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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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David GRAEBER
Le Conflit Orient-Occident : De quelques arguments contestables
Traduction : Marie RIVET
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Chaque fois que je pense aux caricatures du prophète Mahomet réalisées par des dessinateurs danois, me revient à l’esprit une histoire que j’ai lue dans un livre d’histoires drôles perse datant du Moyen-Age, sur lequel je suis tombé il y a quelques années un jour où j’avais fui mon travail à la bibliothèque de l’université de Chicago. C’est l’histoire d’un prince à qui l’on raconte qu’une femme parcourt les rues proclamant qu’elle est Dieu. Il la fait donc venir pour lui poser des questions. Elle lui confirme qu’elle est bien Dieu en personne. Il lui dit alors : « L’an dernier, on a fait venir un homme qui proclamait qu’il était seulement un prophète de Dieu. Vous savez ce qu’on lui a fait ? Eh bien, on lui a coupé la tête ! Qu’en dites-vous ? »

« Je dis que vous avez fait ce qu’il fallait, répond-elle aussitôt, ce n’était pas moi qui avais envoyé cet homme. »

Au XVe siècle au moins, dans le monde musulman, on savait rire de ce qui touchait à la religion, mieux que dans l’Occident chrétien où on était en train de développer des formes d’intolérance sans précédent, dénuées de tout humour, comme l’exécution en masse des sorcières par le feu, ou le massacre des hérétiques.

Certains ont fait remarquer que les sentiments d’indignation qui se sont récemment exprimés ont beaucoup moins à voir avec de l’intolérance de la part des musulmans qu’avec la manière dont les Danois traitent les immigrants musulmans (après tout, le journal Jyllands Posten avait précédemment refusé d’appliquer un pareil traitement au Christ, par peur de heurter des gens qui n’étaient ni faibles ni marginalisés, eux). On a aussi dit à l’occasion des émeutes dans les pays musulmans, que le problème des caricatures avait donné aux gens du peuple le moyen d’exprimer leur frustration à l’égard de régimes vus comme complices de l’impérialisme occidental, impéralisme contre lequel ces régimes ne pouvaient pas ouvertement se dresser. Tout ceci est à la fois vrai et grave. Cependant, ce que j’aimerais remettre en question ici, ce sont les termes du débat : en particulier l’affirmation selon laquelle nous assistons à un clash entre l’Orient et l’Occident, entre les libertés du monde occidental et les sensibilités islamiques. Ces termes ne résistent tout simplement pas à une analyse historique sur une période longue. Ce à quoi nous assistons c’est plutôt une sorte de guerre civile suivie dont l’univers moral et intellectuel est singulier, un univers qui semble avoir une remarquable capacité à basculer brutalement de la largesse d’esprit au fondamentalisme, pour une bonne part selon l’équilibre du moment entre les forces en présence.

Commençons par nous interroger sur les termes « Occident » ou « civilisation occidentale ». En ce moment même, il y a dans des universités américaines des étudiants qui lisent des traductions anglaises d’Aristote, et il y a des étudiants au Mali qui lisent exactement les mêmes textes dans leur traduction arabe, dans des universités islamiques séculières. Pourquoi le premier exemple est-il un exemple de civilisation occidentale, et que l’autre ne l’est pas ? (L’ironie, c’est qu’Aristote lui-même aurait considéré les ancêtres des anglophones comme de complets barbares et les Arabes comme des gens civilisés, au moins en comparaison avec les premiers). De fait, plus on examine le terme « Occident », et plus celui-ci tend à se dissoudre, pour aboutir à une totale incohérence intellectuelle. Qu’est-ce que l’« Occident » ? Une catégorie politique ? Une catégorie raciale ? Une catégorie culturelle ? Une tradition intellectuelle ? Le sens change radicalement selon la personne qui en parle et l’idée qu’elle veut faire passer. Ainsi, il est courant de dire que la démocratie remonte à la Grèce antique et que, par conséquent, elle est d’une certaine manière inhérente à la « tradition occidentale ». S’il en est ainsi, qu’est-ce donc que cette tradition ? Une culture ? S’il en est ainsi, les principaux héritiers de la Grèce antique ne doivent-ils pas être les Grecs modernes ? Une tradition philosophico-littéraire ? Si c’est le cas, que faire du fait que presque tous ceux qui ont écrit selon cette tradition, jusqu’aux années 1820-1830, ont professé la haine de la démocratie ? Il nous apparaît que c’est un argument spécieux.

On peut aller plus loin. Disons, à titre d’exemple, que nous nous référons à une tradition intellectuelle et philosophique. Ouvrez un ouvrage d’histoire de philosophie islamique médiévale et il est probable que allez être immédiatement confronté à des querelles entre Péripatéticiens et Pythagoriciens, à des tentatives de faire cadrer les catégories de philosophie grecque avec la religion révélée d’Abraham et de Jésus. Combinez ceci à l’accent mis sur l’amour courtois, le rationalisme scientifique, le légalisme, le monothéisme puritain, le mouvement missionnaire, le capitalisme mercantile expansionniste.. - et même avec les vagues intermittentes de fascination pour le « mysticisme oriental » -, et il devient parfaitement évident que c’est tout ça la tradition occidentale ; que dans le reste du monde, l’islamisation a toujours été une forme d’occidentalisation ; et qu’en fait ceux qui vivaient dans les royaumes barbares de l’Europe du début du Moyen-Age n’en vinrent à ressembler à ce que nous appelons maintenant l’« Occident » qu’après s’être mis eux-mêmes à ressembler au monde islamique.

Si on a recours aux outils d’analyse des systèmes mondiaux, il me semble que tout devient bien plus facile à comprendre. Au cours des trois derniers siècles, il y a eu trois centres principaux de civilisation dans le monde eurasien (comprenons ici le mot civilisation dans son sens étymologique d’« espaces comportant de nombreuses villes »). Ces civilisations étaient la Chine, l’Inde et ce que nous appelons maintenant le Moyen-Orient. Ce n’étaient pas que des centres de traditions religieuses, philosophiques et littéraires, mais c’étaient aussi des noyaux économiques entourés chacun d’un arrière-pays dépendant d’eux, vers lequel ils envoyaient des produits manufacturés (soies et porcelaines de Chine, tissus de coton d’Inde, ouvrages en métal/fers forgés du Moyen-Orient) et d’où ils faisaient venir des matériaux bruts, de la main d’œuvre à bon marché et des produits exotiques. Chacune de ces civilisations était le centre de sa propre « économie mondiale » (ainsi, le célèbre « système du tribut » développé par la Chine unissait la majeure partie des pays d’Asie Orientale en s’adaptant à leurs principes particuliers). Elles étaient reliées les unes aux autres, parfois de manière minimale, parfois plus étroitement, par le monde cosmopolite des routes des caravanes de l’Océan Indien et d’Asie Centrale.

Examinons les caractéristiques du plus occidental de ces systèmes mondiaux. Il commence à prendre forme rapidement après les premières centres de vie urbaine de Mésopotamie, qui restèrent son centre économique et démographique au moins jusqu’en 1500. En tant qu’unité économique et qu’horizon politique, il s’étendait à l’est jusqu’à la Perse et à l’ouest jusqu’aux rivages de la Méditerranée (aussi bien en Afrique qu’en Europe méditerranéenne). En Europe, il s’étendit toujours au moins jusqu’à la Grèce et l’Egypte, et souvent, dans les temps les plus anciens, jusqu’à Rome et Carthage, et même plus loin. Le fait qu’il ne serait jamais venu à l’idée de Cyrus, le fondateur de l’empire perse, de pénétrer en Inde, pas plus qu’il ne serait venu à l’idée d’Alexandre de s’en prendre aux barbares d’Europe, suffit à faire comprendre que cette région formait une unité naturelle dans l’esprit des gens du monde antique.

Au moins pendant tout le Moyen-Age, la plus grande partie de l’Europe et de l’Afrique ont occupé la même position par rapport à ce centre. Dans la mesure où ces pays d’Europe et d’Afrique étaient intégrés à un système plus grand, ils étaient des périphéries économiques qui importaient des idées (Islam, christianisme, philosophie grecque) du centre mais n’exportaient aucune des leurs ; ils importaient des produits manufacturés et exportaient des esclaves en grand nombre et de grandes quantités de métaux précieux. Si l’on examine ce qu’était la principale forme de contact entre les Danois et les musulmans, disons vers l’an 800 avant notre ère, on se rend compte que les vikings partaient sur leurs bateaux faire des razzia en Angleterre, en Irlande et dans les terres slaves, et qu’il vendaient leurs captifs comme esclaves en Orient. (La demande semble avoir augmenté au IXe siècle après que des esclaves africains se furent révoltés et se furent emparés de la ville de Bassora qu’ils occupèrent pendant près de dix ans, en en convainquant plus d’un dans le Califat que les Européens étaient plus dociles). Alors que maintenant ce sont des musulmans qui occupent des emplois subalternes au Danemark, au cours du Moyen-Age, les Danois déportèrent des Européens comme eux en Egypte et en Irak où ceux-ci eurent à effectuer les tâches les plus serviles.

Les conquêtes arabes, les croisades, l’expansion ottomane, les manœuvres de débordement portugaises dans l’Océan Indien, tout cela peut être considéré comme les hasards fluctuants d’une longue guerre civile entre l’Islam et la chrétienté, les deux principales philosophies religieuses de l’Occident, un processus qui a graduellement conduit au déplacement du centre de gravité du système de la Mésopotamie à la Méditerranée et enfin à l’Europe Atlantique. De toute évidence, l’Islam a perdu. Mais je pense que c’est cela qui nous permet réellement de comprendre son dilemme actuel.

L’Occident chrétien a non seulement gagné la guerre civile, mais - en grande partie parce qu’il a réussi ce faisant à s’emparer des Amériques et par conséquent sur leurs richesses incroyables - au cours des derniers siècles, ses dirigeants sont parvenus à assujettir les anciens centres de civilisation et à dominer la planète dans son ensemble. Comme un certain nombre de commentateurs ont commencé à le faire remarquer, tout ceci pourrait bien être en train de changer. La Chine et l’Inde paraissent susceptibles de s’imposer à nouveau comme ce qu’elles ont toujours été, des foyers d’industrie et de culture de première importance, et de faire jeu égal dans un monde multicentrique. Pourquoi ceci ne s’est-il pas traduit par un essor économique de même ampleur au Moyen-Orient ? Parce que le Moyen-Orient est ce qu’il a toujours été : il fait partie intégrante - sinon une partie perdante maintenant - de ce système occidental lui-même. Le monde islamique est confronté à une double marginalisation. Ayant perdu la bataille du pouvoir en Occident, il semble probable qu’il disparaîtra avec lui au fur et à mesure que le système occidental lui-même régressera en importance relative.

Si cela a suscité fureur et frustration dans de nombreux quartiers, il nous faut garder à l’esprit que ce n’est pas en raison d’une quelconque caractéristique inhérente à l’Islam. La tradition occidentale engendre le fondamentalisme et la violence puritaine quand elle sent qu’une part d’elle-même se voit privée de sa position « légitime » de domination ou même simplement quand elle se sent susceptible de l’être. Au moins, on peut remarquer qu’il existe des pulsions singulièrement comparables dans l’Europe médiévale, parmi les mouvement islamistes contemporains ou dans l’empire sur le déclin des Etats-Unis contemporains.

En termes géopolitiques, le plus grand espoir d’une renaissance islamique réside dans la possibilité de reconquête par le monde musulman de son hégémonie sur le monde cosmopolite de l’Océan Indien (conquis dans une première vague d’Occidentalisation durant le Haut Moyen-Age) ou en Asie centrale. Cela referait de l’Islam l’intermédiaire entre les trois grands centres de civilisation. Osama ben Laden et ses partisans semblent jouer à quelque chose qui ressemble à cette stratégie.

Tout ceci n’est pas aussi sombre qu’il pourrait paraître. Je terminerai par quelques suggestions (que je ne développerai pas).

1) depuis 1999 environ, le monde a vu trois forces différentes s’entrechoquer - les élites des états-noyaux du système mondial de l’Atlantique nord, avec leur “consensus de Washington” ; une sorte de soulèvement mondial constitué de mouvements sociaux horizontaux, qui sont même inspirés largement par l’anarchisme et sont basés dans ces états-noyaux mais surtout dans toutes leurs anciennes colonies ; et le retour du système mondial médiéval de l’Océan Indien, dont Ben Laden semble vouloir se présenter comme l’avatar politique.

2) le soulèvement mondial a réussi à détruire le consensus de Washington dans un temps remarquablement court ; normalement les élites mondiales traitent ce genre de défi en poussant le monde à se mobiliser en vue d’une guerre, et dans ce cas, on pourrait dire qu’Al Qaida les a sauvés. Cependant cette solution ne semble pas soutenable. Alors que la plus récente mobilisation en vue d’une guerre mondiale a duré plus de soixante-dix ans (de 1914 à 1989 ou 1991), cette fois il semble improbable qu’elle puisse durer sept ans.

3) le réel dilemme auquel devra faire face le XXIe siècle sera probablement celui-ci : tandis que pour la plupart des gens du monde postcolonial (notamment en Amérique latine), il est très difficile de considérer les États comme autre chose que des fardeaux imposés par l’étranger, pour les anciens centres du monde comme la Chine ou l’Inde, et le cœur du monde islamique, beaucoup pensent que c’est la chute des États jadis puissants qui a engendré les inégalités actuelles dans le monde. C’est en partie pour cette raison que les mouvements d’action directe inspirés par l’anarchisme n’ont pas pu prendre racine dans ces pays. (La seule exception, c’est l’Inde, qui se trouve dans une situation atypique - elle a un pied dans chacun de ces mondes, pour ainsi dire - puisque, contrairement aux autres, elle a été une colonie pendant des siècles). Il se peut que le plus grand défi qui va se poser à l’histoire mondiale actuelle soit : de tels mouvements vont-ils finir par s’établir dans ces futures puissances mondiales ?

David Graeber

Traduction : Marie Rivet




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