me dit :« Une voisine m’a dit qu’on habitait dans un quartier pauvre, c’est vrai ça monsieur ? » Je ne peux que lui répondre par l’affirmative. Elle reprend :« C’est juste ça, monsieur ? »

Pierre Sommermeyer




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