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Cinémas méditerranéens
Un novio para Yasmina / Un fiancé pour Yasmina. Film de Irene Cardona (2)
Mariage blanc, mariage de complaisance…
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— Vous parlez du quotidien et vous évoquez votre propre expérience à propos du mariage blanc. Avant de vous lancer sur le projet d’un film, avez-vous besoin de fréquenter le milieu que vous voulez décrire, de rencontrer des gens pour vous imprégner de situations pour le film ?

Irene Cardona : Avant la réalisation d’un film, je me documente, je parle avec des personnes connues ou bien, pour certaines, rencontrées dans le cadre du projet afin de connaître leurs problèmes. Encore une fois, cette région est un endroit d’immigration. Et ma documentation a été principalement basée sur des témoignages. J’ai travaillé dans l’association, j’ai donné un cours de cinéma pour les enfants. Cette expérience a été très intéressante pour moi.

Christiane Passevant : Quelle est cette association ?

Irene Cardona : L’association fait partie d’un réseau qui couvre l’Espagne.

Jérémi Bernède : Comment avez-vous choisi Yasmina ?

Irene Cardona : Choisir les actrices et les acteurs pour ce film a été, pour moi, quelque chose de très important. Il fallait qu’ils et elles incarnent les personnages. En ce qui concerne Yasmina, je n’ai pas trouvé de comédienne en Espagne qui vienne du Maroc. Alors nous nous avons travaillé avec un producteur marocain qui a organisé un casting à Tanger. J’y suis allée et, en fait, j’ai tenu la caméra et le producteur donnait la réplique aux comédiennes pour le bout d’essai. Tout de suite, j’ai pensé que Sanaa était la Yasmina que je cherchais. Elle ne connaissait pas l’Espagnol, mais pour moi c’était une évidence. Elle incarnait parfaitement la Yasmina du film, sensible et volontaire.

Sanaa Alaoui : En fait, j’habite Paris, mais je suis allée au Maroc pour des raisons professionnelles. Le producteur, avec lequel Irene Cardona a travaillé au Maroc, me connaissait en tant que comédienne et c’était l’occasion puisque j’étais au Maroc à ce moment-là. Je suis venue de Casa à Tanger pour le casting et cela s’est passé en quinze minutes. J’avais un car à prendre et donc peu de temps.
Je suis née à Casablanca, j’ai fait mes études dans un lycée français de Casablanca et j’ai continué des études de gestion et de commerce en France même si, au fond de moi, je voulais faire du cinéma. Mes parents n’approuvaient pas mon choix. Dans un premier temps, j’ai suivi les études pour lesquelles j’étais venue à Paris, puis je les ai convaincus et j’ai fait des études de théâtre et de cinéma. En 1995, j’ai tourné dans un film, Le Cri de la soie, d’Yvon Marciano avec Marie Trintignant et Sergio Castellito [1]. J’ai aussi joué dans des longs-métrages au Maroc, en rôle principal [2]. Un Novio para Yasmina est mon quatrième rôle principal.

Christiane Passevant : Avec quels réalisateurs as-tu tourné au Maroc ?

Sanaa Alaoui : Avec Abdelkader Lagtâa pour Face à Face et Yasmine et les hommes. J’ai également tourné dans Oud L’Ward ou La Beauté éparpillée de Lahcen Zinoun, qui est à la base un grand chorégraphe marocain et qui fait du cinéma depuis, où j’ai le rôle principal [3]. J’ai également joué dans Ici et là de Mohamed Ismail et sous la direction d’Icham Lasri dans Terminus des anges. En fait, les tournages s’enchaînent jusqu’à juin 2009. Je ne peux pas encore en parler, mais l’un des films se passe en Irak, deux autres au Maroc et un autre en Italie. [4]

Jérémi Bernède : Votre carrière, vous la voyiez en France ou plutôt en Méditerranée ?

Sanaa Alaoui : Je vois ma carrière comme ma façon de penser. Je me sens citoyenne du monde. J’ai travaillé avec un réalisateur mexicain, Gustavo Loza, dans El Otro lado (De l’autre côté), en Italie dans El Pane nudo (Le Pain nu). Donc je ne me vois pas cantonnée à un endroit spécifique. J’ai envie de travailler partout. Je parle arabe, de même que l’arabe dialectal, donc je peux travailler dans tous les pays arabes. En Espagne aussi, qui est mon pays de cœur, en France puisque je joue dans la série Julie Lescot pour TF1, dans Famille d’accueil pour France 3. J’aimerais travailler partout, aux Etats-Unis, en Angleterre. Les langues sont aussi ma passion. Tant que cela est possible, j’irai travailler dans tous les pays. Je n’ai pas de préférence.

Christiane Passevant : L’expérience de travailler avec une réalisatrice est-elle différente ? Existait-il plus d’affinités avant ou pendant le tournage ?

Sanaa Alaoui : Il est vrai que travailler avec une réalisatrice est beaucoup plus sensible si je compare la direction d’un réalisateur et d’une réalisatrice. Émotionnellement, c’est plus riche. Sur le tournage, nous étions à la fois très proches et, parfois, il y avait aussi des moments de tension. Je crois que cette expérience du tournage nous a rapprochées, même par la suite, dans les présentations et les festivals. Néanmoins, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une question de femme, d’homme ou de nationalité, mais plutôt d’individu. Chaque réalisateur et chaque réalisatrice apporte quelque chose en propre. Irene Cardona a fait du théâtre, elle est actrice à la base et elle aime travailler en amont avec les comédien-ne-s, avec beaucoup de répétitions. Elle est ouverte aux improvisations, notamment concernant les rencontres. Elle nous a dit : « improvisez votre rencontre ». Je pense que chaque réalisateur et chaque réalisatrice a sa manière de travailler.

Christiane Passevant : Quelles ont été les réactions du public en Espagne ?

Irene Cardona : Le film est sorti en été 2008. Il est resté dans les salles durant dix semaines. C’est une petite production, la sortie s’est faite avec vingt copies, mais je pense que le succès a été à la mesure du film. Le public a aimé le film, même s’il n’a pas été vraiment médiatisé. C’est un petit film, mais il a marché. Parfois, je regrette que le film n’ait pas eu plus de distribution car je pense que le public, qui n’a pas eu l’occasion de le voir, aurait pu l’apprécier. À propos du sujet choisi, l’immigration, qui souvent évoque des drames, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit ne pas être allé voir le film pour éviter d’être déprimé. L’affiche est verte et montre une jeune femme souriante, avec un foulard rose et entourée de fleurs. Mais la jeune femme s’appelle Yasmina et elle porte un foulard, et cela risquait de le déprimer. Cela m’intéresse de comprendre pourquoi l’immigration fait penser au drame et pourquoi cette affiche peut freiner le public. Cela implique aussi une réflexion sur la manière de “vendre” un film.

Christiane Passevant : En France, je crains que cette image, véhiculée par l’affiche, nuise au film et le range dans une catégorie “exotique”, un peu comme les films de Bollywood. De plus, elle évoque aussi à certaines affiches des films d’Almodovar. Si l’on poursuit la réflexion sur la “vente” d’un film, on ne peut écarter l’impact d’une affiche qui représente le film.

Irene Cardona : On peut toujours changer une affiche. D’ailleurs, la remarque m’a déjà été faite. La co-scénariste du film, Nuria Villazán, n’aime pas non plus l’affiche. Le choix a été fait par les producteurs.

Christiane Passevant : Elle prête à confusion et génère une autre problématique qui n’intervient pas dans le film. Quels sont les projets de distribution en France ?

Irene Cardona : La distribution se fait par une agence de vente internationale, Dea Planeta, qui est à Barcelone. Il a été question de MK2, mais nous sommes dans l’attente.


Jérémi Bernède : Les personnages sont très généreux, le couple qui soutient Yasmina par exemple, mais les difficultés ne sont pas pour autant esquivées. Sont également évoqués dans le film les problèmes du communautarisme, les difficultés culturelles de l’immersion dans une autre culture et le personnage, la relation amoureuse… Et cela passe notamment par le personnage de Mari qui incarne une sorte de modernité ?

Irene Cardona : J’ai connu Paca Velardiez (Mari) pendant l’écriture du scénario et j’ai ajouté son personnage dans le script. Elle avait à l ‘époque les cheveux rasés car elle jouait le rôle d’une femme tondue dans une pièce de théâtre. Et cela m’a donné l’idée de ce personnage. Mari incarne, on le voit bien dans le film, une certaine forme de liberté, une exigence par rapport aux autres et à elle-même, un engagement intellectuel. À la fin du film, elle prend la décision de partir en Afrique et s’engage complètement. Pour Lola, autre personnage féminin central, c’est différent, sa vie personnelle se mêle à son engagement. Mari est plus cohérente, plus intransigeante. Pour elle, ses principes priment. Elle ne voit pas la gentillesse d’Alfredo, mais elle est choquée parce qu’il cède à l’argent. Paca Velardiez incarne merveilleusement Mari et s’identifie au personnage, ce qui lui donne ce naturel.

Paca Veliardez : Je peux dire que j’ai vécu la discrimination et, pour moi, l’égalité des êtres humains est une évidence. Le personnage de Mari m’a plu immédiatement.

Irene Cardona : Une autre femme de l’association, Agnieska, était argentine au ment de l’écriture du film, mais quand j’ai rencontré Alexandra, comédienne polonaise, j’ai changé la nationalité du personnage. Elle a un engagement totalement différent, elle “gère” l’association comme sa boutique.

— Le frère de Yasmina vit différemment son expérience de l’immigration.

Irene Cardona : Avec Abdel, le film — qui décrit la lutte d’une femme et est une histoire d’amour — est dans un autre aspect du problème de l’immigration, l’exploitation. J’ai cependant voulu traiter l’immigration sous un angle différent, au quotidien. Les difficultés, la solidarité, les amours, les malentendus, les maladresses font partie de la vie au quotidien pour tout le monde, les engagements, les compromissions aussi. Et pourquoi sous la forme d’une comédie ? Si le public rie… Tant mieux ! Cela n’enlève rien à la gravité du problème de l’immigration. Quant à la religion, c’est une question personnelle, privée, intime. Le discours sur l’immigration, l’intégration, sur la lutte des femmes est en fait une réflexion contre les a priori et les idées toutes faites. Et je pense qu’une comédie, tout autant qu’un film grave, peut générer un questionnement, provoquer une vision différente de l’autre.

Cet entretien avec Irene Cardona, Sanaa Alaoui et Paca Velardiez a eu lieu le 27 octobre 2008 dans le cadre du 30e Festival du Cinéma méditerranéen de Montpellier. Présentation, transcription et notes de Christiane Passevant.

Notes :

[1Le Cri de la soie de Yvon Marciano (France - 1H50 mn). Avec Sergio Castellitto, Marie Trintignant, Anémone. Pour ce premier film, le réalisateur a reçu le prix du Meilleur Premier Script européen à Angers (1994) et a été tourné en partie au Maroc.

[2Sanaa Alaoui, qui a déjà tourné dans plusieurs films marocaines et avec des réalisateurs très différents, connaît bien le cinéma de son pays d’origine et en analyse l’évolution. « Aujourd’hui, les réalisateurs osent montrer et dire des vérités qu’il était inimaginable de faire, il y a dix ans. Parler de prostitution, de drogue, de corruption, de politique, montrer la nudité… La censure est toujours présente, mais ce qui est intéressant est de constater que les réalisateurs ont de moins en moins peur de s’exposer. De plus, l’émergence de jeunes acteurs et réalisateurs marocains talentueux ont fait leur apparition ces 5 dernières années avec un Maroc plus dynamique, plus réaliste. Le jeu des acteurs n’est plus théâtralisé. […] Le problème reste au niveau des cachets. Bien que les acteurs marocains soient plus exigeants aujourd’hui, plus talentueux, il n’en reste pas moins que beaucoup sont obligés de se “brader” au niveau de leurs cachets. »

[3Sanaa Alaoui a reçu le Prix du meilleur Premier rôle féminin au festival national de Tanger pour son jeu dans ce film.

[4Sanaa Alaoui a déjà une très longue filmographie, notamment au Maroc où elle a joué des rôles principaux dans plusieurs productions cinématographiques, dont Face à face de Abdelkader Lagtaa (2002 - Productions Cinétélema et Ecrans du Maroc). Le Pain nu de Rachid Benhadj (2003). 2004 : Le Cadeau de Jamal Souissi (CM - Tangering Prod). Ici et là de Mohamed Ismail (Maya Films). El otro lado de Gustavo Loza (Barataria Prod). 2005 : L’Étrangère de Marco Turco (Italie). Corps dérobés de Abdelkader Lagtaâ (Ecrans du Maroc). 2006 : Oud L’Ward ouLa Beauté éparpillée de Lahcen Zinoun (Aït Z Prod. Only Films). Poupiya de Samia Cherkaoui (CM - Agora Films). Terminus des anges de Hicham Lasri. 2007 : Ça se soigne de Laurent Chouchan (Les films Manuel Munz). Un Fiancé pour Yasmina de Irene Cardona (Tragazul prod).



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