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La Vague rouge
de J. H. Rosny Aîné (éditions d’Albret)

Extraits choisis par Serge Bianchi
Présentation Christiane Passevant

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Entre 1909 et 1911, Henri Joseph Rosny Aîné publie deux livres, La Guerre du feu, traduit et connu dans le monde entier, et La Vague rouge , roman sur les luttes sociales des années 1900 marquées par « l’émergence d’une culture prolétarienne, les utopies, les mythes puissants du syndicalisme révolutionnaire, de l’antimilitarisme et de la grève générale. »

La Vague rouge était introuvable parce que jamais le roman n’avait été réédité depuis 1910.

Le livre sort de l’oubli grâce à quelques historiens dont le but est de « porter un éclairage singulier sur une époque et un mouvement social assez mal connus ».

« — Qui de nous est maître ici ?

— Personne ! Vous êtes le propriétaire de cette imprimerie… Vous exploitez notre travail, mais vous n’êtes pas notre maître…

— Qui vous paye ?

— Vous nous payez en argent, nous vous payons en travail.

— Sans argent, il n’y aurait pas de travail.

— Sans travail, vous n’auriez pas d’argent.

— Mais vous claqueriez de faim.

— Possible. Vous claqueriez de faim aussi si le boucher, le boulanger, l’épicier refusaient votre argent. Et tous les hommes claqueraient de faim si personne ne travaillait. Nous échangeons des valeurs : la seule différence entre vous et nous, c’est que nous vous donnons plus que vous nous donnez. »

Singulier écho aujourd’hui que ce dialogue entre un patron et son employé gréviste. La formule « travailler plus pour gagner plus » prend toute sa dimension démagogique à la lumière de la lutte pour la réduction du temps de travail — huit heures de travail par jour — qui anime cette époque et la trame narrative du roman de Rosny Aîné.

« Deux courants directeurs caractérisent cette période : la lutte pour la réduction des heures de travail et l’antimilitarisme. »

« Par sa seule existence, l’armée est déjà la guerre. La discipline n’est pas autre chose que l’art de ramener l’homme à la brute. Elle peut seule le forcer à se battre ! Personne ne consentirait volontairement à se mettre, avec cent mille imbéciles, devant des canons, des fusils et des mitrailleuses… Détruisez la caserne et la guerre est morte ! » La Vague rouge , Rosny Aîné.

Quelques années plus tard, c’est le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Rien n’est acquis dans un système qui se nourrit des crises et des guerres :

« Ce n’est pas pendant une heure, un jour, une année qu’il faut être révolutionnaire, mais pendant toutes les heures, tous les jours, toutes les années. »

 Roman ou biographie ? Comment Rougemont (et Rosny Aîné ?) a étudié les moeurs révolutionnaires

« Ce vagabondage était plein de charme. Le jeune homme aimait naturellement la foule. Il supportait son désordre, sa fumée, son odeur, sa jovialité grossière, ses colères saugrenues, ses instincts de mauvais troupeau, sa naïveté féroce et ses crises d’imbécillité. Il avait la parole et 1e geste qui coïncident avec les exaltations, accélèrent les enthousiasmes, coordonnent et rythment la révolte.

Il partait volontiers, avec des inconnus, manger des fritures, des omelettes couleur d’ocre ou de citron, parmi l’émeraude, la rouille, le rose des tonnelles, dans une salle enfumée, une arrière-boutique, une cuisine de ferme qui fleure le lard, devant les rôtissoires, les crémaillères, les grands crépuscules, les rues folles, les routes de banlieue où joue la feuille morte. Il connaissait ces fraternités brusques qui jaillissent d’un verre de piquette, cette aise qu’on a de se sentir les coudes, sans prévoyance, sans souci, sans heure, avec de bonnes paroles et des instincts de horde. Il voyageait aussi, plus curieux d’autres milieux, d’autres accents et d’autres visages que de renommée, et s’attendant toujours à découvrir quelque chose d’extraordinaire et de définitif.
Lorsqu’il entendit Jaurès pour la première fois, il passa une nuit dans le délire. Ensuite, il s’engoua des harangues impérieuses et tranchantes de Guesde. Il connut ainsi l’influence d’Allemane et fut touché par la parole véhémente et douce de la vieille Louise Michel. »

(La vague rouge, p. 50-51)

 La poussée de la Confédération générale du travail

« En 1894, le principe d’une Confédération du travail s’imposait avec une force singulière. Un cri passa sur la France socialiste : « Pas de politique dans les syndicats ! » Au Congrès de Limoges, ce fut la forte devise de ralliement. Elle mit fin aux dissensions syndicales ; le socialisme se sentit plus jeune, plus vivant, plus près des réalités accessibles. Et pour François, c’était le renouveau. Le communisme cessa d’être un pur symbole. Devant l’Etat bourgeois, un peuple inconnu se mit à croître : il était pauvre, souffrant, brutal, mal armé, mal instruit, mais il connaissait sa voie, il décelait une volonté que ne réduirait aucune résistance.

Alors, le jeune homme mêla à la Confédération du travail ses peines, ses colères, ses révoltes, ses joies aussi et même ses amours, qui ne furent que des rafales. L’évangile socialiste n’avait pas encore rencontré de croyances aussi agissantes, ni pénétré aussi loin dans le cœur du peuple. Tandis que les congrès de Tours, de Toulouse, de Rennes, de Paris, de Lyon, de Montpellier, de Bourges précisaient le code de la Confédération, il se fit une extraordinaire tourmente. Ce fut la tournée des apôtres, des marabouts, des iconoclastes, de l’Armée du Salut syndicale. Les anarchistes y apportaient leur fièvre, les collectivistes y ravivaient des ardeurs amorties. Dans cette nation de hordes, aux disciplines confuses, mais hargneuses, mais impératives, il y eut place pour les rejetons de Ravachol et pour les bâtards du possibilisme. »

(La vague rouge, p. 52)

 Le 1er mai et la lutte de classes

« Cependant, les voeux étaient unanimes ; ils convergeaient vers le grand mythe de l’heure : la grève générale. Les enthousiasmes s’y heurtaient comme des oiseaux migrateurs au phare. A Paris, quelques corps de métier se préparaient avec constance. Les terrassiers, les ouvriers du bâtiment, les boulangers, les peintres, les mécaniciens encombraient la Bourse du Travail. Leurs réunions étaient ensemble tumultueuses et énigmatiques, leurs résolutions forcenées.

En même temps, croissait la terreur bourgeoise. Le massacre et la famine, tour à tour, obsédaient les imaginations ; le prolétariat et son état-major, la C. G. T., prirent la figure de hordes barbares, avec quelque chose de plus mystérieux, car l’invasion devait surgir du terroir même, entrouvrir le sol, tel un tremblement de terre, se répandre ainsi que des laves, ou, plus subtile encore, engourdir, empoisonner et capturer la puissance sociale. A quelques jours du 1er mai, l’idée de famine prédomina. Des bandes de capitalistes et même de petits rentiers émigrèrent. Ils eussent été suivis par d’innombrables congénères sans l’instinct rapace de la propriété et la nouvelle que le gouvernement empilait des troupes clans les casernes.
La peur d’être assassiné ou même pillé s’atténua. Celle de mourir d’inanition prit des proportions fabuleuses. La ruée de l’approvisionnement commença. »

 Le cadre de vie : la banlieue ouvrière (Gentilly)

« On passa par la rue Brillat-Savarin. Par-dessus la longue muraille qui défend le chemin de fer, surgissent des baraques de bois, des édifices de poutres et des pyramides de houille. En face, un enclos d’arbres torses et, parmi des rocs, une usine, des maisons, des cahutes, une cheminée sinistre. Sur les crêtes, d’autres maisons et d’autres cahutes, des îlots d’arbustes, des herbes fauves, des fleurs trempées de suie : tel un coin de nature plaintive et opiniâtre au bord d’une mine ou d’un charbonnage. Puis, encore des rocs déchiquetés comme une falaise, dominés par de calamiteuses cabanes, puis des maisons de l’époque des chourineurs, des arbres qui ont l’air de jaillir des moellons ou de la brique, des portes basses sur des corridors où luit un lumignon de coupe-gorge, des boutiques de Balzac, recuites, vagues, caverneuses, des façades crevées, des terrasses prêtes à choir avec leurs balustrades de rouille, des porches où gisent d’absurdes et troublantes marchandises...

- Allons prendre un verre, proposa Pouraille.

Tous entrèrent aux Enfants de la Rochelle, cabaret surbaissé et suant, où l’on pouvait entasser cinquante hommes ; des tables se rouillaient à la terrasse. Autour s’étendait une terre frénétique, une terre humaine et brutale, des masures pourries, des usines, des fabriques, des chantiers, des maisons de rapport dressées dans la solitude, des cultures spectrales, des terrains vagues - foresticules vierges, mélancoliques savanes, dépotoirs d’immondices, à perte de vue. Dans l’ombre étoilée de réverbères, le site était passionnant, énergique et crapuleux. »

(La vague rouge, p. 37)

 L’enfer industrie et le syndicat des jaunes

« Partout se retrouvait l’action de Deslandes, soit qu’il maintint en place des renards, soit qu’il battît en brèche les syndicats révolutionnaires par des syndicats jaunes. La puissance de cette action se révélait jusque dans la banlieue. On la retrouvait aux forges de Marsan, Krebs et Cie. Ces forges élevaient trois tours cyclopéennes sur le flanc sud-est d’Arcueil. Par les soirs hâtifs d’automne et d’hiver, elles vomissaient d’étranges fumées d’écarlate et de topaze. C’étaient, selon le tirage et le vent, des phares sauvages, ainsi qu’en allument les peuples primitifs de cime en cime, des cratères, des solfatares, des lambeaux de crépuscule, des feux de Bengale, des flammes d’incendie. Cent vitres figuraient un palais d’enchanteur perdu au fond des landes. Les murailles palpitaient comme des cceurs. On entendait le grondement des foyers, le retentissement des enchitines, la chute de masses profondes, la rumeur des hommes ; il en sortait des créatures fumeuses, aux barbes dures, aux mains cornées, hommes du feu et du métal dont les bras se renflaient d’une chair -musculeuse et dont les jambes étaient pesantes.

Le monstre dévorait des collines de charbon et des tertres de coke ; des mamelons d’escarbilles et de mâchefer formaient les résidus de sa digestion. Les fumées fusaient au firmament en rivières violettes, en cataractes rousses, ou plombagineuses, en nuées, en vortex, en toisons, en charpies, en velums de houille. Elles projetaient des épaves, formaient des cargaisons de tulle noir, tissaient des toiles d’araignée, des dentelles floconneuses. Par les temps orageux, elles s’abattaient en brumes puantes, étreignaient les arbres, aveuglaient les façades, stagnaient, comme des mares et croupissaient aux creux de la vallée. Toujours elles évoquaient une puissance implacable, malsaine et dévoratrice. Les forges vivaient joyeusement de la chair ouvrière.

La révolte échouait au seuil de leurs sombres halls. Ceux qui pétrissent le fer et rôtissent leurs faces à la gueule des fournaises, s’aplatissaient devant les maîtres. Leurs coeurs étaient muets, leurs volontés débiles... Pendant longtemps encore, Marsan, Krebs et Cie régneraient dans leur flamboyant royaume. »

(La vague rouge, p. 169-170)

 L’antimilitarisme

« François Rougemont s’était difficilement rallié à l’antimilitarisme. […] Et Rougemont se persuadait que le rôle militaire de la France est fini. Le soldat ne sera plus sa force. Elle le sait, elle a dégoût de la guerre, elle se fait pacifique jusqu’à l’humilité. Qu’elle ait le courage du désarmement et toutes les nations seront réduites : cette terre d’espérance et d’amour que la Révolution faillit faire d’elle, elle le deviendra, à coup sûr. Sa douceur sera adorée, elle apparaîtra sainte, sacrée, inviolable. Alors, les classes seront les patries : la classe exploitée sera la patrie des travailleurs, la classe bourgeoise tout entière sera la patrie des patrons. Plein de son rêve, Rougemont le répandit fanatiquement. Il fut de la pléiade qui envahit l’Yonne ; il grisa les paysans de paroles, au fond des bourgades obscures, il mena des conscrits emportés par un délire de haine, créa des refuges pour les déserteurs, brûla des drapeaux, prêcha le Manuel du soldat jusqu’à la porte des casernes. À mesure, il découvrait des raisons plus véhémentes pour en finir avec "la vieille courtisane lubrique" et avec "le cloaque hideux où fleurissent l’ivrognerie, le vol, l’espionnage et la lâcheté". »

(La vague rouge, p. 54-57)

 Rosny et les prémisses de la mondialisation

« La réduction des heures de travail apparaît à tous les révolutionnaires comme un moyen capital de libération intellectuelle. L’homme qui travaille trop longtemps se déforme et se déprime ; il est inapte à la réflexion : c’est un élément dégradé. Le socialisme doit viser à la formation du plus grand nombre d’individus sains et conscients, capables de défendre leurs droits et de conquérir le « mieux-être ».

Tant que la servitude des longues journées pèsera sur les prolétaires, cet idéal demeurera irréalisable. Les patrons le savent bien, qui ont de tout temps lutté pour faire alterner les deux fléaux qui démoralisent et abêtissent le peuple : le surmenage et le chômage. Par la diminution des heures de présence, on combattra efficacement l’un et l’autre.

Ainsi s’en allaient prêchant les hommes de la C. G. T. Pourtant, les plus avisés savent bien que le problème n’est pas simple. Il englobe la concurrence internationale. A diminuer le travail, à accroître le salaire ; la concurrence devient ruineuse pour la France. Les nations pauvres se lèvent pleines de sève et la peau dure. Elles ne redoutent ni la fatigue, ni les bas prix. Elles inonderont les marchés, elles enrayeront l’effort révolutionnaire. Pour les combattre, il faudra économiser l’énergie d’hommes, trop chère, et transformer l’outillage.

Mais la transformation de l’outillage entraîne aux réductions de personnel : en Angleterre, depuis dix ans, les nouvelles machines ont mis cinq cent mille bommes sur le pavé. Par suite, la fédération des syndicats devrait franchir les frontières. Alors se pose l’obstacle formidable qui sépare les prolétariats : le patriotisme militaire. »

(La vague rouge, p. 53-54)

 La foule et la révolte

« L’après-midi, au boulevard Sébastopol, le populaire s’accroissait, déversé des rues latérales par bandes ombrageuses ou par groupes ballants : un fleuve d’hommes coulait, avec des clapotis secs, des refrains déferlant un instant à la surface, des rumeurs s’enflant en houle et tourbillonnant aux carrefours. Tous, persuadés que le spectacle se déroulerait ailleurs, s’abstenaient de manifestations précises. Et la multitude se partageait en deux espèces. La curiosité mouvait l’une ; elle marchait plus veule et plus lente, elle était secouée de roulis, ’elle tanguait, hésitait, ondulait, tournoyait au gré d’événements minuscules. L’esprit des émeutes travaillait l’autre ; elle montrait des faces avides, farouches ou soucieuses, elle tendait, à marquer le pas et prolongeait les, souffles vagues en murmures orientés. En somme, c’était une foule hétérogène, une foule où les passions s’allument par traînées courtes, dansent en feux follets, s’éteignent en lueurs d’allumettes. »

(La vague rouge, p. 347)

 La répression et la tuerie

« À peine la phrase eut-elle sonné, que des grévistes se ruaient sur les poutres, les planches, les pierres du hangar et des terrains vagues. En dix minutes, une première barricade s’ébauchait, face à la cavalerie, puis d’autres s’amorcèrent. Ce fut un quadrilatère chaotique, plein de brèches, qui, toutefois, pouvait enrayer une charge. Il ne contenait pas toute la foule : un millier d’hommes virevoltait sur la plaine et cherchait confusément des matériaux... Au loin, on voyait circuler les estafettes militaires ; un général à tête, argentée parada devant les escadrons ; un flot de dragons s’engagea sur la chaussée. Avant qu’ils eussent franchi cinq cents mètres, des grévistes émergèrent, armés de planches, de madriers, de cordages et la voie se trouva barrée. A droite, à gauche, des masures, des monceaux de gravats, des amas de mâchefer et de coke : la charge s’arrêta.

- Vivent les dragons ! hurlait la foule. Sabre au fourreau... nous sommes frères !

Un morceau de coke fendit l’air et s’écrasa sur la face d’un brigadier. Alors, sur un ordre rapide, les soldats descendirent de cheval pour déblayer la route. Un essaim de cailloux les accueillit, cailloux noirs et moroses qui souillaient les uniformes. Ils n’arrêtaient pas les dragons. Sabre au clair, ils chargèrent, en vitesse. Les lames pointaient ou hachaient, les gourdins s’abattaient sourdement, le sang coulait des faces. Enchevêtrés, les assaillants évoluaient avec peine. Toutefois quelques soldats ayant contourné les obstacles, le courage des grévistes s’évapora, une furieuse panique les rejeta vers le grand hangar, et, la barricade abattue, deux cents dragons chevauchèrent. Ils ne rencontraient que le vide ; à peine quelques frénétiques tombaient aux sabots des bêtes, le demeurant s’éparpillait aux quatre horizons ou se cachait parmi les masures.

Ce n’était qu’une échauffourée d’avant-garde. Les barricades du grand hangar demeuraient intactes, trois mille hommes s’y tassaient, chantant et clabaudant ; les orateurs tonnaient de courtes harangues ; les fiévreux lançaient des projectiles dans le vide ou brandissaient des revolvers.
Ayant déblayé la route, les dragons se reformèrent en bataille et attendirent les renforts. Il y eut deux escadrons de cuirassiers, trois de dragons, deux cents sergents de ville. Les cuirasses furent une fournaise d’argent ; les casques déferlèrent en vagues de phosphore ; la police forma des blocs noirs. »

(La vague rouge, p. 434-435)




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