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Guide méchant de Paris
L’oeuvre du Baron Haussmann

Textes, Jean-Manuel Traimond. Photos, Christiane Passevant

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Un pour tous, ou Un contre tous ?

Horace Léon considère dans Urbanisme ou Sinapisme ? le rôle de l’urbaniste : « Qu’est-ce qu’un urbaniste ? Un spécialiste de la construction et de l’aménagement des villes. Il semble pourtant difficile à un être humain d’accumuler assez d’expérience pour devenir un spécialiste de la constructions des villes : nul ne construit des villes à la fréquence à laquelle d’autres opèrent des appendicites ou installent des baignoires. Ensuite une ville n’est pas un abdomen ou une salle de bains. Une ville est un rassemblement, de très longue durée, de milliers, voire de millions, d’êtres humains. Qu’un seul être humain se proclame spécialiste de la façon dont des millions d’autres êtres humains doivent habiter, se rencontrer, travailler ensemble, vivre les uns avec les autres témoigne d’une arrogance qui doit effrayer quiconque réfléchit. Nous avons renversé les rois, pourquoi conserver les urbanistes ? »

De l’air !

Quand Haussmann est loué d’avoir aéré Paris, on décrit les ruelles obscures, sordides, étouffantes qu’il a détruites. Cependant, Sophie Herszkowicz, dans Lettre ouverte au Maire de Paris à propos de la destruction de Belleville (éditions de l’Encyclopédie des Nuisances), a lu Victorien Sardou : « Il suffit d’un coup d’œil sur les anciens plans de la ville pour constater que ces terrains non bâtis occupaient, sous Louis XVI la moitié, et sous Louis-Philippe le tiers de sa superficie actuelle. Dans les quartiers du Marais, de l’Arsenal, dans les faubourgs Saint-Antoine, du Temple, Popincourt, à la Courtille, dans la chaussée d’Antin, les Porcherons, le Roule, le faubourg Saint-Honoré et sur toute la rive gauche, privilégiée à cet égard, ce n’était qu’habitations clairsemées, au milieu des vergers, potagers, treilles, basses-cours, bosquets et grands parcs plantés d’arbres séculaires. On s’acharne à détruire le peu qui en subsiste et au point de vue de l’hygiène et de l’agrément, c’est grand dommage. » Georges Barbarin, lui, a exprimé en deux comparaisons brèves son regret des rues étroites : « La nuit, des ruisseaux d’étoiles ; le jour, des fossés de ciel. »

« De l’eau ! »

« De l’eau ! » réclamaient les Parisiens, juste après l’écrasement de la Commune, au cours duquel les fontaines n’avaient pas moins souffert que les hommes. Le millionnaire britannique Richard Wallace, amoureux de Paris, offrit à la Ville les fontaines qui portent son nom, afin que chacun dispose d’eau potable. Peu savent ce que représentent les quatre demoiselles aux seins fermes soutenant le dôme de chaque édicule. Ce sont des vertus. Cardinales, alors, puisqu’elles sont quatre ? Non, la bonté, la simplicité, la charité, et, s’agissant de fontaines d’eau, la sobriété.

Pour rester dans le mobilier urbain, Georges Barbarin nous présente les anciens réverbères : « Ils forment une aristocratie fondée sur les signes extérieurs. Tous ont le chef surmonté de couronnes comtales, ducales, princières, royales et impériales, qui varient avec la richesse des artères et la noblesse des quartiers. » «  La plupart demeurent isolés, mais certains s’en vont par deux. On en trouve entourés de plusieurs petits, qui vivent au sein de leur famille. » « Les réverbères ont une et parfois trois cervelles de feu. »

Balades nature à Paris (Dakota Éditions), de Georges Feterman, offre une autre métaphore, pas d’origine humaine, puisqu’elle se rapporte à la façon dont les oiseaux s’accommodent à l’omniprésence humaine. Car, pour les oiseaux qui d’ordinaire font leurs nids dans des branches, poteaux électriques, panneaux de signalisation, feux tricolores ne sont rien d’autre que « des arbres artificiels ».

Le texte suivant, tiré du Guide de la vie quotidienne, Paris mode d’emploi, s’il n’a guère à voir avec le baron Haussmann, ni avec le mobilier urbain, évoque à nouveau les oiseaux dans la ville. Il est signé de Rufus, comédien : « Ce qu’on n’imagine pas, c’est que dans l’air il y a des reliefs comme sur le sol. Il y a des montées, des descentes, des tourbillons, des précipices. Les oiseaux se meuvent là-dedans volontiers. Quand on est en planeur, il suffit de regarder où sont les oiseaux ; on y va et on tient en l’air.(…) On s’est toujours demandé comment les oiseaux pouvaient tenir en l’air et on s’est dit qu’il leur fallait une force physique incroyable. En fait, ils s’en servent au minimum. On sait, par exemple, que quand un vent tape sur un obstacle, il remonte au-dessus. Aux abords de l’obstacle il y a donc un courant ascendant. Ca veut dire qu’à Notre-Dame de Paris, selon que le vent vient d’un côté ou d’un autre, il y a une face où les oiseaux n’ont qu’à se laisser porter pour prendre de l’altitude. Si le vent vient du Nord, ils se mettent au Nord et ils montent jusqu’au sommet de la cathédrale. C’est pour ça que les oiseaux affectionnent particulièrement des monuments comme le Panthéon ou l’Arc de Triomphe, tandis que la Tour Eiffel n’a aucun intérêt pour eux : les courants d’air passent à travers. »

Étrange ville invisible, mais mouvante et portante, que celle qui souffle au-dessus de la ville de pierre !

Une critique décidée

René Sédillot pense ceci de ce préfet qui oublia la banlieue : « Son plus grand tort est de se comporter en préfet de Paris et non en préfet de la Seine, de tailler au-dedans mais non pas au-dehors,(…) de vouloir réparer le passé au lieu de préparer l’avenir. »

En 1926, dans leur Histoire de Paris, Dubech et Espezel raillèrent les voies ouvertes par Haussmann : « La plupart sont des percées surprenantes qui, renversant tout sur leur passage, partent de n’importe où pour n’aboutir nulle part (…). Le Boulevard de Sébastopol encadre l’énorme cage d’escalier du Tribunal de Commerce et l’avenue de l’Opéra vient buter sur la loge du concierge de l’Hôtel du Louvre. »

Et : « Sauf dans les quartiers déserts, les boulevards du XIXe sont deux ou trois fois trop étroits, et les difficultés ont été multipliées par une idée folle : le carrefour. (…) Il fallait à tout prix éviter les confluents de circulation, on les a provoqués. On embouteille par principe, au lieu de dégorger (…). Autant que d’ampleur, le Paris d’Haussmann manque de raison. »

Certains considèrent que cet extrait de René Sédillot constitue une critique, pas moins virulente parce qu’indirecte, des places haussmanniennes, aujourd’hui incubateurs à embouteillages : « Sur l’île de la Cité, Henri IV fait dessiner la place Dauphine (…). Rue et place sont dénommées en l’honneur du jeune Dauphin, futur Louis XIII (et c’est la première fois qu’un nom de voie publique sert à honorer un personnage) La place est bordée de maisons uniformes (…). Voilà le prototype de la place à programme. Cette même formule, qui répond au goût nouveau d’ordre et de symétrie, inspire un autre ensemble monumental, sur le terrain dénudé de l’hôtel des Tournelles. La place Royale [des Vosges] y associe deux éléments italiens, que l’Italie a jusqu’alors dissociés : un plan régulier avec demeures identiques (…) et une statue centrale. (…) Jusqu’alors [les places de Paris] sont toutes nées de fonctions utilitaires ; la Grève, pour le port ; le Parvis, pour la cathédrale… Ici, cette place hors des courants de trafic, à laquelle accèdent quatre goulets, dont trois sous portiques, n’est qu’un lieu de fêtes et de promenades. Elle offre des galeries couvertes pour les jours de pluie ou de soleil, des allées pour les cavaliers ou les carrosses, un terre-plein pour les carrousels. »

Puis René Sédillot rappelle que triangle et carré étant désormais pris, on essaya ensuite du cercle place des Victoires, de l’octogone place Vendôme, du rectangle place de la Concorde, du cercle place de la Nation. Horace Léon, jamais content, persifle dans Influence de la géométrie urbaine sur le poumon humain : « Après quoi vinrent le manège emballé place de l’Étoile, le calamar manchot place de l’Opéra, le plateau-repas étriqué place du Châtelet, le square écrasé place de la République. Le premier prix, place de Catalogne, à M. Ricardo Bofill pour sa coulisse de théâtre de province garnie d’une plaque chauffante de cuisinière électrique. »

Pessimisme du progressisme

Jean-Pierre Garnier, dans Vingt ans après… (postface de Les Parisiens de Louis Chevalier, Pluriel) constate que « tout aussi pessimistes, d’autre part, les "progressistes" assistent avec un fatalisme résigné au parachèvement de l’entreprise haussmannienne de refoulement du peuple parisien et d’embourgeoisement de Paris. Ils imaginent déjà la capitale convertie en un vaste 8e arrondissement voué aux bureaux, aux palais, aux musées, aux hôtels de tourisme, aux installations de prestige, aux résidences de luxe. La personnalité parisienne en sortirait amoindrie puisqu’elle se réduirait dès lors au grand monde des "personnalités" qui auraient fait de la capitale leur petit monde. Bref, le Tout-Paris deviendrait effectivement tout Paris. »

Paris prend ses aises

Paris était une ville où les riches et les pauvres habitaient dans les mêmes quartiers mais pas dans les mêmes étages. Haussmann y appliqua sa centrifugeuse, et voilà les riches dedans et les pauvres dehors. Voilà, comme le révèle Alain Rustenholz dans Paris Ouvrier (Parigramme) deux villes, non pas symétriques, mais concentriques. Il cite Corbon : « Une riche, une pauvre. Celle-ci entourant l’autre. La classe malaisée est comme un immense cordon enserrant la classe aisée. »

Danger des arcades

Les promeneurs qui flânent place des Vosges ou rue de Rivoli à l’abri de la canicule et de la pluie, s’étonnent que nulle part ailleurs Paris ne jouisse d’arcades. Lorsque Haussmann détruisit puis reconstruisit Paris, Napoléon III lui interdit d’imiter les arcades de la rue de Rivoli ; Napoléon III craignait que l’on ne se révoltât contre son régime. Or les arcades favorisent les révolutions, puisque leurs colonnes procurent un bouclier aux francs-tireurs combattant les forces de l’ordre. D’où la condamnation des Parisiens aux intempéries.

Vertus de l’urbanisme militaire

Les voies dessinées par Haussmann, telles l’avenue de l’Opéra, le Boulevard Magenta, la rue Lafayette, sont droites, puisque aucun fusil ne tire de balles ondulantes. Elles sont ponctuées de casernes, disposées de façon à tenir les quartiers populaires sous le feu de leur artillerie, et à empêcher ces quartiers de se déverser sans ordres là où l’ordre ne les veut pas.

Beauté de la cravate de fer

Horace Léon, dans Présence de la Présence, dévoile les secrets de l’urbanisme haussmannien : «  La règle, inexorable depuis Haussmann, de ne construire qu’en angles droits et lignes droites, s’explique pour les uns par ceci qu’un livre de comptes bien tenu est une si belle chose qu’une ville se doit d’y ressembler. D’autres y voient le goût pour l’armée d’un neveu jaloux de son oncle ; ces immeubles alignés comme si un caporal les dressait sur le champ de manœuvre, immobiles comme des grenadiers au garde-à-vous…Selon Victor Fournel, il n’y a plus qu’une seule rue à Paris, la très droite, très monotone rue de Rivoli, qui, sous des noms différents, court partout identique. Pour Gustave Kahn, l’uniforme des façades haussmanniennes, en pierre de taille claire cravatée des balcons de fer sombre, reproduit l’uniforme bourgeois masculin en laine sombre balconnée du plastron clair. James C. Scott étudie dans Seeing like a State (Yale University Press) comment les États changent les sociétés afin de mieux les lire. Scott mentionne l’action continue de l’Etat français, si ancien, pour l’effacement de la diversité, dans l’intérêt supérieur de la régularité, de l’efficacité. Car un État ne voit que des grands nombres, de vastes étendues, des masses. Plus ces nombres, ces étendues, ces masses sont homogènes, plus la collecte d’information dans un sens, et plus la diffusion des ordres dans un autre, bref plus le travail de l’État sera facile. À l’inverse, plus il y a de grumeaux dans la soupe, de langues dans la République, d’unités de mesure différentes, de rues tortueuses, de chemins inconnus, de coutumes contradictoires, plus la collecte d’informations réclamera de traductions dans une langue et un système de normes unique, et plus la rédaction, la diffusion, l’application et le contrôle de l’application des ordres deviendront difficiles. Les villes, rappelle Kropotkine, ont résisté aux rois et aux féodaux grâce à leurs ruelles, leurs sentes virevoltantes, leurs passages illogiques mais consacrés par l’usage. Ce grouillement topographique, en brouillant la collecte d’information, rendait l’autonomie locale plus forte contre l’hétéronomie nationale. Sans parler de la difficulté de réduire à l’obéissance un labyrinthe insurgé. »

Une dernière interprétation enfin, lamentée par Dickens et glorifiée par Le Corbusier, observe la transformation du logement en machine à habiter, une machine nécessaire au bon fonctionnement de l’homme, lui-même machine à produire.

Haussmann est l’un des précurseurs de la division moderne des villes par fonctions, zones résidentielles, zones industrielles, zones commerciales, etc. Jane Jacobs, dans Death and Life of Great American Cities (Penguin) y objecte ceci ; qu’est-ce qui est à la fois le plus sûr et le plus vivable pour les enfants ? La taxidermie des villes modernes bien séparées en quartiers de travail (déserts de 6h. du soir à 6h. du matin) et en quartiers résidentiels (sous volets la nuit et vides le jour), ou bien la vitalité des villes à l’ancienne dont la variété des fonctions et des badauds permet aux yeux adultes de ne jamais perdre de vue les enfants, donc de les laisser jouer dehors ? Qu’est-ce qui est le plus intéressant pour les promeneurs, les habitantes, les visiteurs, les travailleuses ?

Les villes où s’étalent usine après usine, puis boutique après boutique, puis murs d’enceinte de villa après murs d’enceinte de villa, puis barre de béton après barre de béton, ou les villes dans lesquelles la diversité des fonctions (économique, résidentielle, artistique, sportive, scolaire, administrative, etc. ) entraîne la diversité des passants, la diversité des horaires de leur passage, la diversité de leurs actions et de leurs besoins, ces trois diversités attirant à leur tour une multitude d’activités secondaires, en un cercle vertueux de magnétisme social ? Les interminables avenues, prestigieuses tranchées infranchissables où rien ne vit, ou un fouillis de rues qui permet d’innerver de plus en plus abondamment le cœur des villes, d’offrir à chacun un panorama changeant, une floraison de mille vergers humains ? Les villes inflexiblement neuves dans lesquelles les coûts de construction interdisent tous les petits commerces secondaires peu rentables mais intéressants, toutes les activités non lucratives ou non subventionnées, ou les villes qui préservent assez de bâtiments anciens pour loger ces muguets moins rentables que les choux et les betteraves ?

Pour résumer la situation, De l’urbanisme considéré sous l’angle du commerce de la viande (par M. Horace Léon) renouvelle un vieil apologue romain : « La ville est un corps. Un corps fonctionne quand, bien rapprochés par la peau, les organes coopèrent pour apporter la nourriture à l’estomac qui en retour les fait vivre. Un corps ne fonctionne plus quand un boucher tranche tout pour placer sur une table les os, sur une autre table les viscères, et sur une troisième les muscles. »

Haussmann rêva d’un énorme cimetière, loin de Paris, à Méry-sur-Oise. J.-P. Bernard, dans Les Deux Paris (Epoques Champ Vallon), commente La Déportation des morts de Victor Fournel :
« Il y a d’ailleurs, selon lui, une logique dans l’entreprise de Méry qui consiste à camoufler derrière un alibi démocratique et humanitaire (l’abolition de la fosse commune) la volonté de reléguer à la périphérie tout ce qui — vivant ou mort — est d’extraction populaire. Méry est le double funéraire de la rénovation de Paris. (…) Haussmann a voulu transformer Paris en capitale de la marchandise, de la finance et aussi du tourisme. L’élégance, la richesse et le luxe de ce Paris moderne ne s’accommodent pas plus de la présence et donc de la vue du travail et de la misère que de celle de la mort et de ses signes : « Le maître d’un hôtel ne souffre point qu’on meure chez lui : Paris est devenu l’hôtellerie du monde ; M. Haussmann ne peut empêcher d’y mourir, mais il ne veut plus qu’on y soit enterré ; cela discréditerait son établissement. »

Un compliment quand même

Horace Léon, dans Fanatisme, pédantisme, despotisme, urbanisme, a remarqué que « Haussmann imposa la présence de moulures, de sculptures et de balcons sur les façades construites le long de ses percées. Par l’effet banal du dégoût pour le goût de la génération précédente, le XXe siècle débutant haït ces ornements (un livre d’architecte s’appelle Crime et Ornement !) et privilégia les longs plans nus. Or les façades lisses perpétuent la puissance de l’architecte et l’impuissance de l’habitant, à qui elles retirent, parmi tant d’exemples, la possibilité de mettre des fleurs. Car dans l’architecture moderne, le souci du pratique passe après l’intégrisme du neuf : les purs murs des durs laissent le ruissellement libre de vomir ses coulées noirâtres, grisâtres ou verdâtres, que les façades chantournées détournent sans peine. »



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