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20 Juil 2008


Anartoka.com

L’insurrection qui vient, Comité invisible

La Fabrique. 2007.

Ce livre se remarque d’abord, après le titre accrocheur, par son style désabusé, presque dépressif. L’existence contemporaine y est décrite avec un désenchantement qui exalte la vérité. Ce qui est énoncé devient évidence. A moins que ce soit l’évidence même mise sur le papier. C’est ce que pensent les « rédacteurs » (qui ne sont pas « auteurs ») : « ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte close des chambres à coucher ». Et il est vrai que nous sommes décontenancés à la lecture de cet ouvrage, tant ce qui est énoncé est ressenti par tous –mais rarement avoué.

Ce livre est tout à fait pertinent, surtout quand on partage ses velléités insurrectionnelles. Outre l’analyse, les anecdotes nous permettent de nous arrêter sur des faits dont on ne perçoit même plus le grotesque, le scandaleux, ou la force de résistance. Utile, soit. Mais aussi poétique et historique : rarement l’époque contemporaine avait été mieux « sentie ».

Nous ne ferons pas de résumé, parce que ce livre ne se résume pas : il se lit d’une traite, d’un souffle. En voici cependant une courte présentation :

Le constat du désastre s’élabore autour de six cercles (par discipline) :
1) D’abord la quête identitaire et la généralisation d’une angoisse diffuse (« Pour qui refuse de se gérer, la « dépression » n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique »).
2) Tout le divertissement et la désagrégation des rapports sociaux, de la figure du bouc-émissaire qu’est l’immigré à l’éclatement des liens intimes, en passant par l’école républicaine (« « Devenir autonome », cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans la rue, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins »).
3) Le travail-marchandise (« Nous admettons la nécessité de trouver de l’argent, qu’importent les moyens, parce qu’il est présentement impossible de s’en passer, non la nécessité de travailler »).
4) Le monde urbain, source d’isolement et lieu du contrôle (« Le premier geste pour que quelque chose puisse surgir au milieu de la métropole, pour que s’ouvrent d’autres possibles, c’est d’arrêter son perpetuum mobile »).
5) L’économie (« Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop »).
6) L’environnement et le risque pour les espèces, dont l’humain, de disparaître (« Là où les gestionnaires s’interrogent platoniquement sur comment renverser la vapeur « sans casser la baraque », nous ne voyons d’autre option réaliste que de « casser la baraque » au plus tôt, et de tirer parti, d’ici là, de chaque effondrement du système pour gagner en force »).
7) La civilisation, parce qu’il ne s’agit pas d’une société en crise, mais de l’effondrement d’une forme de civilisation globale et suicidaire (« Décider la mort de la civilisation, prendre en main comment cela arrive : seule la décision nous délestera du cadavre »).

La civilisation moderne a fait son temps, tous les rapports sociaux et les repères se désagrègent. D’ailleurs, qui croit encore au jeu politique ? Chacun est retranché dans sa sphère privée –elle-même devenue source de tensions- ; ce monde n’a plus rien de commun. Le désastre est partout.
Ensuite, vient le temps d’en tirer les conclusions. « Attendre encore est une folie. La catastrophe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est là ». Dès lors, que faire ? Que le peuple se réapproprie localement le pouvoir, tout en se méfiant des organisations et en retrouvant le goût de la palabre. La solution, pour le Comité invisible, est de se constituer en communes libres et autosuffisantes. « La commune, c’est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de cheminer ensemble. La commune, c’est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d’usage de se séparer. C’est la joie de la rencontre qui survit à son étouffement de rigueur. C’est ce qui fait qu’on se dit « nous », et que c’est un événement. »

Cette appropriation du pouvoir par le peuple doit être associée à une lutte vis-à-vis du pouvoir en place : cela passe par le blocage physique de l’économie (abandon du travail, fraudes, pillage, sabotage, manifs sauvages etc.), mais aussi par la sortie (au moins partielle) de l’économie à travers ces communes autosuffisantes. Mais le pouvoir en place ne se laissera pas faire : pour le Comité invisible, l’insurrection se fera contre les forces de l’ordre, et est conditionnée par leur anéantissement (harceler la police, résister à la répression, détruire les fichiers informatiques, s’armer tout an rendant superflu l’usage des armes).

L’intérêt de ce livre est grand, mais la fascination qu’il peut exercer est dangereuse. En manquant de prudence, il risque de devenir une sorte de Bible du révolutionnaire-délinquant. D’ailleurs, si nous sommes d’accord pour affirmer que la résistance, c’est de la délinquance, nous refusons de retourner cette formule. Certes, ce sont dans les périphéries, où existent les plus grandes injustices et où persistent en même temps des liens communautaires, que se passent et devront se passer les velléités insurrectionnelles les plus grandes. Mais la figure du banlieusard en Nike et BMW ne doit pas être mystifiée. Combien sont-ils dans ces quartiers à vouloir transformer radicalement le monde ? Ce sont aussi pour certains des individus qui ont parfaitement intériorisé les normes dominantes et qui souhaitent arriver en haut, en faisant fi du fait que cela veut dire en laisser en bas.

Par ailleurs, certains amalgames sont un peu rapides : comparer Bassora et la Seine-Saint-Denis demande sans doute quelques explications. La qualité d’écriture, qui n’est pas le moindre des attraits de ce livre, est aussi un piège. Tout comme cette fascination pour le désastre et l’horreur du présent. Cette jouissance quelque peu malsaine et indécente de la catastrophe interroge. Une révolution portée par le désir de vengeance et un goût prononcé pour le morbide, c’est un changement de pouvoir, pas une transformation radicale du monde qui abat toute forme de domination.

Cette fascination du présent vu sous le plus mauvais jour, sans concessions ni nuances, explique peut-être que le Comité invisible reste dans le moment révolutionnaire violent, dans l’instant insurrectionnel sans se risquer à proposer des pistes pour ce que pourrait être un monde post-révolutionnaire. D’ailleurs, cette violence, nous sommes bien conscients qu’elle est probablement nécessaire. Mais plutôt que d’être fascinés par cette dernière –dans un désir de vengeance plutôt qu’un désir de vivre ?- c’est à regret que nous sommes prêts à y recourir au moment opportun, de manière opportune.

Finalement, ce livre est essentiel pour tout ceux qui s’intéressent un tant soit peu au monde qui nous entoure, et pas seulement aux révolutionnaires convaincus (encore moins à ces derniers d’ailleurs). C’est un ouvrage stimulant qui fera probablement date. Mais ce n’est certainement pas un programme clé en main à suivre pour détruire ce vieux monde qui s’écroule –ce que les tenants de la théorie de la résurgence terroriste du Ministère de l’Intérieur ont l’air de croire pourtant (parano ou stratégie ?). Un certain recul vis-à-vis de cet ouvrage, comme tous les autres d’ailleurs, est utile. Parce que nous ne voulons pas d’une nouvelle idéologie.

Soutien à tous les insurrectionnalistes inculpés, et à tous les incarcérés.
JV. 2008



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