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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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8th Wonderland (1)
de Jean Mach et Nicolas Alberny (2008)
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Résistance dans le cyberespace

Et si Internet était un moyen de passer à la démocratie directe et un outil subversif pour lutter contre le système … Deux jeunes réalisateurs se posent la question dans 8th Wonderland, [1] long métrage inventif sur le fond et la forme. Une technique surprenante qui sert à merveille le récit, des rebondissements qui s’enchaînent au gré des connections et de la réalité factuelle.

Le film part d’une réflexion : pourquoi subir les conséquences de décisions auxquelles nous n’avons pris aucune part ? Interrogation qui fait place à un constat volontaire : nous pouvons réagir, influer sur les débats, résister en créant des liens à travers le monde et par-delà les frontières, les cultures, et cesser d’accepter les lois absurdes de dirigeants sous l’emprise des intérêts financiers et de la géopolitique capitaliste… Idée simple qui se développe par le biais d’internet pour finalement former un pays virtuel regroupant les hommes et les femmes qui refusent d’accepter la logique du profit au détriment des peuples. Quelques personnes déterminées au départ, puis d’autres qui se joignent au projet et décident de s’approprier un futur confisqué, de le transformer, sans chef et sans hiérarchie… Ensemble. Une voix compte pour un, et aucune n’est plus importante qu’une autre.
Internet leur permet de créer le premier pays virtuel,
8th Wonderland, point de départ de leur résistance. Actions et connections, échanges et solidarité, beaucoup traiteront ces Candides de naïfs et naïves primaires, mais pourtant…

Des personnes issues de plusieurs cultures, pays et milieux, toutes déçues par la politique mondiale, il y en a beaucoup. Alors, est-ce si irréaliste qu’elles décident de s’unir pour ne plus subir les décisions prises en leur nom et de réagir ?
8th Wonderland ou une prise de conscience collective dans les actions de groupe et le cyberespace.

Jean Mach : Le titre du film est venu au cours d’une discussion sur l’existence d’un pays idéal sur Internet. Nous avons conclu que ce serait le pays de la huitième merveille. Et c’est devenu 8th Wonderland .

Christiane Passevant : 8th Wonderland est un film de l’espoir. Pour deux jeunes réalisateurs, le cyberespace devient une réalité subversive et politique.

Jean Mach : Internet peut devenir une force énorme, de connaissance aussi. Nous avons pensé utiliser cet espace pour nous déplacer dans le monde, pour rencontrer des gens ayant les mêmes frustrations que les nôtres, c’est-à-dire ressentir une impuissance par rapport au monde actuel. C’est ce qui nous a motivé pour faire ce film. Alors pourquoi ne pas se réunir et œuvrer ensemble pour résister et tenter de changer les choses ?

Christiane Passevant : Malgré les différences de pays et de régimes, de cultures et de sociétés ?

Jean Mach : Le but de 8th Wonderland est de faire passer l’humain avant l’économie, la finance et la politique. Donc de respecter l’humain partout dans le monde et bien sûr de tourner aussi dans toutes les langues.

CP : Les communautés existent dans le cyberespace. Il y a les chats, les gens communiquent à présent par-delà les frontières… Mais dans le film, il ne s’agit plus de seulement bavarder ou d’échanger des impressions, les personnes qui forment 8th Wonderland sont actives, militent pour ces causes qu’ils et elles jugent justes.

Jean Mach : C’est cette démarche qui est importante et qui permet d’agir contre ces frustrations, d’agir sur les décisions jusqu’alors subies. Quand on regarde les actualités, c’est frustrant. Nous sommes dans une crise… Mais, que pouvons-nous faire ? Rien. Seulement subir, en espérant que les « autres » prendront les bonnes décisions. Mais en se réunissant sur ce pays virtuel, nous avons un pouvoir de décision, déjà avec les échanges d’idées. On partage et l’on agit. Cela devient positif et le monde peut s’améliorer en agissant sur l’écologie, les maladies…

CP : Le film aborde de nombreux problèmes, notamment la mondialisation en premier lieu, mais aussi celui de la résistance et de la démocratie directe.

Jean Mach : Oui. C’est aussi un des avantages d’internet. Il est possible de faire un sondage et d’avoir directement les résultats. Faire un referendum dans un pays réel, cela demande une organisation considérable, du temps et des moyens. Sur internet, en se connectant, on peut très vite faire voter une motion et voir ainsi si on l’applique ou non.

CP : Dans 8th Wonderland, il n’y a ni webmestre ni leader. C’est un pays où chacun-e compte pour un-e.

Jean Mach : C’est cela. Les gens sont égaux. Personne n’est plus important en regard des autres. C’est un véritable pays démocratique, qui n’existe toujours pas. Dans notre démocratie, les individus n’ont pas les mêmes droits ni le même pouvoir de décision.

CP : Au début, les personnes sont encore formatées et sous l’emprise de la hiérarchie. Elles se demandent qui est le webmestre.

Jean Mach : C’est difficile de se débarrasser des habitudes. La question qui revient tout au long du film — qui est le webmestre ? — est en quelque sorte un gag qui demeure d’ailleurs une question pour le public. Et nous ne donnons pas la réponse. Chaque personne a son idée sur la question. Nicolas et moi, les réalisateurs du film, nous avons une réponse différente sur cette question.

CP : Finalement un webmestre est-il nécessaire ? En avons-nous besoin ?

Jean Mach : Non et c’est ce que l’on voit à la fin du film. Le cafard, qui a sa petite puce, a lancé le projet, mais le projet lui échappe et appartient à tous et toutes.

CP : Tout le monde est webmestre.

Jean Mach : Exactement. C’est l’égalité. Une voix est une voix… Tout simplement.

CP : Autres sujets importants dans le film, la peine de mort et le terrorisme.

Jean Mach : La peine de mort est un problème particulier et grave. La première puissance mondiale, les États-Unis, applique encore la peine de mort dans plusieurs de ses états. Et il était important d’aborder ce problème. Au début du film, les actions peuvent paraître un peu potaches parce que les personnes ne sont peut-être pas encore réellement impliquées, elles n’ont pas encore dévié.
Quant au terrorisme, peut-on en donner une définition ? Les rebelles sont souvent qualifiés de terroristes. Les terroristes sont les vaincus, ceux ou celles qui sont du mauvais côté. Dès qu’on est vainqueurs, on n’est plus terroristes.

CP : Vous avez voulu souligner le côté relatif du terme et de la charge idéologique qu’on lui prête ? Les terroristes, une fois vainqueurs, deviennent des héros ?

Jean Mach : C’est cela. Le mot terrorisme est actuellement à la mode et est employé constamment depuis le 11 septembre 2001, mais il y a des degrés. On peut considérer les activistes de 8th Wonderland comme des « insoumis » qui refusent de se soumettre à la norme et veulent un pouvoir de décision. Mais d’insoumis, ils peuvent dévier vers le terrorisme lorsqu’ils prennent conscience de leur pouvoir.

CP : La jeune femme irakienne, Rachida, qui fait partie du groupe, est un personnage très fort. Elle prend la décision de participer seule en tant qu’activiste et, peu à peu, elle entraîne son compagnon dans le groupe.

Jean Mach : Nous avons voulu montrer comment le réseau pouvait s’étendre. Cela peut être la méthode de César, au Sénégal, qui fait participer toutes ses connaissances du cybercafé. Ou comme Rachida qui convainc son mari qui n’est tout d’abord pas du tout ouvert au projet. La situation en Irak est plus dangereuse qu’au Sénégal et cela se passe dans un cercle plus restreint.

CP : Rachida est très déterminée et à la fin du film, elle s’engage dans la vie réelle et crée un syndicat.

Jean Mach : Montrer le prolongement des actions de 8th Wonderland et les effets sur ses participant-es est intéressant. Dans certains pays arabes, le statut des femmes évolue et nous voulions mettre en scène un personnage qui montre cet aspect de la revendication d’autonomie en adéquation avec le caractère de Rachida. À un moment, elle dit d’ailleurs « je ne blasphème pas, je raisonne ». Pour elle, la raison prime sur les règles, même si celles-ci sont appliquées depuis des siècles et régissent la société. C’est pour cela qu’elle fait partie du groupe. C’est un personnage très fort vu les circonstances qu’elle vit au quotidien. Par son interprétation, la comédienne lui donne toute sa dimension.

CP : Le personnage de Rachida me fait penser à Nawal al Sadawi, [2] grande féministe égyptienne. Vous a-t-elle inspiré pour Rachida ?

Jean Mach : Rachida est en fait un recoupement de plusieurs femmes qui luttent dans leur pays, notamment de femmes journalistes qui travaillent à visage découvert et prennent des risques en se mettant en avant. L’idée était de montrer la lutte des femmes pour leurs droits et leur refus, encore une fois et malgré les risques, de se soumettre aux règles imposées.

Notes :

[18th Wonderland de Jean Mach et Nicolas Alberny (France/Italie, 2007, 1h36 mn). Scénario : Jean Mach, Nicolas Alberny - Image : Antoine Marteau - Décor : Chistophe Simonnet, Aurélie de Saint-Sauveur - Montage : Nicolas Alberny, Jean Mach - Musique : Nicolas Alberny - Son : Frédéric Gensse - Interprétation : Matthew Géczy, Alain Azerot, Robert Bradford, Eloïssa Florez, Michael Hofland, Sarah Lloyd.

Jean Mach est scénariste et réalisateur de courts métrages dont Rupture (1998) et Vampire (1999). En 2000, il réalise son premier long métrage, Macadam Stories et, en 2003, Par l’odeur alléché...

Nicolas Alberny est réalisateur de courts métrages comme Pompes funèbres (2001), Avis de tempête (2002), Forgotten King Kong (2004) ou 100 précédents (2005). Il est également compositeur, notamment de la musique du film de Jean Mach, Par l’odeur alléché… (2005) et de Burial of the Rats (2006). 8th Wonderland est son premier long métrage.

[2Nawal al Sadawi est une grande figure du féminisme égyptien et arabe. Médecin psychiatre et auteure de renommée internationale, cette romancière et essayiste de plus d’une quarantaine d’ouvrages, traduits dans de nombreuses langues, combat les inégalités et l’obscurantisme religieux en Égypte. Son livre, La face cachée d’Eve, est une analyse de l’image des femmes dans l’imaginaire musulman et un réquisitoire contre la domination et l’exploitation des femmes en Égypte. Elle a fait de la prison et a été menacée de mort par des groupes islamistes. Elle a vécu en exil et a enseigné dans des universités états-uniennes.
Son fils, Atef Hetata, a travaillé comme assistant réalisateur de Youssef Chahine et a réalisé en 1998 un premier long métrage, Les Portes fermées, qui a reçu l’Antigone d’or au festival du film méditerranéen de Montpellier.



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