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Petite histoire du cinéma au Sri Lanka
A. Simbasinghe
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Tous les aspects sociaux, culturels et politiques du Sri Lanka sont influencés par son géant voisin l’Inde. L’Inde et le Sri Lanka paraissent très similaires, mais sont en réalité très différents. Le cinéma ne fait exception. Le cinéma sri lankais, tout en essayant d’échapper à cette influence, ne s’en détache pas complètement.

Le cinéma au Sri Lanka est né en 1925 avec Rajakeeya Wickramaya (Aventure royale). Réalisé en Inde, le film a été projeté à Singapour et a ensuite disparu, mystérieusement. Le Sri Lanka est le premier, dans la région, à créer une association cinématographique en Asie, The Colombo Cinema Society (1945).
Kadavunu poronduva (La Promesse non tenue), premier film singhalais, date de 1947. Plusieurs autres films singhalais suivent, sans trop d’originalité. Ces films sont tournés dans les studios de l’Inde du Sud et l’histoire, les techniciens et le réalisateur sont, pour la plupart, indiens [1].

L’émergence d’un véritable cinéma sri lankais coïncide en fait avec la passation de pouvoir entre les impérialistes britanniques et la bourgeoisie locale en 1948.
L’année suivante, le cinéaste singhalais Sirisena Wimalaweera réalise son premier film, Amma (Maman). Sirisena croit en un cinéma singhalais uniquement national, avec des équipes techniques et des acteurs singhalais. Il pense qu’il faut définitivement se démarquer du cinéma sud-indien et « glorifier l’héritage singhalais ». Difficile d’éviter alors une certaine dérive chauvine.

Dans la foulée de l’indépendance, The Government Film Unit (Pôle cinématographique de l’État) pour la production de documentaires est créé en 1948. Lauréat de nombreux prix internationaux pour ses productions de haut niveau, l’organisme perdra ensuite sa notoriété artistique en raison de son engagement propagandiste.

Au cours des années suivantes, un net clivage distingue les films d’auteurs des films commerciaux.

En 1956, Lester James Peries donne une nouvelle dimension au cinéma singhalais avec son premier long métrage, Rekhava (La Ligne du destin). Il choisit les œuvres d’auteurs classiques singhalais qui traitent de la société sri lankaise en nuance et en profondeur. Le coût élevé des studios oblige le cinéaste à tourner ses films en éclairage naturel, ce qui est un avantage du climat tropical.

En 1963, Lester James Peries tourne un second film, Gamperaliya (Le Village en mutation), tiré du roman éponyme de Martin Wikremasinghe, qui est un succès bien au-delà des frontières. En 1965, le film obtient le Golden Peacok au troisième Festival international du cinéma de New Delhi. En 1983, il adapte au cinéma deux autres romans de Martin Wikremasinghe Kaliyugaya (L‘Ère de Kali) et, en 1985, Yugantaya (La Fin d’une ère) qui, avec Gamperaliya, constituent une trilogie consacrée à la transformation de la société sri lankaise durant le XIXe et XXe siècle.

En 2000, Lester James Peries reçoit le Lifetime Achievement Award lors du festival International du cinéma, en Inde.

Dans les années 1960, l’industrie du cinéma produit des films intéressants et bien accueillis par le public local, certains des films montrant une originalité certaine. Titus Totawatte [2]., GDL Perera [3] et Gamini Fonseka [4] en sont les chefs de file.

En 1970, l’industrie cinématographique est nationalisée et placée sous le contrôle du State Film Corporation, qui devient plus tard la National Film Corporation (NFC). Cet organisme a pour vocation de protéger, préserver et développer l’industrie du septième art au Sri Lanka, mais, à partir de la fin des années 1980, la NFC ne tient plus ses promesses.

Parmi les cinéastes talentueux des années 1970, tous inspirés par un cinéma international largement distribué au Sri lanka, Dharmasena Pathiraja [5] expérimente de nouvelles techniques cinématographiques et adopte un style réaliste et rompt avec un cinéma traditionnel : Ahas gavva (L’Espace aérien) en 1974 et Bamburu ävit (Les Guêpes sont arrivées) en 1978.

Dharmasena Pathiraja et Wasantha Obeysekara [6] sont, à cette époque, deux cinéastes reconnus, tant au plan national qu’international.

Après 1977 et avec l’introduction de l’économie libérale, les restrictions sur l’importation des films étrangers indiens et occidentaux sont levées, le cinéma de divertissement envahit le petit écran et les nombreuses chaînes de télévision. Le marché des films commerciaux, réalisés au Sri Lanka, subit alors une sévère concurrence car les films étrangers sont bien meilleurs que les réalisations locales s’inspirant du cinéma d’importation. Certains producteurs se convertissent alors au « porno soft » qui ne remporte pas le succès escompté, surtout auprès des jeunes. Finalement, les films d’auteurs attirent bien plus le public que les films commerciaux.

Les événements de 1983, notamment avec les pogroms contre les Tamouls, transforment le Sri Lanka en un État sécuritaire et, jusqu’à aujourd’hui, les salles de cinémas n’offrent plus de séance à 22h00.

En 1978, Sumitra Peries [7] réalise Gähänu lamayi (Les Filles), en 1980, Ganga addara (Au bord de la rivière) et, en 1988, Sagara jalaya (L’Eau de l’océan) [8]. Ses films abordent plus particulièrement la question des femmes et donnent une autre vision de la société sri lankaise. Lester et Sumitra Peries reçoivent en 2001 le Lotus d’Or au troisième Festival du cinéma d’Asie de Deauville.

En 1987, Tissa Abeysekara adapte au cinéma le chef d’œuvre de Martin Wikremasinghe, Viragaya (Le non attachement), et devient par la suite président de la National Film Corporation (NFC).

Après un attentat-suicide [9] qui provoque la mort du président Ranasinghe Premadasa et des élections présidentielles, Chandrika Kumaratunga Bandarenaike [10] , de retour d’exil, arrive au pouvoir, ce qui laisse espérer une amélioration de la situation, pour peu de temps.

Trois réalisateurs engagés se distinguent alors, Ashoka Handagama [11], Vimukthi Jayansundara [12] et Prasanna Vithanage, tous trois primés dans les festivals internationaux.

Prasanna Vithanage apparaît clairement comme le plus talentueux et ses films sont fortement appréciés du public sri lankais. Il a, jusqu’à présent, réalisé sept films [13].

La censure existe plus que jamais dans les médias au Sri Lanka. La guerre est un sujet tabou. Ces dernières années ont été le théâtre de violences contre les journalistes, d’enlèvements, d’emprisonnements et d’assassinats, en toute impunité. Dans un tel contexte, rares sont les personnes à aborder la violence de la guerre, le terrorisme, les massacres, et il est à souligner que le cinéma sri lankais est l’un des rares médias qui ose le faire, de même que les problèmes actuels de société. Purahanda Kaluvara (Mort un jour de pleine lune) de Prasanna Vithanage (2001) en est exemple et, après la levée de son interdiction, est consacré le plus grand succès de l’histoire du cinéma national sri lankais.

Ashoka Handagama, réalisateur de Aksharaya (Lettre de feu), doit actuellement se battre contre la censure qui frappe son film [14].

Parmi tous les cinéastes cités dans cette courte historiographie, aucun nom de cinéaste sri lankais tamoul n’apparaît. La raison principale est évidemment l’absence de conditions favorables pour que des cinéastes tamouls de talent puissent exercer leur art. Ils se heurtent en effet au contrôle du LTTE sur la population tamoule sri lankaise, à la situation de guerre civile et à l’absence de sources de financement.

L’avenir du cinéma d’auteur au Sri Lanka dépend de plusieurs facteurs : la fin de la guerre civile, l’aide au financement de la production cinématographique et l’indépendance de création. La censure des films, qu’elle soit politique, morale ou religieuse est une pression incompatible avec la liberté d’expression.

Notes :

[1Les chansons étaient chantées par des Indiens grâce à un texte singhalais écrit en phonétique.

[2Titus Totawatte est réalisateur et monteur. Il a réalisé Chandiya, film populaire dans lequel Gamini Fonseka y tient le premier rôle d’anti-héros du cinéma sri lankais

[3Perera est dramaturge et son premier film est une adaptation, Sama. Puis, Dahasak Sithuvili (1968), qui est salué par la critique, et une version de Romeo et Juliette.

[4Gamina Fonseka a d’abord voulu travailler comme cameraman, notamment sur Le Pont de la rivière Kwai de David Lean. Puis il a tourné dans de nombreux films comme acteur, Sandesaya de Lester James Peries (1960), Adata Wediya Heta Hondai, Ranmuthu Duwa, Getawarayo, Dheevarayo, et Gamperaliya (1964) de nouveau avec Peries. Parasathu Mal marque ses débuts de réalisateur. Il joue dans Sarungale de Sunil Ariyaratne (1980). À la fin des années 1980, il s’engage dans une carrière politique.

[5Dharmasena Pathiraja est souvent considéré comme l’initiateur d’une seconde révolution dans le cinéma sri lankais. Il a travaillé avec Lester James Peries en 1956. Il réalise Eya Dan Loku Lamayek 
(Coming of Age/1977), Para Dige 
(On the Run/1980), Soldadu Unnahe (
Old Soldier/1981), Mathu Yam Dawasa
 (Some Day in Future/2000-2001) et de nombreux documentaires.

[6Filmographie de Wasantha Obeysekara : Wesgaththo (1970), Walmath Wuvo (1976), Kedapathaka Chaya (1988), Maruthaya (1995), Dorakada Marawa (1995).

[7C’est l’épouse du cinéaste Lester James Peries.

[8Le titre français est Lettre écrite sur le sable.

[9Ranasinghe Premadasa est tué le 1er Mai 1993, et l’attentat est revendiqué par le LTTE (The Liberation Tigers of Tamil Eelam), organisation indépendantiste tamoule fondée en 1976 qui demande l’autodétermination et la création d’un État, l’Eelam Tamoul, dans le nord-est du Sri Lanka.

[10Chandrika Kumaratunga Bandarenaika était mariée à un acteur très populaire, Vijaya Kumaratunga, qui fit de la politique et fut assassiné à la porte de sa résidence en 1988. Son meurtre fut revendique par le Janatha Vimukthi Peramuna (People’s Liberation Front).

[11Ashoka Handagama a réalisé notamment Tani Tatuwen Piyabanna (Flying with one wing) et This is My Moon.

[12Vimukthi Jayasundera, réalisateur de Vimukthi Jayasundera (The Abandoned Land), est le plus jeune cinéaste sri lankais a avoir participé au Festival de Cannes, avec son court-métrage Empty for love (Vide pour l’amour).

[13Akasa Kusum (Flowers of the Sky, 2008) ;
Ira Madiyama (August Sun, 2003) ;
Pawuru Wallalu (Walls Within, 1997) ;
Purahanda Kaluwara (Death on a Full Moon Day/Mort un jour de pleine lune, 1997) ;
Anantha Rathriya (Dark Night of The Soul, 1996) ;
Sisila Gini Gani (Ice on Fire, 1992).
Un entretien avec Prasanna Vithanage sera publié dans le prochain numéro de Divergences.

[14Le harcèlement dont il est victime ne s’arrête pas là puisque, dernièrement, il a été poursuivi en justice pour maltraitance sur mineur.



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