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Guide méchant de Paris
Station Barbès-Rochechouart
I Le Métropolitain

Textes, Jean-Manuel Traimond. Photos, Christiane Passevant

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Station Barbès-Rochechouart

Au pied de cette station fleurit le cinéma Louxor, dont le nom suffit à décrire l’architecture. Depuis longtemps fermé en 2005, il était dans les années 1970 un dédale de sexualité furtive, en apparence voué au péplum italien et au mélodrame égyptien. Il a inspiré à l’écrivain homosexuel Guy Hocquengem un texte lyrique, inséré dans le Guide de la vie quotidienne, Paris mode d’emploi (Autrement) :

« À mon tour, je pénètre dans le temple : septième merveille pharaonique dédiée au septième art, et où l’on risque toujours d’attraper l’une de ces sept plaies d’Egypte que réparent DDT et antibiotiques. Orient bigarré de la drague en salle obscure, par quels hasards vos ports gardent-ils des noms de vos pays ? Dans le hall, l’innocence des lieux s’effrite un peu. Des regards s’échangent déjà, des complicités se nouent chez ceux qui tournicotent avant d’acheter le billet. Une caissière hostile délivre pour quatre ou cinq francs le bon d’entrée, grommelant entre ses dents des injures fatiguées pour tous ces clients louches. (…)

Ceux qui viennent de quartiers tout proches ou de la banlieue lointaine simulent l’hésitation, pesant le pour et le contre d’une dépense inconsidérée, attentifs en apparence seulement au film proposé, mais lorgnant sur ceux qui rentrent et sortent, comme pour trouver sur leurs visages une indication de l’ambiance, à l’intérieur.

L’escalier de béton est sonore comme celui d’une piscine. L’ouvreuse aussi est un peu revêche, comme tout ce personnel de vieilles dames aigries, dames-pipi ou chaisières des Tuileries, qui sont bien malgré elles auxiliaires des plaisirs d’hommes. (…) Mezzanine et balcon sont noyés d’obscurité, les ampoules des panneaux de sortie elles-mêmes ont disparu, arrachées par des maniaques obstinés, d’après ce que j’ai compris des plaintes échangées entre le gérant et l’ouvreuse. Celle-ci, Hermès coléreux de cet enfer cinématographique, fonce dans les allées, braque sa lanterne sur des bruits suspects, fourrage du faisceau lumineux dans les rangées de sièges. Quand elle se retire enfin, un soupir de soulagement vibre dans le noir autour de moi. Et dans l’obscurité revenue à elle-même, des bruits étouffés renaissent peu à peu sous la bande-son, des sièges claquent, des ombres se lèvent… »

Horace Léon, dans Bottin des Têtes Dures, lève le voile sur un nom parisien :
« Armand Barbès, l’un des conspirateurs républicains les plus célèbres du 19e siècle, est à présent oublié. Naïf comme Blanqui était retors, simple comme Proudhon était complexe, il était dévoué et généreux comme Raspail. Né très riche à Pointe-à-Pitre d’une famille de possédants de l’Aude, il abandonnera sa fortune afin de se mettre en accord avec son amour des pauvres. Il apporta sa beauté physique et son mètre quatre-vingt à diverses sociétés secrètes républicaines. Dénué du moindre sens politique, il se lança dans plusieurs insurrections aussi nobles qu’aberrantes.

La première, le 12 mai 1839, lui valut une condamnation à mort, entre autres parce qu’il avait déclaré aux juges tant le mépris qu’il leur portait que sa volonté de prendre la responsabilité d’une action qu’il n’avait pourtant pas souhaitée. Persuadé de l’imminence de sa mort, il montra un parfait courage ; mentionnant l’offrande qu’une dévote lui fit d’un manuel du chrétien, il l’imagina sœur du juge qui l’envoyait ad patres et écrivit : (…) "L’une me faisait figurer sur la liste de ses conversions, comme l’autre m’avait placé sur les tables de condamnation. Autrement dit (…) l’un m’avait signé ma feuille de route, l’autre m’envoyait mon billet de logement."

Il protesta contre sa grâce et refusa de remercier ceux et celles à qui il la devait. Louis-Philippe l’emprisonna dans les cachots du Mont-Saint-Michel jusqu’en 1848. Là, il fut écartelé entre son amour du peuple qui lui faisait sentir que la révolution de février 1848 avait une fois de plus été un échec pour celui-ci, son respect de la Patrie, de Dieu et de l’Armée (sic) et sa fascination dégoûtée envers Blanqui, qu’il accusera de trahison. Le 15 mai 1848, dans une répétition brouillonne et ratée des journées insurrectionnelles de juin, il proclama un gouvernement provisoire auquel personne ne crut. Le gouvernement réel l’envoya avec Blanqui et Raspail au donjon de Vincennes. Gracié par Napoléon III en 1854, il refusa sa grâce ; on dut l’expulser de sa prison par la force ! Il publia séance tenante une lettre où il annonçait sa résolution de revenir à Paris s’y faire arrêter, et s’il n’y parvenait pas, de s’exiler. Napoléon III, ravi, se garda bien de le réincarcérer. Barbès erra donc de pays en pays. Le seul qui l’accepta fut la Hollande. Il mourut à la Haye en 1870, quelques mois avant la Commune. On a dit de lui qu’entre l’héroïsme et la facilité, il choisit toujours l’héroïsme. »

Le 61 rue Rochechouart vit en 1860 l’installation de l’usine de chaussures militaires d’Alexis Godillot, maire de St-Ouen. Les godillots ne portèrent pas chance aux gardes nationaux de la Commune. Lorsque les soldats de Versailles commencèrent la chasse aux Communards en général et aux gardes nationaux en particulier, les plus pauvres de ceux qui avaient enlevé l’uniforme révélateur n’avaient pas enlevé les chaussures, trop précieuses. Les porteurs de godillots furent fusillés.



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