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Banlieues 2005, La part du feu. - TEMPS CRITIQUES
Temps Critiques

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"Faire la part du feu" signifie accepter de perdre ce qui ne peut plus être sauvé pour préserver le reste. Donc ici, abandonner la perspective classiste pour élucider le "surcroît de dévoilement" à l’œuvre chez les émeutiers... manieurs de feu.

Hors série Décembre 2005

Texte de TEMPS CRITIQUES

Essayons de repérer ce qui s’est passé.
Tout d’abord, pas mal de "casse". La symbolique de la voiture brûlée relie ces actions aux rodéos de Vénissieux et aux St Sylvestre du Neuhoff strasbourgeois. Mais "l’utilité" de l’objet n’est pas la même. Les objets des rodéos étaient triés avec soin (la mode des "BM"). Mais aujourd’hui c’est le tout venant de la production qui y passe et la technique employée (le feu est mis à la voiture du milieu et se propage à celle qui précède et celle qui suit) indique un refus de faire un tri et une sélection basée sur la valeur symbolique du véhicule : l’auto ce n’est plus qu’une bagnole, ça peut partir en fumée et tant pis si c’est celle de voisins. C’est ce que ne comprennent pas ceux qui reprochent aux émeutiers, à mots plus ou moins couverts, de ne pas avoir attaqué Neuilly ou le XVIe arrondissement. La portée de ce refus reste certes limitée par le fait qu’il n’est pas incompatible pour les "émeutiers" de cramer des voitures dans la cité et de rouler en BMW à l’extérieur. Si cette symbolique de la voiture brûlée représente un fil rouge reliant les différentes révoltes de banlieue, on ne peut en faire remonter l’origine jusqu’à Mai 68. En effet, en 1968, les manifestants ne mettaient pas le feu aux voitures, mais les retournaient pour barrer les rues, les utilisaient comme matériau à barricades et ce sont les grenades des flics plus que les cocktails Molotov des manifestants qui les enflammaient [1].

Pas mal de casse disions-nous, mais peu de traces de pillage [2] contrairement à ce qui c’était passé, aussi bien au moment du "pillage politique" du quartier latin au début des années 70, que dans les révoltes des ghettos US depuis Watts et la fin des années 60. Le mouvement apparaît très différent d’une lutte de pauvres, comme celle par exemple de la Nouvelle Orléans dans laquelle s’est exprimée une lutte directe pour la survie. On peut davantage le rapprocher d’une révolte comme celle de Los Angeles après la bavure policière contre l’automobiliste afro-américain. Dans ces révoltes il y a alors une sorte d’exigence de justice immédiate qui, à travers la situation française trouve un abcès de fixation dans la référence ambivalente aux valeurs de la République. Ambivalence faite d’un désir de prendre au mot ces valeurs républicaines, que ce soit celles de la devise figurant à son fronton ou celles que profère Sarkozy, et faite aussi d’une rage de fouler aux pieds ces symboles de la France comme on a pu le voir avec La Marseillaise sifflée avant le match France-Algérie de football.

Le nombre de participants est aussi resté très limité et peut être estimé à environ 15000 manifestants alors que les incidents se sont produits dans plus de 300 communes. Un mouvement donc très minoritaire, mais le nombre de personnes interpellées (environ 5000) montre la forte implication des participants. Les risques étaient connus, il n’y avait pas de touristes. C’est d’ailleurs une caractéristique qu’on retrouve dans beaucoup de luttes aujourd’hui ; par exemple en 2003, la lutte s’est étendue au moindre recoin du pays, mais la densité des participants est restée toujours relativement lâche et surtout les grévistes effectifs de longue durée se sont trouvés très minoritaires.

Puisque certains ont parlé d’un Mai 68 des banlieues et ont pu comparer les jeunes avec les "katangais" parisiens ou autres "trimards" lyonnais, il faut quand même souligner que cette violence particulière est restée très marginale au sein du mouvement de 68 et que, de plus, elle était canalisée dans la mesure où ces jeunes prolétaires n’avaient pas d’objectifs propres, mais servaient souvent de supplétifs combattants aux étudiants. Ils étaient à la fois dans le mouvement en tant que révoltés et à sa marge par leur extériorité sociale. C’est ce qui a rendu si difficiles les discussions sur leur éviction ou non du mouvement quand celui-ci a amorcé sa décrue. Or aujourd’hui, l’extériorité est fondatrice en quelque sorte entre certains événements spontanés et un "mouvement" qui n’existe plus [3]. Les prises de position ne sont donc pas essentiellement polémiques (l’extériorité est trop grande), mais cherchent à caractériser les événements, à envisager des ralliements, à chercher des passerelles, à développer des soutiens empathiques. Autant de démarches qui, sur la forme, s’apparentent à celles que tentent de mener les services de l’État et les associations civiles et religieuses à l’égard des "banlieues qui nécessitent une aide", une discrimination positive, un "respect" (d’où le rétablissement des subventions aux associations locales). Les uns comme les autres agissent comme si "les cités" n’étaient pas englobées dans le système général de la société capitalisée.

La différence de participation des femmes à la révolte entre ce qu’elle fut en mai 68 et ce qu’elle est aujourd’hui indique aussi un tout autre rapport à la violence. Rapport qui, de combatif et festif en 1968 a évolué ensuite d’une forte participation de femmes aux différentes formes de lutte armée, jusqu’à une critique de la violence et son assimilation au machisme et à la domination. Par extension, la violence est dès lors condamnée comme inhérente à toutes les formes de pouvoir et donc à toutes les formes d’État (sous-entendu y compris au pouvoir d’un État prolétarien [4]). Cette position qui n’est le plus souvent qu’idéologique exprime une conséquence de l’englobement du mouvement des femmes dans le féminisme des pouvoirs dominants. Elle est aussi le produit de "la barbarisation des rapports sociaux [5]" dans la crise de leur reproduction. La violenc ne provient donc pas seulement d’un capital conçu une fois de plus comme un "autre", un "extérieur" mais d’un rapport social qui transforme justement les rapports sociaux et introduit la violence dans tous les aspects de la vie quotidienne. Une violence que les femmes des cités connaissent particulièrement bien et qui n’est pas provoquée par les contrôles policiers. Le rap a pu, dans une certaine mesure, servir d’exutoire entre d’une part la révolte contre la répression flicarde et d’autre part un sexisme ordinaire esthétisé.

La suite du texte est dans le fichier pdf ci-dessous

Notes :

[1Sur ce point, on peut se reporter au n°15 de la revue Ni patrie ni frontières, consacrée à un bilan des "émeutes" (cf. p.29) aux adresses suivantes, Y.Coleman 10 rue Jean Dolent 75014 Paris et site http://www.mondialisme.org

[2Il faut dire aussi que nombre de quartiers touchés n’abritent plus que de rares commerces et que le meilleur moyen de s’affronter à la police, c’est plutôt de s’attaquer aux écoles et autres institutions publiques qui fonctionnent encore en ces lieux.

[3Ce "mouvement", c’était auparavant, le mouvement ouvrier avec ses grandes organisations, ses réseaux et associations, ses élus qui, même en dehors de période de grands conflits, manifestaient l’existence concrète de la classe. Certains parlaient alors de "banlieues rouges" même si ce "rouge" n’était pas révolutionnaire mais stalinien ou social-démocrate suivant les pays.

[4Ce rapport d’extériorité à la violence est renforcé par l’histoire récente du mouvement altermondialiste qui s’est construit progressivement sur l’opposition aux deux interventions en Irak et plus précisément en Italie sur la résurgence d’un vaste mouvement pacifiste. Le fait de savoir s’il est "bêlant" ou pas ne rentre pas dans le cadre de ce petit texte. Nous savons néanmoins que pour le Groupe Théorie Communiste, tout cela n’est que du démocratisme et pour Le Prolétaire du frontisme petit bourgeois !

[5Cf. Interventions n°4, avril 2004. Texte disponible sur le site de Temps critiques. http://membres.lycos.fr/tempscritiques.

Comme disait une jeune femme dans un entretien à la revue Politis, "Nous dans la cité, c’est le couvre feu permanent". Cette vérité ne doit pas nous en cacher une autre qui est que le racisme policier et patronal est très sexué. Là où les jeunes filles et femmes vivent les situations en termes de discriminations, mais accordent encore leur confiance aux institutions (c’est très net dans leur rapport à l’école), les jeunes hommes et garçons les vivent sur le mode de l’exclusion et de la séparation.

P.S. :

Temps critiques n’est pas une revue confidentielle s’adonnant à la pure théorie, mais plutôt un état des lieux de l’activité critique en France et dans le monde ; un effort pour concevoir une action politique qui tienne compte des transformations du capitalisme et de ses nouvelles contradictions ; une critique qui affirme le devenir-autre des rapports entre l’individu et la communauté humaine .

Sous le même titre Temps critiques et avec les mêmes orientations, les deux fondateurs de cette revue, Jacques GUIGOU et Jacques WAJNSZTEJN, dirigent une Collection aux Éditions de l’Harmattan (Paris)

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